D'un Hitchcock l'autre (2) : Rich and Strange (1931) et Frenzy (1972)

Publié le par O.facquet

Frenzy — Wikipédia

"Pour leurrer le monde, ressemble au monde"

William Shakespeare 

"Il est plus facile de tromper les gens que des les convaincre qu'ils ont été trompés"

Mark Twain

 

Plus de quarante années, soit presque deux générations, séparent la sortie d'À l'Est de Shanghai (1932) de la sortie de Frenzy (1972), deux films d'Alfred Hitchcock, le premier appartient à sa période dite anglaise, bien que l'action mène les protagonistes jusqu'en Orient, et que le second, tourné à la toute fin de sa période américaine, se déroule exclusivement à Londres. L'avant dernier du cinéaste. Bien que très différents l'un de l'autre dans leur propos, ces deux longs métrages, chacun à un bout de la chaîne de la carrière du cinéaste, offrent toutefois quelques similitudes que nous allons tenter de mettre en mots. Disons d'emblée que les deux longs métrages ne prennent pas de gant pour mettre en images quelques obsessions récurrentes du cinéaste. En d'autres termes, Alfred Hitchcock avance à marche s'acharne à nommer plutôt qu'à dire ; il saura se montrer plus habile.

 

À l'est de Shanghaï - Film (1976) - SensCritique

 

Commençons par Rich and Strange (À l'Est de Shanghai). Le film sort deux ans avant Le Chant du Danube (1934), une œuvre mineure, qui s'attache à cerner la rivalité entre Johan Strauss père et Johan Strauss junior, qui vaut le détour pour quelques scènes amusantes. En reparler un jour peut-être.

 

Photo du film À l'est de Shanghaï - Photo 8 sur 10 - AlloCiné

 

Fred (Henry Kendall) travaille à Londres dans un bureau où des taches machinales occupent son quotidien : belle allégorie d'entrée que cet aréopage d'employés, des clones, qui ouvrent simultanément leur parapluie au sortir d'une journée de labeur répétitive et harassante, avant d'aller prendre leur place dans le trafic. Sa femme Emely (Joan Barry) reste à la maison où elle exerce la profession de couturière à son compte. Ils vivent dans une petite maison typiquement londonienne à la périphérie de la capitale. Et n'ont pas encore d'enfant.

 

A l'est de Shanghai - Le Grand Action

 

Un soir, en rentrant du travail, d'une humeur maussade à la limite de l'agressivité, voire de la goujaterie, Fred confie à son épouse souffrir de pas pouvoir vivre une autre vie, qui serait riche d'aventures et d'imprévues. Sur ces entrefaites, arrive une lettre de l'oncle Fred qui octroie à son neveu une somme substantielle lui permettant de parcourir le monde à sa guise. Le couple fait ipso facto ses valises pour se poser tout d'abord à Paris, qu'ils visitent dans tous les sens. Le couple embarque ensuite à Marseille sur un paquebot en partance vers l'Orient.

 

Official Trailer

 

Fred est le plus souvent cloué dans sa cabine par le mal de mer qui le terrasse. A bord, quelque peu esseulée, errant comme une âme en peine, Emely se lie avec le commandant Gordon (Percy Marmont) qui la courtise, un charmant célibataire roublard, dans la force de l'âge. D'abord timide et réservée, leur relation devient plus sérieuse quand Fred, après avoir recouvré des forces, batifole avec une prétendue princesse (Betty Amann) dont il s'entiche, au point de passer un moment qu'on imagine sensuel dans sa cabine. Fred se montre d'une muflerie odieuse à l'égard d'Emely, qu'il délaisse tout le long de la traversée.

 

A l'est de Shanghai - Le Grand Action

 

Une fois à Singapour, la rupture entre les deux époux semble inévitable. Emely au dernier moment refuse de partir refaire sa vie avec Gordon dont elle est pourtant amoureuse. Ce dernier lui fait parvenir une lettre où il lui apprend que la soi-disant princesse n'est en fait qu'une vulgaire aventurière séduisante mais sans vergogne, qui pille avec dextérité ses conquêtes successives. Emely renoue avec Fred, dont elle demeure attachée, puis le contraint à regarder la vérité en face, d'autant que la princesse s'est enfuie pour Rangoon en lui volant 1000 livres sterling.

 

A l'Est de Shanghai (Rich and Strange) d'Alfred Hitchcock - 1931 - Shangols

 

Avec le peu d'argent qu'il leur reste en poche, le couple embarque à bord d'un cargo qui fait naufrage après une collision dans le brouillard avec un autre navire. Pendant que sombre le bateau, Emely et Fred se retrouvent emprisonnés dans leur cabine, attendant de mourir l'un près de l'autre. Après être parvenus à s'extirper de leur cabine, ils se réfugient sur la partie de l'embarcation qui n'a pas encore été submergée par les eaux. Un jonque chinoise vient à leurs secours. Ce qui donne lieu à quelques scènes xénophobes : les marins chinois assistent impassibles à la noyade d'un des leurs, puis l'équipage donne le chat noir du défunt navire à manger aux deux occidentaux qui regardent dès lors leurs hôtes comme des barbares.

 

À l'est de Shanghaï (1931) - IMDb

 

La naissance attendrissante d'un enfant les rapproche des marins chinois, ce qui modifie favorablement le regard jeté sur eux. À la suite de ce voyage rocambolesque, Emely et Fred se rapprochent, puis se retrouvent. Ils se montrent soulagés de retrouver leur intérieur petit bourgeois de la banlieue londonienne. Ils reprennent sans tarder avec émotion leurs scènes de ménage. Ils projettent qui plus est de devenir parents. Du balisé.

 

À l'est de Shanghaï - Film (1976) - SensCritique

 

Chaque long métrage d'Alfred Hitchcock met en scène un couple en voie de formation (après bien des pérégrinations), plus rarement des amants qui se déchirent (sans ménagement). Dans Rich and Strange, le motif du tohu-bohu conjugal est central (la dernière aventure à risques de l'homo occidentalis ?), il vampirise même l'ensemble du récit ; ce sera l'unique occurrence dans la filmographie du Maître. Ce motif devra faire de la place à bien d'autres thèmes. La méthode hitchcockienne se montrera ainsi plus étoffée par la suite.

 

À l'est de Shanghaï (1931) - IMDb

 

Le film s'apparente en outre à une comédie de remariage hollywoodienne, telle Cette sacré Vérité de Leo McCarey en 1937, où des couples mariés se séparent puis se retrouvent. Le terme a été introduit par le philosophe et écrivain américain, Stanley Cavell (1926-2018). Rich and Strange serait même un des premiers du genre. Génie d'Alfred Hitchcock.

 

My favourite Hitchcock: Frenzy | Alfred Hitchcock | The Guardian​​​​​​​

 

Dans Frenzy, à l'image d'À l'Est de Shanghai, des motifs qui se retrouvent quasiment dans toute l’œuvre d'Alfred Hitchcock s'expriment dans l'avant-dernier opus du cinéaste de façon trop systémique pour que cela soit fortuit. En règle général, les thèmes hitchcockiens et autres obsessions du réalisateur s'entremêlent sans trait saillant : chacun trouve sa place, une imbrication parfaite. Dans Frenzy (frénésie, hystérie) de manière délibérée, le cinéaste les met en exergue exagérément. Un dernier tour du propriétaire avant une mise en vente fatale ? Allez savoir.

 

Film Forum · Alfred Hitchcock's FRENZY

 

Le long métrage est fortement baroque. Un tueur sévit à Londres au tout début des années soixante-dix. Au moment où un orateur convaincu promet à un parterre de notables tout ouï que bientôt la Tamise sera débarrassée de tous les déchets industriels qui la polluent, le cadavre d'une femme nue, une cravate autour du cou, fait son apparition dans les eaux du fleuve, donc gâche les élans lyriques du politique féru d'écologie. Le ton est donné.

 

FRENZY – Alfred Hitchcock (1972)

 

L'ex-pilote de la Royal air Force, Richard Blaney (Jon Finch), désargenté, viré manu militari de son emploi de barman, se confie à un vieil ami, Robert Rusk (Barry Foster), un marchand élégant de fruits et légumes à Covent Garden. Robert lui propose de l'argent. Richard décline l'offre. Il se tourne alors vers son ex-épouse, Brenda (Barbara Leigh-Hunt), qui dirige avec succès une agence matrimoniale, qu'il malmène en présence de la secrétaire. Peu rancunière, elle l'invite à dîner en ville. Puis ils prennent un dernier verre chez Brenda. Richard passe la nuit dans un refuge de l'Armée du salut, où il s'aperçoit que Brenda a glissé discrètement dans la poche de son imperméable quelques billets de banque.

 

Fema La Rochelle | Frenzy, Alfred Hitchcock

 

Peu de temps après, Rusk se rend à son tour à l'agence matrimoniale où il est inscrit, avec des exigences plutôt rudes. Seule au bureau, Brenda déjeune. Il profite de l'absence de sa collaboratrice pour la violer et l'étrangler à l'aide de sa cravate. La secrétaire, de retour à l'agence, découvre le cadavre de sa patronne. Elle prévient la police qui découvre Brenda la langue pendante et les yeux grands ouverts -chez Alfred Hitchcock, les Forces des Ténèbres s'emparent des regards, parfois de la vie des personnages, et le plan fixe sur l’œil mort du défunt témoigne de la réduction de ce dernier à l'état de matière organique, par exemple celui de Marion (Janet Leigh) dans Psycho, entre autres. La secrétaire fournit ensuite aux forces de l'ordre le portrait de Barney. Il est soupçonné du meurtre.

 

Frenzy - Le Grand Action

 

Seule Barbara (Anna Massey), son ex-collège du pub devenue sa compagne, croit en son innocence et en leur amour. Richard Blaney trouve refuge chez un ami, malgré les réticences de son épouse. Au même moment, Rusk attire Barbara chez lui, la viole et l'assassine. Le soir même, il cache le corps de la jeune femme dans un camion à l'arrêt, chargé de pommes de terre. De retour dans son appartement il s'aperçoit qu'il a égaré son épingle à cravate, avec son initiale. Il devine qu'elle doit trouver dans la main rigidifiée de la morte. Au terme d'un périple extravagant, il récupère l'épingle, puis fait arrêter Richard à sa place. Un chic type.

 

Watch Frenzy | Netflix

 

Lors de son procès, Richard clame avec vigueur son innocence, après avoir pointer du doigt la responsabilité de Rusk dans cette affaire. Ce qui suscite le doute dans l'esprit de l'inspecteur Oxford (Alec McCoven), qui s'en ouvre à son épouse (Vivien Merchant) ; un policier victime chaque soir de violence conjugales : sa femme, persuadée d'être un cordon-bleu, lui cuisine des plats qui le rebutent. Il vit un enfer. Elle achève de le convaincre de l'erreur judiciaire en cours. Au même instant, Richard s'évade de prison pour se faire justice, se rend chez Rusk, parvient à s'introduire dans son appartement muni d'une barre à mine, le trouve dans lit, lui assène des coups mortels, soulève la couverture pour s'apercevoir qu'il a frappé une morte. Oxford arrive sur les lieux. Il saisit instantanément de quoi il en retourne, se cache en attendant le retour probable de Rusk, qui ne manque pas de survenir. Il est muni d'une valise dans laquelle il comptait se débarrasser de sa victime. Son sort est scellé.

 

Frenzy - Alfred Hitchcock - Tortillapolis

 

Alfred Hitchcock dans Frenzy revient à ses obsessions majeures dans une forme plus crue (de nombreuses femmes nues, un sein nu), plus lugubre et plus directe que dans ses longs métrages précédents. Richard Blaney incarne un faux coupable, ce qui permet au cinéaste d'explorer l'angoisse d'être victime d'une société qui se trompe. De surcroît avec le personnage de Rusk, le cinéaste filme la banalité du mal, qui peut se cacher derrière une façade ordinaire, voire séduisante, une homme jovial et intégré socialement. Alfred Hitchcock montre que la sexualité et la violence peuvent malheureusement faire bon ménage. Sans les contraintes passées de la censure, il aborde le lien entre pulsion sexuelle et assassinat, un thème déjà évoqué dans Psycho. Il le fait dans Frenzy frontalement, avec un réalisme qui annonce presque le thriller moderne. En outre, le spectateur est placé dans une position pour le moins inconfortable, un voyeurisme qu'il lui impose de voir l'insupportable pour le commun des mortels. Un malaise -une manipulation du spectateur- qui rappelle Rear Window et sa réflexion sur la place du regard au cinéma (la pulsion scopique). Enfin, force est de constater, que le cinéaste se permet sans finesse une critique acerbe des institution judiciaires anglaises, faillibles, bien lentes, trop souvent aveugles. Ce qui provoque chez le spectateur un sentiment d'injustice et de fatalité. Une critique qui n'est pas nouvelle dans l’œuvre d'Alfred Hitchcock, ici exprimée toutefois sans nuance.

 

FRENZY – Alfred Hitchcock (1972)

 

Quoi qu'il en soit, les deux longs métrages précités sont des inconscients à ciel ouvert, la source profonde du cinéaste, qui ne dissimulent rien, et d'où découlent les faits et gestes des différents protagonistes, incarnations des hantises obsessionnelles du réalisateur.

of

Alfred Hitchcock - SensCritique

Publicité

Publié dans pickachu

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :