Une trahison ou les derniers jours de Samuel Paty : L'Abandon de Vincent Garenq (2026).

"L'éternité n'est guère plus longue que la vie. La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. On naît avec les hommes, on meurt inconsolé parmi les dieux. La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut".
René Char
Attention danger. Un sujet brûlant où il n'y a que des coups à prendre. Ne pas trop la ramener toutefois, eu égard à ce qu'a subi un professeur d'histoire-géographie du secondaire un après-midi d'octobre 2020. Ne pas se plaindre, faire pleurer dans les chaumières. Un homme, un père de famille, un professeur a été décapité.
L'Abandon est un film français réalisé par Vincent Garenq, sorti hier, co-écrit avec Alexis Kebbas, en collaboration avec Mickaëlle Paty. Il a été présenté hors compétition au Festival de Cannes le mercredi 13 mai 2026.
Il s'inspire du livre Les Derniers jours de Samuel Paty, de Stéphane Simon, publié en avril 2023, retraçant les derniers moments de la vie du professeur d'histoire-géographie, assassiné à la sortie de son établissement le 16 octobre 2020.
Nous suivons un engrenage -une mécanique du mensonge avec un chef d'orchestre aux manettes- qui mène à un assassinat terroriste. L'Abandon n'est pas une fiction, ni un documentaire, seulement, et déjà ce n'est pas rien, une humble forme hybride qui s'évertue à s'en tenir aux faits. Du factuel, rien que du factuel, rigoureux et scrupuleux, presque chirurgical. Le film ne sonne pas vrai, il tombe juste, sombre comme un hématome.

Vincent Garenq ne cherche pas à faire le malin, la forme et le fond s'épousent parfaitement, pas d'effets de manche honteux, ni de complexité poseuse, rien que du banale qui finit par devenir extraordinaire, au corps défendant du principal intéressé. Une simplicité qui toutefois ne rime pas avec facilité. Un seul souci guide le réalisateur dans sa mise en scène : décrire le piège qui se referme inexorablement sur un enseignant, un héritier des hussards noirs de la République, la solitude qui au fil des heures et des jours isole du monde Monsieur Samuel Paty (interprété magistralement par Antoine Reinartz), professeur d'histoire-géographie de son état dans un collège des Yvelines, un prof exigeant, apprécié de ses élèves et par de très nombreux parents, un fonctionnaire rigoureux, humaniste, épris de tolérance et de liberté. Un citoyen exemplaire. Un soutier anonyme de l'Éducation nationale, dévoué, disponible, connu pour son humilité. En somme : un honnête homme grassement rémunéré.
Un enseignant courageux : il fallait oser le faire ce cours. Le film sans démagogie le montre durant 100 minutes. Et nous avons surtout honte d'être assis au chaud dans une salle de cinéma par ce mois de mai frisquet. Vincent Gareng se contente de montrer les différentes étapes d'un abandon, d'un engrenage, d'une cabale qui s'emballe, la valse des potins, dans lesquels les principaux protagonistes de la rumeur mensongère, outre les responsables du massacre, mais également tous ceux qui, de prêt ou de loin, ont eu un rôle à jouer dans cette affaire épouvantable, n'en sortent pas grandis. Ils étaient des petits ; ils le demeureront. Taraudés, espérons-le, par une possible et attendue mauvaise conscience.

Vincent Garenq ne cache rien, n'occulte aucun élément (intégrisme, antisémitisme, lâcheté), sans jamais tomber dans le racisme le plus rance : les musulmans qui ont dû vivre ce drame n'ont pas tous participé à la curée, loin de là, ils ont même pour beaucoup d'entre eux soutenu Samuel Paty, dénoncé les procédés abjects des agitateurs, contesté le tour que prenait cette détestable agitation. Ils se sont montrés plus dignes que bien des collègues de la discipline qu'enseignait Samuel Paty qui l'ont lâché dès le début -on ne sait jamais : la frousse, voire l'opportunisme carriériste, les deux conjugués ? Enseigner l'EMC (l'éducation morale et civique), c'est rappeler aux jeunes, entre autres, que la présomption d'innocence est une des bases de notre droit positif, et qu'elle apparaît à plusieurs reprises dans La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen votée par l'Assemblée nationale le 26 août 1789 -Samuel Paty est condamné avant de pouvoir se défendre dignement. La grande famille de l'Éducation nationale. Tu parles ! Aucune essentialisation négative de l'Islam. Uniquement le portrait de fondamentalistes rabiques, d'éducateurs lâches, d'administrations défaillantes, et d'un jeune garçon bientôt orphelin. Onze journées en enfer, profondes comme une mine.
La Principale du collège, Emmanuelle Bercot (très bien), dépassée par les événements, honnête et courageuse (il s'agit de le noter, comprenne qui voudra), paralysée par une administration procédurière, fait ce qu'elle peut. Elle peut peu, esseulée, finalement, à son tour. La Principale tente de faire front, mais elle est aidée, c'est peu dire, ni par les autorités diverses qui tergiversent, minimisent, ni par l'ignominie de certains de ses profs (lesquels privilégient l'idéologie au détriment de la vérité), qui, soutenus par un référent laïcité à la fois hors-sol et odieux, engoncé dans son costume, fier de sa cravate, sentencieux et pontifiant, transforment une simple réunion, censée calmer le jeu, en procès de Samuel Paty, devenu un prévenu à abattre, seul, sans avocat, qui doit de ne pas être lynché à l'intervention à propos de la cheffe d'établissement. Puisqu'il s'agit moins d'un abandon, au bout du compte, que d'une trahison, au cœur d'une campagne de haine. Par dessus-tout, il y a cette capuche qu'il rabat compulsivement sur sa tête depuis le début de cette ténébreuse affaire, chaque fois qu'il se retrouve seul dans la rue, malgré une météo clémente.
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Au risque de se répéter, la force de L'Abandon tient à sa forme presque apaisée, atone parfois, toute de sobriété, pas de mise à l'index appuyée de celui-ci ou celle-là, la caméra se met à leur hauteur, ne se penche pas sur leur cas, afin d'accentuer ceci ou cela artificiellement ; de la même façon, le réalisateur enregistre leurs propos sans en rajouter, c'est ainsi que grandit en nous subrepticement une infinie tristesse devant ce spectacle sans rodomontade qui se conclut dans l'horreur ; soudain l'émotion nous étreint, devant cette tête séparée d'un corps sans vie.

Vincent Garenq n'endosse pas les habits d'un procureur, moins encore ceux d'un juge. Il laisse le spectateur digérer ce qu'il découvre à l'écran, lui laisse le soin d'en penser ce qu'il veut, bien que l'indigestion le tenaille petit à petit au fil des images -trop c'est trop, quand même, non ? Les uns trouveront le film sans consistance formelle (les éternels formalistes pointilleux), ce qui leur permettra de contourner son propos, d'autres parlent déjà de sensationnalisme prématuré, autrement dit de récupération (analyse poisseuse), d'aucuns le jugeront xénophobe, voire islamophobe (analyse malhonnête), ce qu'il n'est pas, bien au contraire. Le réalisateur met à cet égard en lumière la dignité, la bravoure même, de nombre de musulmanes (la hardiesse de quelques femmes) et de musulmans.
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Le corps professoral local s'en sort en revanche clairement moins bien (revoir Pas de Vagues, sorti en 2024, un avant-goût), à quelques exceptions près (le cours qu'il a donné à ses élèves se trouvait sur Canopée, un site qui offre des ressources pédagogiques concoctées par le Ministère de l'Éducation nationale). Nous n'oublierons pas : on n'exécute pas un enseignant parce qu'il a demandé élégamment à des élèves qui pourraient être gênés par une caricature de sortir quelques minutes avant de pouvoir revenir, et d'exprimer tout de même leur ressenti. Quant aux instances rectorales, elles ont (presque) fait leur boulot, exception faite du référent qui n'en avait que le nom, et de la laïcité, trahie et piétinée au passage. Force est aussi de reconnaître que les élèves sont également les victimes, dans ce désastre humain, de l'inconséquence impardonnable de quelques adultes enragés, d'une part, ou, au mieux impuissants, au pire incompétents, d'autre part.

Vincent Garenq nous tend un miroir qui réfléchit notre image embarrassée qu'il serait coupable de fuir : il faut pourtant en affronter le reflet. Ai-je une part de responsabilité dans cette mort absurde pour laquelle cependant je ne suis pas directement concerné ? Il serait absolument abject d'éluder la question. Chacun fera comment il peut, comme il veut. Fait déjà comme il peut depuis le 16 octobre 2020. En outre, un médiologue futé dirait qu'elles furent la place et le rôle des nouvelles techniques de l'information et de la communication dans cette escalade mortifère (téléphone portable, ordinateur, internet).

Les élèves, les professeurs, les policiers, les administratifs, les parents d'élèves, et autres personnages, auraient dû porter un masque, covid-19 oblige. Astucieusement le cinéaste s'en dispense, puisque L'Abandon se donne justement comme but de les faire tomber, pour que chacun sache à quoi s'en tenir, six ans après l'égorgement du maître. Une tête, un corps, un sac contenant des copies, des cours (celui sur le Siècle des Lumières qu'il vient de dispenser à une classe de quatrième, avant des congés automnaux mérités), et un marteau, au cas où. Et des policiers qui tirent sur un homme armé récalcitrant, après quelques sommations d'usage inutiles. Cela n'empêche pas des imbéciles de vociférer régulièrement que la police tue. Le déshonneur pas encore.

Vincent Garenq ne nous montrera jamais le visage de l'assassin radicalisé, soit en le floutant, soit en filmant le tueur de dos. Pour en faire une figure universelle du mal, celle qu'a combattue Samuel Paty une carrière durant (un film également sur le mensonge assumé et ses conséquences malheureuses). Une carrière brisée, à l'instar de celle de Dominique Bernard, professeur agrégé de Lettres, féru de littérature, de théâtre, de cinéma, de musique et de peinture, assassiné lors d'une attaque terroriste devant son lycée le 13 octobre 2023. Des hommages, de vibrants discours, des fleurs, des bougies, une manifestation de rigueur, et la vie reprend son cours. Rien ne sera plus jamais comme avant, disent-ils, tu parles !

Enfin, deux visages inoubliables, l'un impavide, l'autre souriant : l'effarement muet d'un des principaux policiers chargés de l'enquête à l'écoute du compte rendu de l'instruction que lui fait un collègue, puis celui d'une élève qui souhaite avec douceur de bonnes vacances à son professeur à la fin de son dernier cours. Souhaitons que ce soit cette image-là qu'il aura gardée en souvenir, accompagnée de celle de son fils, dans un autre monde moins brutal. Salut collègue. À la revoyure, espérons-le.
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