Clap de fin ! Complot de famille (1976) d'Alfred Hitchcock.

Complot de Famille (Family Plot), sorti en 1976, est le cinquante deuxième long métrage d'Alfred Hitchcock, son dernier surtout, d'où une émotion certaine.

Une dame très âgée et non moins riche, Julia Rainbird, prise d'une remords tardif, fait appel aux talents d'une voyante, Blanche Tyler, dans le but de retrouver la trace du fils illégitime de sa défunte sœur. Le garçon a été placé à sa naissance dans une famille adoptive, les Shoebridge : il fallait sauver l'honneur des Rainbird, dont la réputation aurait été entachée par cet écart à la fois impardonnable et injustifiable à l'époque.

Elle souhaite faire de son neveu inconnu son héritier et promet à Blanche une récompense, une somme rondelette de 10 000 dollars, si la jeune femme parvient à le lui ramener. Soutenu par son compagnon, George Lumley, chauffeur de taxi (rouge), ancien acteur raté, escroc à son heure, comme l'est blanche également, partent à la recherche du neveu. L'enquête, bien que féconde, va se révéler plus agitée que prévu.

Les nombreuses pistes se montrent rapidement fructueuses : l'homme a tué à l'adolescence ses patents adoptifs, se fait désormais passer pour mort, il existe une pierre tombale sans cadavre à son nom, alors qu'il prospère confortablement comme bijoutier et diamantaire reconnu sous le nom d'Arthur Adamson. Il poursuit simultanément, en compagnie de sa compagne Fran, une activité criminelle : l'enlèvement de célébrités, libérées en guise d'une rançon en diamants d'une belle eau. Le couple vient de mettre la main sur une pierre d'une grande valeur qu'Arthur cache dans un lustre de la maison, comme à son habitude. Ils forment à la ville un couple élégant, farci de réputation et d'argent. Comme quoi.

Arthur apprend qu'il est recherché par un soi-disant avocat interlope. Pour s'en débarrasser, Adamson engage une ancienne connaissance basse du front prête à tout. Le couple échappe toutefois de très peu à une mort annoncée. Blanche Tyler, la « médium », rend visite à tous les Arthur Adamson de la ville, afin de trouver le bon, et de lui annoncer la bonne nouvelle -l'héritage. Elle finit par le dénicher, mais elle comprend un peut tard qu'elle est en présence des ravisseurs qui font la une des journaux locaux. La suite, pleine de rebondissements, appartient une nouvelle fois aux curieux.
Le public bouda le film et la critique se montra embarrassée. Le Maître mérite des égards. Voyons voir.

La critique note que le film mélange comédie noire, thriller et mystère, avec une tonalité plus légère que précédemment. Les thèmes centraux sont l'illusion et la tromperie, le hasard et la coïncidence, le double et la satire légère. Ce Hitchcock tardif, comme il est communément dénommé, semble plus détendu, voire plus apaisé que ses œuvres précédentes. Le suspens est présent, tout en étant teinté d'humour, et le film joue sur le contraste ente naïveté et sophistication.

Avec une tonalité plus légère, presque ironique, le cinéaste semble jouer avec ses propres codes : il revisite ses obsessions avec légèreté et humour, où le suspense devient moins une source d'angoisse qu'un simple amusement. Complot de Famille se présente comme un film amical qui avance avec décontraction, lit-on. C'est pour tout dire, une variation sur le thème du crime, où tout repose sur les apparences et les faux-semblants. Le film serait le reflet d'un homme âgé que la sagesse aurait apaisé, après avoir exorcisé au fil des années les terreurs de l'enfance qui l'ont hanté une vie entière.
Le cinéaste se projette en abîme dans ses quatre personnages pour rappeler qu'il est l'unique illusionniste, hors classe dans sa catégorie, un escroc dans la peau d'un artiste hors du commun, pour un ultime tour de passe-passe, dissimulé derrière un dilettantisme de façade -le seul plaisir de raconter en débobinant sa pelote narrative sans se forcer.

Complot de famille, en effet, est moins superficiel qu'on le dit parfois sommairement. La méthode hitchcockienne ne s'est pas évanouie du jour au lendemain. Le cinéaste tient à rester en phase avec son époque, en s'imprégnant de l'air du temps.

Bien qu'il renoue avec Ernest Lehman, grand scénariste associé au succès de La Mort au Trousses, Alfred Hitchcock fait une place confortable aux jeunes. Il confie la bande originale à John Williams, la nouvelle star des compositeurs qui vient de signer la musique du dernier long métrage de Steven Spielberg, Les Dents de la Mer. Du côté de la distribution, les choses bougent également, une nouvelle génération fait son apparition. Bruce Der (The King of Marvin Gardens, Bob Raphelson, 1972) et Barbara Harris (Nashville, Robert Altman, 1975) incarnent le couple d'escrocs sans le sou, sympathiques mais perchés. Figure montante, Karen Black (Easy Rider, Dennis Hopper, 1969) endosse le rôle de Fran, la femme d'Arthur Adamson, interprété par William Devane (John McCabe, Robert Altman, 1971). L'attelage entre l'ancien et le moderne tient la route.

Alfred Hitchcock nous a appris à se méfier des apparences qui, comme nous le savons, peuvent être trompeuses. Complot de Famille, derrière une apparente désinvolture, est bien plus tourmenté qu'il n'y paraît, avec son côté ténébreux (de nombreuses se déroulent la nuit), hanté par la démence et la mort.

Le fond comme dans la forme, il colle parfaitement aux codes en vigueur dans les séries américaines du milieu des années soixante-dix. Prenez le film au mitan de son récit, à travers le jeu des acteurs, le timbre de voix, le rythme narratif, la mise en scène, les dialogues, les couleurs, et la musique, bien sûr, sans oublier une certaine trivialité, nous pourrions tout à fait penser que nous sommes en présence d'un des nombreux épisodes de Columbo, le lieutenant en moins. Histoire de montrer que le cinéaste peut faire aussi bien, voire mieux, que les réalisateurs qui travaillent à la chaîne pour la télévision. Il a lui-même œuvré autrefois pour elle. Alfred Hitchcock sait de quoi il parle, donc.

Il serait de toute façon absurde de considérer Complot de Famille comme l'ultime tour de piste d'un maître du septième art avant liquidation totale. Ce serait l'enterrer un peu vite, et faire du film une œuvre consciemment testamentaire.

Outre l'extraordinaire morceau de bravoure qui rappelle sa filiation avec La Mort aux Trousses : la voiture de Blanche et George lancée à tombeau ouvert sans frein dans une route accidentée (encore des personnages traqués), le film fait montre d'une intensité narrative inentamée et creuse de nouveau les motifs récurrents du réalisateur anglais. Force nous est par conséquent de réévaluer une œuvre généralement peu estimée.
La culpabilité et la morale se font une place de choix : Julia Rainbird, à l'automne de son existence cherche à se faire pardonner d'avoir participé à la disparition de son petit neveu jadis. La première séquence du film, un clin d’œil à L'Exorciste de William Friedkin sorti en 1973, qui voit Blanche parler avec l'au-delà en modifiant sa voix, en présence de Julia, irrigue l'ensemble du long métrage.

Comme dans l'ensemble de l’œuvre du cinéaste, nous assistons à un transfert de culpabilité, puisque Blanche et George, à la suite de cette première séquence, d'escrocs à la petite semaine, sont entraînés dans une affaire autrement plus risquée, ce qui ne manque pas d'inquiéter à cet égard le chauffeur de taxi. Nous retrouvons ici des individus banals (ou presque) confrontés dans un quotidien sans grande perturbation à un danger extrême, dans des lieux tout aussi banals mais devenus menaçants, ce qui renforce l'identification du spectateur.

Quand tout dérape chez le bijoutier, où le crime devient petit à petit une nécessité, renouant ainsi avec son adolescence, Fran, sa compagne, porte un insupportable sentiment de faute, une culpabilité qui l'étreint tout au long du film, ce qui rend le personnage attachant.
En outre, les relations homme-femme sont d'une part marquées par la domination ou la manipulation, pour les deux couples, d'autre part animées par une tension érotique assumée et affirmée, puisque leurs escroqueries respectives semblent stimuler fortement leur libido, chacun à sa façon. De plus, cette relation est marquée par la méfiance (Fran et Arthur) et l'obsession (Alfred Hitchcock fait de Blanche une érotomane). La folie est une nouvelle fois un motif hitchcockien, puisque Arthur Adamson ne semble pas tout à fait équilibré, loin s'en faut. Adolescent pyromane, adulte sans scrupule, meurtrier si besoin est. D'autant que Blanche, à ce propos, offre une figure féminine assurément pittoresque, pour s'en tenir là.

Qui plus est, le voyeurisme et le regard, une autre obsession d'Alfred Hitchcock, sont comme toujours, entre autres, l'affaire du spectateur, car nous en savons -et en jouissons-, toujours un peu plus que les personnages, nous sommes en avance, eux en retard, ce qui donne tout loisir à Alfred Hitchcock de nous punir par le truchement de son fameux suspense : nous voyons ainsi le douteux complice d'Arthur endommager les freins d'une voiture, nous savons alors qu'un accident automobile est hautement envisageable. De surcroît, le cinéaste est assez retord, à l'aide d'une mise en scène astucieuse, pour nous placer à un moment ou un autre du côté des méchants. En tout cas, nous souhaitons, à notre corps défendant, qu'ils s'en sortent d'une manière ou d'une autre. Malicieuse manipulation du regard, donc du ressenti.
Et le fameux faux coupable, lequel parcoure bien des films d'Alfred Hitchcock, en trouve-t-on une trace dans Le Complot de Famille ? Peut-être Julia Rainbird, à l'origine de tout cet imbroglio. Peut-on la tenir pour responsable d'un abandon familial dont elle reste à la fin de sa vie, elle aussi, une victime ? Elle a dû incontestablement plier comme sa sœur devant les objurgations comminatoires de parents confits dans des valeurs bourgeoises impitoyables : pas de fille mère chez nous. Gageons que la culpabilité a dû la ronger implacablement au cours du temps, au point de se faire duper avant le sommeil éternel par une voyante au talent aléatoire. Pour la petit histoire, la maison Alfred Hitchcock a souvent pris la forme d'une agence matrimoniale : le couple que forment Blanche et George semble sortir renforcé de leurs tribulations inattendues.

Un mot encore. Chez Alfred Hitchcock, rares sont les films où les forces des Ténèbres et celles de la Lumière ne se seront pas affrontées sans pitié. La figure d'Arthur Adamson, d'une duplicité diabolique, incarne ici le côté obscure de la force, les autres personnages les forces du Bien, nonobstant les petites magouilles des uns, la complicité contrariée de Fran.

Dans un dernier plan, Blanche Tyler, dans un regard caméra, nous adresse un clin d’œil à la fois complice et coquin. Alfred Hitchcock achève son parcours sur cette ultime image, avant le générique de fin. Une façon de nous dire qu'il nous aura souvent bien eus, une fois encore avec Complot de Famille, mais que nous aurons ô combien aimé ça, non ? Merci pour tout.
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