L'église au milieu du visage : "La Femme de" de David Roux (2026).

Avec son dernier film sorti récemment, l'adaptation de Son nom d'Avant, roman écrit par Hélène Lenoir, paru en 1998, David Roux, outre que son long métrage vaut bien mieux que ce qu'en a dit une certaine critique germanopratine, tend habilement aux spectateurs un piège malicieux, probablement à son corps défendant. La Femme de en est le titre. La femme : deux, voire trois, au minimum, tant dans un couple ça se bouscule. Un piège, disions-nous, ce qui mérite incontestablement des explications. Quelques mots tout d'abord sur le récit.

Marianne (Mélanie Thierry) a été élevée par sa mère dans un milieu modeste. Elle devient la femme d'un riche industriel angevin, Antoine (Eric Caravaca) un héritier que le doute n'effleure que rarement, faussement débonnaire, une épouse enviée et admirée, un modèle de mère dévouée, une femme claquemurée dans un rôle qu'elle ne veut plus jouer. Les enfants, une grande adolescente, Laure (Lila Gueneau), et un jeune garçon, Tim (Jules Mariot), sont scolarisés dans l'enseignement privé le plus stricte. Comme il se doit.
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A la mort de sa belle-mère, la famille vient s'installer, malgré les réticences de Marianne, dans la vaste demeure familiale, inhabitable et mortifère, où elle pourra s'occuper à plein temps d'un beau-père, André (Jérôme Deschamps), presque impotent. Nous sommes conviés à la confirmation de Laure (amen), nous assistons au partage houleux des biens familiaux, nous sommes les témoins de l'aveuglement coupable du mari, des ébats sans joie de Marianne et Bob, des mystérieuses et furtives retrouvailles amoureuses de Johann (Jérémy Rénier) et Marianne, lesquels perturbent seulement une stabilité chèrement acquise.

Le film donne apparemment le bâton pour se faire battre, plus précisément, il offre l'occasion de se défouler sur la bourgeoisie provinciale catholique archétypale, étriquée, engoncée dans des certitudes rances, composée d'imposteurs arrogants, assis sur un capitale social circonscrit, sur un capital culturel et financier à faire fructifier, confite de dévotion, sous les auspices de monsieur le curé à l'onctuosité urticante. Avec l'incontournable messe à laquelle on assiste chaque dimanche matin, l'air grave.

Marianne, la quarantaine, souffre (et nous avec) dans ce milieu sans chaleur, ni spontanéité, qui sent le renfermé, au mieux la naphetaline. Elle est aux ordres, à la disposition d'un beau-père acariâtre, d'une fille qui la méprise, d'un fils en adoration devant son grand-père, d'un mari absent qui, dans son langage même, raffine dans le mépris et la muflerie la plus détestable, sans oublier que Marianne, pour échapper à l'ennui, est devenue le divertissement sexuel d'un beau-frère faussement amoureux, un profiteur cynique (Bob). Une femme objet substituable, qui disparaît sans bruit, s'efface discrètement, en se fondant dans le décor, au service de désirs qui ne sont plus les siens, si jamais ils l'ont été.

Esclave d'une famille dysfonctionnelle, où les femmes ont un droit inviolable : celui de se taire, Marianne, prisonnière d'un inextricable agencement d'obligations sociales et domestiques, sombre dans une profonde neurasthénie. Son fantôme (celle qu'on ne voit plus) hante les lieux que son ombre parcourt, et le retour d'un mystérieux photographe, en fait un ancien amant, ne change rien à l'affaire, juste un baume apaisant, à l'image de ses écarts adultérins, au détour d'une porte, avec Bob (Arnaud Valois), le jeune frère de son mari. Haro, donc, sur la bourgeoisie qui maltraitent les corps et les âmes. Seule Lili (Sarah Le Picard), une des filles de la famille, avocate, leur crache à la figure ses quatre vérités : elle est exfiltrée définitivement du clan. Les autres se taisent et observent, un vieil invariant anthropologique.

Le piège s'est de la sorte lentement mais sûrement refermé sur nous. A la question Mais qu'est-elle donc allée faire dans cette galère ?, il serait ô combien commode de répondre d'une façon péremptoire et définitive. Quelque vingt plus tôt, Marianne a dû faire un beau mariage, avec un bon parti, comme ils disent. Un amant d'abord attentionné, un époux fortuné, un père un temps attentionné : s'éloignent ainsi les fins de mois difficiles (surtout les trente derniers jours disait Coluche), les emprunts à rembourser, les appartements exigus du centre-ville, les vacances à Angers la plupart du temps, les emplois précaires, l'angoisse des lendemains qui ne chantent pas pour tout le monde, des enfants qu'on ne peut pas gâter, la voiture qui tombe en panne, le conjoint qui perd son emploi, et la liste n'est pas exhaustive.
En compagnie de gens bien nés, soucieux des traditions, Marianne a dû avoir la sensation d'être une élue, d'avoir été choisie parmi un nombre incalculable de candidats (beaucoup d'appelés, peu d'élus), pour une espérance nouvelle et meilleure. Comment ne pas être impressionnée par la maison cossue familiale des futurs beaux-parents, abritée dans une forêt feuillue angevine, loin de l'agitation du monde et de ses maux. De ses fracas. Marianne a dû se penser soudainement appartenir à une élite, après une jeunesse incertaine et anonyme, et comment lui en vouloir, quand on a connu comme elle, la précarité, l'incertitude du lendemain, autrement dit, une forme de relégation sociale, une violence symbolique, insidieuse, qui fragilise jusqu'aux plus robustes de la mêlée. Et une agression en pleine rue qui laisse des traces (l'entame du film).
Il ne faut pas négliger la progéniture dans cette affaire, elle pourra faire de longues et profitables études, sinon le père pourvoira aux carences éventuelles. Bien sûr, Marianne étouffe, s'étiole, enfermée et engluée dans une prison dorée où les matons lui font payer d'être une transfuge de classe mécontente de son sort. Avouons pour être honnête qu'il a dû paraître impossible à Marianne de résister longtemps à la tentation d'un possible mieux-être, de ne pas céder à une proposition qui ne ferait sans doute jamais un deuxième tour de piste.

Affirmer que Marianne serait soit complice, soit responsable de son emprisonnement relèverait d'une forme de mépris de classe, d'où qu'il vienne. D'un côté se vengeraient ceux qui ont toujours rêvé, en vain, d'un tel enfermement, de l'autre, se déculpabiliseraient ceux qui le vivent, ou en vivent, les rejetons biens pourvus comme les parvenus pris au piège. En conséquence, le mal-être de Marianne, son désenchantement douloureux, nous intiment de pratiquer l'humilité. De fustiger avec davantage de sobriété le mode de vie dit bourgeois, afin de rendre au film sa simple singularité, ainsi qu'aux personnages, ce qui est l'apanage de l’œuvre d'art, qui sinon se fourvoie dans des généralités faciles et stériles, tout à la fois. Une création artistique, là où règne la liberté, peut se dispenser d'être engagée ou militante. Tout n'est pas politique, camarade. Se dérober à la mise en chiffres de l'être humain.

La cellule familiale (la bien nommée) est universelle, et les femmes participent souvent sans reconnaissance à son bon fonctionnement, sujette à la domination masculine, un travers qui n'est pas le privilège de la bourgeoisie française. Disons que La Femme de ausculte une certaine bourgeoisie provinciale.

La force du film se situe dans son obstination à refuser les clichés, pour nous offrir un beau portrait de femme (Mélanie Thierry étonnante de retenue, d'endurance et de fragilité mêlées) à la recherche de son émancipation, dans un huis-clos psychologique étouffant très maîtrisé, une demeure presque hitchcockienne (Psycho), d'une inquiétante étrangeté. Marianne se réfugie souvent dans le bow-window, symbole de son hésitation entre le dedans et l'extérieur, le ici et l'ailleurs, au loin, quelque part.
Quand on parle de la bourgeoisie de province, les noms de Claude Chabrol et de François Ozon s'imposent de suite. Il faudrait sans doute évoquer également François Mauriac en l'occurrence, non ?

Quand Marianne apprend que Laure au Lycée raconte que sa mère est morte à sa naissance, quand elle voit son fils Tim essayer d'acheter sa présence à l'aide de quelques euros, l'appel du lointain se fait de plus en plus pressant face à ce patriarcat proliférant. Elle se lève, prend sa voiture, s'en va, prend la tangente. Sa fille, au sortir de son établissement, rejoint sa mère dans l'automobile, elles se prennent tendrement dans les bras. Marianne saisit instinctivement que Laure a toujours été de son côté, qu'elle encourage même son évasion, au grand désespoir du mari et de son frère, comme privés d'un bien dont ils seraient les uniques propriétaires, les seuls bénéficiaires. Fuir pour ne plus se soumettre. « Fuir ! Là-bas fuir » dit Mallarmé. Ils doivent penser qu'elle s'égare. Non ! Elle s'était perdue : elle ne peut désormais que se retrouver. Ne plus subir, ne jamais nuire. Partir, donc.

La photographie grisâtre et la musique de Quentin Sirjacq, un quatuor de violoncelles, un piano, un orgue, et une voix qui résonne comme une plainte sourde, s'accordent parfaitement avec l'atmosphère pesante du film.
La Femme de illustre la vitalité jamais démentie du cinéma français. Une bonne nouvelle. Elles se font rares ces temps-ci.
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