Je t'aime, moi non plus, génie de J.Becker : Edouard et Caroline (1951).

Publié le par O.facquet

Édouard et Caroline (1951)

"Le couple, c'est autrui à bout portant. Choisir c'est se livrer"

Jacques Chardonne

 

Les noms de Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Simone de Beauvoir, Julien Gracq, et la liste n'est pas exhaustive, résonnent encore de nos jours autour d’œuvres emblématiques : Les Mots, La Peste, Une Mort très Douce ou Un Balcon en Forêt, par exemple. Par chez nous, la littérature en impose toujours autant, et c'est tant mieux.

 

Édouard et Caroline Film 1951 - Télé Star

 

Est-ce par ce que le cinéma est art du présent qu'il ne peut se targuer d'une mémoire aussi vivace ? Peut-être. Indéniablement, Jean Grémillon (Le Ciel est à Vous en 1944), Robert Bresson (Les Dames du Bois de Boulogne en 1945), Henri-Georges Clouzot (Le salaire de la Peur en 1953), Claude Autan-Lara ou Jacques Becker, tous d'immenses cinéastes français de l'après-guerre, en dehors d'un cercle de cinéphiles dévoués, tombent au fil des années dans un oubli coupable -exception faite certainement de Jean Renoir et Marcel Carné, et encore. Le titre de certains de leurs films suscite sans doute toujours quelques vagues souvenirs, La Traversée de Paris (Claude Autan-Lara), pour n'en citer qu'un seul, comme le nom de quelques acteurs, Bourvil, Jean Gabin ou Louis Jouvet, au hasard, s'offre probablement au souvenir de quelques-uns. Encore faut-il en avoir jamais entendu parler, quant à avoir eu la chance de découvrir une de leurs œuvres, cela relève aujourd'hui de la gageure.

 

Il a osé !: Édouard et Caroline

 

Il se s'agit pas de trouver un coupable, de mettre à l'index celui ou celle-là, uniquement prendre son bâton de pèlerin, afin s'efforcer sans snobisme de donner l'envie, à qui le voudra bien, de mettre les yeux dans ce qu'on appelle maladroitement les films français du patrimoine (formule qui sent la poussière et la naphtaline), et qu'en conséquence beaucoup finissent par y prennent goût, petit à petit, tant la richesse de ce cinéma est inestimable, le talent des réalisateurs incontestable, vraiment.

Au sujet de Jacques Becker, prenons au débotté un film vu récemment, Édouard et Caroline, sorti sur les écrans en France en 1951, une comédie avec Anne Vernon et Daniel Vernon.

 

Edouard et Caroline (1951) - Il était une fois le cinéma

 

Édouard et Caroline, jeune couple d'amoureux, mariés depuis peu, habitent un modeste appartement parisien. Monsieur, pianiste, doit donner un concert chez son beau-père devant un parterre d'invités sélectionnés en fonction de leur surface sociale. Pauvre et sans gilet de smoking, il doit trouver en urgence en emprunter un chez le cousin de sa femme, follement amoureux d'elle, en vain. Pendant ce temps, caroline décide de couper sa robe pour suivre la mode. Le retour du mari est orageux, la nouvelle tendance vestimentaire de son épouse n'ayant pas l'heur de lui convenir : dispute conjugal, cris, gifles de l'époux, demande express de divorce, le couple semble voler en éclats.

 

Il a osé !: Édouard et Caroline

 

Le concert prend un tour abracadabrantesque, un humour féroce mène le bal, Caroline claquemurée chez elle reçoit la visite de son cousin qui veut la persuader de se rendre chez oncle assister au spectacle, il en profite pour tenter sa chance avec sa cousine qu'il le repousse vigoureusement, ils finissent par se rendre au récital d'Edouard, la querelle d'amoureux se poursuit, le coupe rentre séparément à l'appartement l'algarade reprend de plus belle, avant que tout rentre dans l'ordre au petit matin, après une nuit pour le moins agitée. Ouf ! Quelle affaire ! Le couple, la dernière aventure du monde moderne.

 

ÉDOUARD ET CAROLINE - Festival de Cannes

 

Le film est une satire très féroce de la bourgeoise française, aucune pitié, la charge est impitoyable, au risque de la caricature, d'une cruauté stérile, voire idiote, n'était l'humour qui porte le film, souvent très drôle, véritablement. Nos bourgeois sont plus bêtes que méchants, plus ridicules que malfaisants, ce qui n'empêche pas Édouard et Caroline d'être un long métrage qui en met exergue avec subtilité les rapports de classe, une forme également de mépris de classe euphémisée, dont souffre notre pianiste et qu'abhorre Caroline, une transfuge de classe crédible, un beau personnage, dotée d'une intelligence vive, d'un noble tempérament, d'un charme certain, et d'une verve intarissable, Édouard souvent n'en mène pas large, loin d'un patriarcat d'airain qui ferait de chaque homme un monstre en puissance -bien que la gifle soit inexcusable.

 

Chroniques du Cinéphile Stakhanoviste: Édouard et Caroline - Jacques Becker  (1951)

 

Le film est aussi une comédie du remariage (Indiscrétions de George Cukor en 1940) chère au philosophe Stanley Cavel et une screwball comédie (La Dame du Vendredi de Howard Hawks en 1940) à la française. Édouard et Caroline n'a rien à envier aux œuvres américaines susmentionnées, une incontestable réussite. La comédie du remariage voit un couple au bord de la rupture, qui opère un dépassement du mariage comme institution, et l'instauration d'une égalité spirituelle entre la femme et l'homme au cours d'un apprentissage réciproque, dont le caractère puissamment conversationnel occasionne un ping-pong langagier qui tourne souvent à la scène de ménage.

 

Édouard et Caroline | BAMPFA

 

La screwball comedy s'apparente par de nombreux aspects à la comédie du remariage, elle combine l'humour burlesque et des dialogues vifs, autour d'un récit centré sur des questions de mœurs (rupture, divorce, remariage, ou adultère). La comédie loufoque mêle ainsi des éléments du comique de situation (la concierge et son neveu venus écouter Édouard jouer), du comique de gestes (Caroline passe un coup de fil dans la cage d'escalier), de la comédie romantique (ces deux-là s'aiment éperdument) et de la farce (les plaisanteries ironiques de l'invité américain).

 

ÉDOUARD ET CAROLINE (1951) / RUE DE L'ESTRAPADE (1953) – Jacques Becker

 

Le film est un portrait subtil de ce qu'est un couple (toujours en sursis). Le fait de vivre avec quelqu'un consiste surtout à penser à haute voix, en d'autres termes tout penser deux fois plutôt qu'une, une première fois par la pensée, une deuxième fois par par le récit, le mariage est donc une institution narrative (Javier Marias). L'on parle de « confidences sur l'oreiller » (si les maris et les épouses savaient ce que savent les amants et les maîtresses, mon Dieu) ; il n'existe (presque!) jamais de secrets pour celles et ceux qui le partagent, le lit conjugal (ou pas) est un confessionnal. La force du territoire délimité par l'oreiller est telle (tant que survit la fusion), qu'il en exclut tout ce qui n'en est pas. Des bavards avares.

 

Edouard et Caroline (1951) - Il était une fois le cinéma

 

Au bout d'un certain temps, pour cacher la misère, certains couples échangent pour se distraire, retenir l'autre, chasser un silence révélateur. Ce n'est pas le cas d'Édouard et Caroline qui ont encore tant de choses à vivre, donc à se raconter, ils combleront le vide des secrets inavouables par la parole vaine le plus tard possible.

 

Édouard et Caroline (1951) | MUBI

 

Le film de Jacques Becker, un immense cinéaste, est une réussite jubilatoire, par sa mise en scène (jouer avec l'exiguïté du petit appartement et sa promiscuité pudibonde, entre autres), la qualité des dialogues (Annette Wademant) et l'excellence de la direction d'acteurs et d'actrices, Daniel Gélin (Édouard), Jacques François (le cousin hautain, Alain), Jean Galland (l'oncle snob de Caroline) et Anne Vernon (Caroline) qui épousera en 1957 un avocat du nom de Robert Badinter.

 

EDOUARD ET CAROLINE

 

Il nous faudra bientôt dire également quelques mots sur Les Cousins de Claude Chabrol, son deuxième long métrage, sorti sur les écrans en France en 1959. So long.

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Jacques BECKER - Festival de Cannes

Jacques Becker

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Publié dans pickachu

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