Déambulations hitchcockiennes, suite et fin : Fenêtre sur Cour (1954).

Publié le par O.facquet

 

 

Fenêtre sur cour — Wikipédia

"Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité"

Nietzsche

 

à ma fille Lucie

 

Il fallait bien qu'un jour cela arrive. Qu'une fenêtre s'ouvre sur la cour d'une mégalopole américaine accablée de chaleur. Chacun comprendra qu'avant de se lancer, l'on se donne quelques minutes de répit. D'où ces quelques mots sur l'antépénultième long métrage d'Alfred Hitchcock : L'Étau (Topaz), un film d'espionnage américain sorti en 1969, qui voir s'affronter les services secrets de l'Est et de l'Ouest, de Copenhague à New York, de La Havane à Paris, juste avant avant la crise de Cuba d'octobre 1962. Aucun de ces vaillants acteurs de la guerre froide ne laisse filtrer une émotion. Le film vaut le détour pour deux raisons. Tout d'abord, de nombreux Français apparaissent dans la distribution, Claude Jade, Michel Subor, Philippe Noiret, Michel Piccoli, et Maurice Jarre a composé la musique.

 

L'Etau Bande-annonce VO

 

Nous assistons surtout dans Topaz au baiser le plus déchirant, le plus tendre, de tout le cinéma d'Alfred Hitchcock : avant de se séparer définitivement, l'agent français André Devereaux (Frederick Stafford) et la résistante cubaine Juanita de Cordoba (Karin Dor) s'embrassent amoureusement. Sans un dialogue, le cinéaste parvient à exprimer par la direction d'acteur, la place de la caméra, l'amour passionné, sincère, qui les lie, au-delà des frontières et du temps. La séquence qui met en scène son exécution, est également une des réussites du film. La caméra la filme par dessus, entame un travelling en hauteur très lent, qui ne s'arrête qu'au moment où elle s'effondre. Morte.

 

Official Trailer

 

Les thèses, les livres, les clins d’œil cinématographiques, les hommages cinéphiliques, les colloques, les revues et les articles concernant Fenêtre sur Cour, sorti en 1954, sont trop nombreux pour seulement imaginer qu'on puisse encore apporter une nouvelle pierre à l'impressionnant édifice. Il faut avoir l'immense talent de l'écrivain Pierre Bayard pour oser contredire le cinéaste anglais et apporter une analyse originale et inédite de Rear Window, dans son Hitchcock s'est Trompé, publié en 2023.

 

Fenêtre sur cour - Alfred Hitchcock - Tortillapolis

 

Avant toute chose, arrêtons-nous un temps sur le synopsis de Fenêtre sur Cour. L.B. Jefferies (James Stewart), dit « Jeff », photographe de presse, s'est récemment cassé une jambe lors d'un reportage sur un circuit automobile. Jeff se retrouve emprisonné en pleine canicule estivale new-yorkaise dans un fauteuil roulant, la jambe dans le plâtre, dans son appartement de Greenwich Village. Sa fenêtre donne sur une petite cour et plusieurs autres appartements.

 

Fenêtre sur cour - critique & test 4k, streaming, blu-ray, DVD

 

A l'aide de son téléobjectif professionnel (et d'une paire de jumelles), afin de tuer l'ennui, il passe son temps à observer les faits et gestes de ses différents voisins d'en face qui, pour s'aérer, laissent leurs fenêtres grandes ouvertes pour trouver un peu de fraîcheur. En sa compagnie, nous découvrons le quotidien d'un couple récemment marié qui se donne bien du plaisir une fois les rideaux tirés, un compositeur, un couple d'âge mur et leur petit chien, une danseuse, « miss Torso », qui danse toute la journée et invite chaque soir chez elle des hommes de tous âges ; une femme d'une quarantaine d'années qui vit seule, souffre de cette solitude, ainsi qu'un autre couple, dont la femme, peut-être malade, passe ses journées alitée. Elle se dispute souvent avec son mari, un homme d'une carrure imposante (Lars Thorwald, Raymond Burr).

 

Les films qu'il faut avoir vus : Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock

 

Jeff fréquente une superbe, intelligente, séduisante et riche jeune femme, Lisa Fremont (Grace Kelly), qui lui rend visite régulièrement. Jaloux de sa vie aventureuse, Jeff hésite à s'engager plus avant dans cette relation, au grand regret de la jeune femme, d'une patience infinie. Stella, qui passe chaque matin pour les soins, une infirmière pince-sans-rire, encourage Jeff à sceller au plus vite cette union. Chez Jeff, la pulsion scopique est la plus forte, elle prend le pas sur toutes les autres, au point de l'empêcher d'agir. Pourtant Lisa est amoureuse, mais l'amour « c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas » (Jacques Lacan).

 

Fenêtre sur cour (A. Hitchcock, 1954) - Bande-annonce

 

Les allers et venues nocturnes de Thorwald, flanqué d'une valise, attire l'attention de Jeff. Un matin, il constate la disparition de la femme de son voisin, Anna. Jeff observe ensuite Thorwald nettoyer la valise, y glisser un couteau de boucher et une petite scie enveloppés dans du papier journal, et des bijoux, Il soupçonne Thorwald d'avoir assassiné son épouse. Il se confie à Lisa, Stella et à Tom Doyle, un ami détective privé. Il les convainc de la culpabilité de Thorwald. Tom Doyle mène une enquête qui se révèle vaine. Sur ces entrefaites le chien des voisins est retrouve mort.

 

Fenêtre sur cour - Le Grand Action

 

Jeff envoie Lisa glisser un mot accusateur sous la porte du présumé assassin. Jeff appelle ensuite son voisin et lui donne rendez-vous dans un bar tout proche. Pendant son absence, Lisa pénètre dans l'appartement de Thorwald, mais celui-ci rentre plus tôt que prévu, il surprend la jeune femme, sous le regard impuissant de Jeff. Celui-ci vient d'appeler la police. Lisa est arrêtée. Elle fait un signe à Jeff (avec une bague de mariée, ce n'est pas anodin), qui n'a rien loupé de toute l'entreprise, un signe qui ne tombe pas dans l’œil d'un aveugle : Thorwald aperçoit Jeff en face de chez lui qui observe la scène.

 

Fenêtre sur cour (Rear window) – La Kinopithèque

 

Jeff appelle Tom Doyle, Stella se rend au poste de police le plus proche, mais soudain Thornwal entre dans son appartement, Jeff l'aveugle à plusieurs reprises avec le flash de son appareil, sans succès, l'homme se jette sur lui, mais la police arrive, et le voisin tombe par la fenêtre, des agents amortissent sa chute ; il finit par avouer son crime. Il est arrêté.

 

Fenêtre sur cour - Le Grand Action

 

Quelques jours plus tard, la canicule a baissé en intensité, et Jeff, désormais les deux jambes dans le plâtre, se repose dans son fauteuil roulant. Lisa est étendue à ses côtés, elle parcourt une revue de voyages. Elle constate que Jeff s'est endormi. Elle se jette dans la lecture du magazine féminin Happer's Bazaar. Rear Window est considéré comme l'un des meilleurs films d'Alfred Hitchcock, le préféré de votre serviteur.

 

Fenêtre sur cour - Alfred Hitchcock - Tortillapolis

 

Outre que le cinéaste semble nous souffler une nouvelle fois que l'aventure se trouve au coin de la rue (la réalité quotidienne peut devenir le « plus grand spectacle du monde » comme le pensait Cecil Bount Demille), les analyses dont le film a été l'objet, nous l'avons dit, sont légion. Fenêtre sur cour se prête en effet à de très nombreuses interprétations, le mythe de la caverne de Platon, un jugement porté sur l'aliénation urbaine, un écran où se projette l'inconscient, un film et son faiseur, voire une fable ironique sur Dieu et ses créatures, selon Bill Krohn dans son Alfred Hitchcock, publié en 2007. Pour certains le film serait une métaphore du cinéma, tant son dispositif ressemble à une salle de cinéma, Alfred Hitchcock transforme ainsi le fait de regarder un film en sujet du film lui-même. Jeff serait comme une représentation du spectateur, et pourquoi pas du réalisateur.

 

Fenêtre sur cour de Alfred Hitchcock - Le Coin des Critiques Ciné

 

Ils insistent aussi sur le thème du voyeurisme : regarder devient un plaisir autant qu'un danger. Le cinéaste place le spectateur dans la même position que le principal protagoniste, Jeff. D'autres insistent sur l'espace et la mise en scène du long métrage, sur son unité de lieu par exemple (un décor unique devient un spectacle), ils reviennent sur le suspens hitchcockien, le thème du couple, et l'importance historique de Rear Window. Sans oublier Harry Lindgren, embauché par Alfred Hitchcock, qui crée une bande-son sans musique pour accuser l'action, d'une force sensorielle presque hallucinatoire, que l'image seule n'aurait pu atteindre. Jeff ne possède pas de téléviseur : la preuve est faite que le cinéma reste le plus beau des spectacles.

 

James Stewart dans Fenêtre sur cour – Hast Paris

 

Plus récemment, l'accent a été mis sur le regard masculin et la critique féministe : de nombreuses analyses féministes considèrent en effet le film comme une démonstration du male gaze (une forme de machisme). Enfin, la question morale que soulève Fenêtre sur Cour est toujours d'actualité : de quel droit Jeff se permet-il d'espionner ses voisins ? Alfred Hitchcock Hitchcock se contente de dire, il ne nomme pas. Le comportement de Jeff reste-t-il moralement douteux ? Le cinéaste montre, il ne démontre rien. Quoi qu'il en soit, le film reste moderne en pointant le désir de voir, la curiosité, l'intrusion dans l'intimité, la surveillance tous azimuts, des problématiques très contemporaines.

 

Fenêtre sur cour : ces deux meurtres sordides ont inspiré Alfred Hitchcock

 

Nous ne ferons pas mieux, voire aussi bien. Disons que si l'on aime un film, ce n'est pas fortuitement. Sans doute s'y reconnaît-on. Il nous parle, parle de nous, de notre vie, de nos angoisses, des hantises qui nous assaillent, de nos rêves et autres cauchemar, de notre vécu, simplement. Il s'adresse à nous personnellement. Chemin faisant, il entre en contact avec notre inconscient, immanquablement. La rencontre se produit. Le film, dans ce cas, ne peut être réduit à un divertissement sans incidence. Il nous tend un miroir pour y réfléchir, histoire de nous éveiller à nous-même et aux autres. Que reconnaît-on de soi dans une œuvre artistique qui ne nous a jamais laissés indifférent, pour ne pas dire davantage ? Rear Window nous susurre un secret à l'oreille qu'il nous faut déchiffrer. Alfred Hitchcock met des images sur ce qui, en nous, demeure informulé. Grâce, bien entendu, à l'entremise des êtres de fiction auxquels il faut garantir « un minimum de complexité, d'autonomie, d'opacité -bref d'altérité » (Serge Daney). Une vie suffira-t-elle ?

 

Fenêtre sur cour 1954

 

Un mot encore, pour conclure, en forme de question bien prosaïque  : comment peut-on être aussi empoté pour délaisser Grace Kelly, féerique, au profit du spectacle fastidieux du quotidien familier de voisins inconnus ? Un mystère irrésolu.

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FENÊTRE SUR COUR • Explication de Film

 

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Publié dans pickachu

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