Hitchcock, les débuts : Chantage (1929) et Skin Game (1931). Les sortir de l'oubli.

Publié le par O.facquet

 

Chantage (film, 1929) — Wikipédia

"L'Homme n'est que mensonge"

La Bible

 

En juillet et août 1928 Alfred Hitchcock, peu maître des ses choix, doit se résigner à tourner The Maxman, un mélo, qui rencontre à sa sortie en 1929 un certain succès public et critique. Le résultat avait déplu au producteur qui prit donc la décision de reporter d'une année la sortie du film. Ce contre-temps fâcheux froisse le cinéaste qui souhaite repartir du bon pied avec un nouveau projet.

Il revient à Alfred Hitchcock, malgré les réticences de la critique nationale, de réaliser le premier film parlant de l'histoire du cinéma britannique, alors que Le Chanteur de Jazz de Alan Crosland, le premier film parlant de l'histoire du septième art, est déjà sorti aux États-Unis depuis quelques mois. En conséquence, Chantage est une œuvre expérimentale, dans tous les sens du terme.

 

BLACKMAIL (Chantage) – Alfred Hitchcock (1929)

 

Que nous raconte Chantage (Blackmail), un film britannique sorti en 1929, réalisé par Alfred Hitchcock ?

Frank Webber (John Longden), un détective de Scotland yard, se rend en compagnie de sa compagne Alice White, dans un Lyon's. La discussion s'envenime, ils se fâchent, et Alice quitte le salon avec un artiste, Mr Crewe (Cyril Ritchard), qu'elle avait auparavant accepté de rencontrer. Sans penser à mal, Alice flirt avec lui, puis finit par accepter d'essayer une robe à sa demande. Elle s'exécute, puis soudain l'homme l'agresse violemment. Il s'efforce de la traîner jusqu'au lit dans l'espoir vil de la violer. Alice parvient à se munir d'un couteau de cuisine et le frappe à mort. Elle tente d'effacer toutes les traces du crimes, donc de sa présence dans l'appartement, puis prend la poudre d'escampette sans demander son reste. De mauvaises langues ont écrit jadis que l'on serait en droit d'être surpris du geste de la jeune femme, poignarder son hôte intéressé avec un couteau à pain, afin de défendre une vertu que l'on aurait pensé moins précieuse.

 

Chantage, Alfred Hitchcock (1929) | La saveur des goûts amers

 

Dans l'affolement compréhensible, Alice a oublié une paire de gants dans les lieux. Frank est chargé de l'affaire. Il met la main sur un des gants, qu'il sait appartenir à Alice. Sans perdre de temps, il se rend dans le commerce du père de la jeune femme pour évoquer l'affaire avec cette dernière. Un dénommé Tracy (Donald Calthrop), une petite frappe, les surprend, les fait chanter, puisqu'il était dans l'appartement lors du drame. Frank ne se laisse pas démonter, en le défiant crânement. Un retournement de situation sauve la mise du couple, quand la concierge de l'artiste déclare avoir vu Tracy sur les lieux du meurtre. Il prend la fuite avec la police à ses trousses.

 

Chroniques du Cinéphile Stakhanoviste: Chantage - Blackmail, Alfred  Hitchcock (1929)

Photo d'exploitation française de CHANTAGE - 24x30 cm. N2

 

Il grimpe sur le dôme du British Museum. Il meurt en tombant à travers un panneau vitré du dôme. Bourrelée de remords, Alice prend la décision de tout avouer à Scotland Yard, mais Frank l'en dissuade. Ils repartent ensemble. Le film est un triomphe. Après Janon et le Paon (un accueil plutôt froid à l'époque) et Meurtre (peu plébiscité à son tour par la presse et les spectateurs) en 1930, Alfred Hitchcock s'attaque à la réalisation de Skin Game (Jeu de Dupes), en 1931. Le long métrage est une commande imposée au réalisateur par la British International Picture (B.I.P.), soucieuse de profiter du succès croissant du dramaturge et romancier John Galsworthy. Le cinéaste ne gardera pas un bon souvenir du tournage du film, qu'il ne tiendra jamais en haute estime. Claude Chabrol et Eric Rohmer, dans leur Hitchcock (1957), ont détesté le film, l'ont même brocardé très sévèrement. Peut-être à tort. Voyons de quoi il retourne.

 

The Skin Game - Alfred Hitchcock: Amazon.fr: DVD et Blu-ray

 

De riches propriétaires, les Hillcrist, voient leur quotidien paisible perturbé par l'installation alentour d'un industriel, Mr Hornblower. Le calme bucolique du coin devient la proie des usines bruyantes qui s'y installent. Un terrain mitoyen de celui des Hillcrist, la Centry, est mis en vente aux enchères (séquence sidérante). Les voisins se déchirent lors de la vente, que remporte l'industriel. Les Hillcrist (plus précisément Madame, monsieur laisse faire, la fille conteste le procédé) font appel à un détective privé, qui met au jour le passé pour le moins sulfureux de la belle-fille des Hornblower, Chloé. Madame Hillcrist et son valet font chanter l'industriel à l'aide de ces révélations, et finissent par lui extorquer la Centry. Le secret est éventé, ce qui provoque le suicide de la jeune femme. Les Hornblower perdent tout espoir (ils partent), les Hillcrist leur dignité : le déshonneur s'abat sur le couple.

 

The Skin Game | ADRC

 

Ces deux longs métrages se soldent à leur sortie par un succès public et critique -Chantage connaît même un succès triomphal, ce qui renforce la position d'Alfred Hitchcock. Ils méritent de sortir de l'oubli. En parler aux jeunes.

Chantage est considéré comme étant le premier film parlant du cinéma britannique. Alfred Hitchcock joue avec cette étape capitale de l'Histoire du septième art en tournant les dix premières minutes comme un film muet, sans sous-titre, afin sans doute de mieux faire ressentir aux spectateurs ce qu'apporte au cinéma le passage au parlant. Un choix à la fois astucieux et malicieux. Chantage est peut-être également le premier long métrage où il met en scène la (sa ?) première blonde hitchcockienne, Anny Ondra, dans le rôle d'Alice White, fortement érotisée (l'essayage sensuel de la robe avant le meurtre), et particulièrement maltraitée (la séquence de la tentative de viol, entre autres).

 

Carlotta Films : Hitchcock en devenir | Le blog de la revue de cinéma Versus

 

Des figures qui reviendront régulièrement dans son œuvre, dans Le Crime était presque Parfait en 1954 (Grace Kelly), Kim Novak dans Vertigo en 1958, ou Les Oiseaux (Tippi Hedren) en 1963. Ce qui remue dans Chantage, c'est que le Mal, à partir du regard maléfique du personnage de l'artiste, va contaminer l'ensemble des protagonistes, à telle enseigne que chacun au bout du compte se retrouve coupable de quelque chose : Alice pour avoir assassiné celui qui a tenté d'abuser d'elle, le violeur diabolique envoyé ad patres, le compagnon d'Alice White, inspecteur à Scotland Yard, chargé de l'enquête, lequel cache des éléments pour innocenter sa compagne, et la petite frappe qui les fait chanter, un malfrat patibulaire sans envergure, dont la vie va être écourtée. Tout le monde a quelque chose à se reprocher. Le transfert de culpabilité, qui deviendra l'axe central des films d'Alfred Hitchcock, trouve ici sa première occurrence, et puissamment, vraiment.

 

BLACKMAIL (Chantage) – Alfred Hitchcock (1929)

 

Nous sommes aussi spectateur au début du film de la montée en hélice d'un escalier, quand Alice accepte l'invitation de Mr Crewe. La spirale peut symboliser la folie, qui gagnera d'ailleurs l'artiste au moment où il perdra la tête en se jetant sur Alice afin de la violer, puisqu'elle se refusait sans conteste à lui. Le cinéaste réutilisera l'escalier et la forme en spirale, et Vertigo, de nouveau, en 1958, en fournira l'exemple le plus abouti, la quintessence du cinéma hitchcockien. Un mot pour préciser que le personnage le plus traumatisé du récit, outre Mr Crewe et Tracy neutralisés, est incarné par Alice White qui porte son acte criminel impuni comme une croix : son air hagard dans les rues de Londres après le meurtre, sa volonté de tout révélé à la police pour laver sa conscience, comme son malaise à la toute fin du film face au rire outrancier de son fiancé et d'un de ses collègues. La blonde hitchcockienne est toujours malmenée. La culpabilité l'étreint sans répit dans Chantage. Seul l'inspecteur semble plutôt bien s'en sortir. Misogynie asumée du réalisateur ? La première mise en scène de sa célèbre libido frustrée ? Allez savoir. La culpabilité, un motif qui va parcourir le travail du cinéaste pendant des décennies. Elle s'exprime dans le montage parallèle exposant d'une part la fuite catastrophée du maître-chanteur et d'autre part une suite de gros plans fascinants de la meurtrière prostrée dans le remords et l'imploration. Le motif religieux est tout autant présent dans Chantage, comme l'illustre la chute du petit malfrat sur le sur panneau vitré du dôme du British Museum, la Chute, une mort physique et spirituelle dans la Bible.

 

Chantage - Film - SensCritique

 

De quoi le jeu de dupes dans Skin Game est-il le nom ? Nous assistons à l'affrontement entre un vieux monde qui ne veut pas mourir, les tenants de la propriété foncière britannique, confits dans leurs traditions, et le monde moderne des industriels qui n'ont pas de passé mais un avenir, pensent-ils. Les uns se pensent les détenteurs d'un savoir-vivre ancestral, les protecteurs d'une nature qui enchantent et nourrit, tout à la fois, les autres, des parvenus sans foi ni loi, mus uniquement par l'argent et le toujours plus, cyniques et inélégants.

 

SKIN GAME, THE – Dennis Schwartz Reviews

Alfred Hitchcock Plays “The Skin Game” | The Hitchcock Report

 

Les riches propriétaires terriens se veulent les protecteurs de certaines valeurs morales, l'industriel incarne un self-made man prêt à tout pour parvenir à ses fins. Au tout début du film, la fille des Hillcrist (Jill, Jill Esmond), sur son cheval (la tradition) devise avec un des fils des Hornblower (Rolf, Frank Lawton) au volant de sa voiture (la modernité) sur ce qui oppose leurs parents respectifs. Derrière l'apparent combat que se livre ses deux classes sociales antagonistes, Alfred Hitchcock nous tend un piège, car spontanément nous prenons parti pour les Hillcrist, défenseur des humbles et soucieux de protéger leur environnement naturel, à la fois humanistes et écologistes avant l'heure, désireux de rester fidèles à certaines valeurs respectables. Monsieur Hornblower (Edmund Gwenn), quant à lui, semble seulement préoccupé par la réussite de ses entreprises, quitte à humilier et/ou évincer, voire éliminer, sans pitié, ceux qui oseraient se mettre sur son chemin. Tout n'est pas toutefois si simple.

 

Misfortunes of Imaginary Beings: The Skin Game (Alfred Hitchcock, 1931)

 

Quand le valet des Hillcrist s'aventure à s'asseoir à côté de Madame durant la vente aux enchères, il est sèchement repris, on lui rappelle qu'il doit se tenir debout en présence de ses maîtres. La vision irénique du quotidien bucolique, conservatrice et réactionnaire proposée par le cinéaste, est trompeuse.

 

The Skin Game" 1931 based on the play by John Galsworthy and adapted by  Alfred Hitchcock and Alma Reville and directed by Alfred Hitchcock for  British International Pictures, Starring Edmund Gwenn, Jill

 

The Skin Game (1931) - The Alfred Hitchcock Wiki

 

À cet égard, Madame Hillcrist, profitant de la cécité feinte de son époux, par le truchement de son valet, obtient des renseignements d'un détective privé, lesquels prouvent que Chloé (Phyllis Konstam), la belle-fille des Hornblower, a usé de ses charmes pour subvenir à ses besoins avant de se marier, après la faillite de l'entreprise de son père. Le passé trouble est suggéré lourdement au milieu du film quand Chloé se présente à son beau-père dans une tenue légère, très légère (trop légère ?), au décolleté pour le moins avantageux. Passons.

 

The Skin Game - Film - SensCritique

 

Les prétendues valeurs morales des Hillcrist sont prises en défaut. Pour nos riches propriétaires terrains également, la fin justifie donc les moyens. A l'instar de Chantage, dans Skin Game personne ne sort indemne du récit, chacun (ou presque) aura péché par un égoïsme aveugle. Monsieur Hillcrist (C.V. France) se débat dans une lâcheté roublarde, Madame assume bêtement (après avoir juré ostensiblement sur la Bible), quant à Monsieur Hornblower, il a fini par faire payer aux siens l'inconséquence de son hubris méprisant et dévorant. Son fils Charles rejette sa jeune épouse, incapable de pardonner. Chloé se suicide (une fois n'est pas coutume, une brune hitchcockienne martyrisée). Jill déplore que toute cette rivalité se soit terminée de façon si tragique. Deux femmes sauvent l'honneur de leur milieu respectif. La haine est mauvaise conseillère.

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The Skin Game - Le Grand Action

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Publié dans pickachu

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