Son film préféré : L'Ombre d'un Doute (1943) d'Alfred Hitchcock.

Publié le par O.facquet

L'ombre d'un doute - Alfred Hitchcock - critique

 

Le passé nous attend.

 

 

L'Ombre d'un doute (Shadow of a Doubt), un film américain en noir et blanc d'Alfred Hitchcock, sorti en 1943, comme le sera quelques années plus tard La Mort aux Trousses (North by Northwest, 1959), est inscrit depuis 1991 au National Film Registry pour être conservé à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis pour tous les temps en raison de son « importance culturelle, historique ou esthétique ». Alfred Hitchcock confiera un jour à François Truffaut que Shadow of a Doubt est, parmi tous ses films, son préféré.

 

Hitchlock, "Shadow Of A Doubt" - Hosted by Google

 

Oncle Charlie (Charles Oakley, Joseph Cotten), surveillé et traqué par deux agents du FBI, pour tenter de leur échapper, rend visite à sa sœur Emma (Patricia Collinge) installée dans la charmante et tranquille ville de Santa Rosa en Californie. Il arrive par le train, il partira définitivement par le même moyen de transport. Emma, mariée au sympathique employé de banque Joseph Newton, mère de trois enfants, un très jeune garçon, une adolescente, et une jeune femme (Teresa Wright), qui porte le même prénom que son oncle, et lui voue une admiration sans borne mais trouble, car excessive.

 

L'Ombre d'un doute 4K : le film préféré d'Alfred Hitchcock (en UHD et  Blu-ray)

 

L'oncle Charlie, en tonton gâteaux irréprochables et généreux, offre à chacun des cadeaux dispendieux, il se montre même très prodigue, extrait la famille de sa torpeur, et fait état ostensiblement d'économies substantielles qu'il souhaiterait placer à la banque où officie son beau-frère (qu'il humilie lors d'une visite à l'agence).

 

L'Ombre d'un doute, Hitchcock, 1943 – le chat masqué

 

Vendons la mèche. Charles Oakley est suspecté du meurtre de riches veuves auxquelles il aurait extorqué leur héritage et des objets précieux, dont une émeraude suspecte offerte à sa nièce lors de son arrivée (une bague de fiançailles ?). En outre, certaines de ses réactions laissent rapidement pantois l'ensemble de la famille.

 

L'Ombre d'un doute - Le Grand Action

 

Notons que chez Hitchcock le spectateur sait rapidement qui fait quoi, il faut donc pour le maintenir sue ses gardes tout le talent de du réalisateur, en particulier dans la mise en scène et la direction d'acteur (la place des escaliers dans ce dispositif).

 

SHADOW OF A DOUBT (L'Ombre d'un doute) – Alfred Hitchcock (1943)

 

Nous savons que l'oncle déconcerte de temps à autre le foyer, c'est précisément le cas quand deux employés du gouvernement (en fait des agents du FBI) viennent faire une enquête sociologique sur la classe moyenne américaine. Il refuse de répondre aux questions et d'apparaître sur une quelconque photographie. Sans oublier de multiples foucades inexplicables, parfois violentes, donc incompréhensibles et déconcertantes pour la maisonnée.

 

L'Ombre d'un Doute – Shadow of a Doubt – la revanche du film

 

Un des fédéraux révèle son identité à la jeune Charlie et lui confie la véritable raison de sa présence à Santa Rosa. D'abord stupéfiée, un recoupement d'indices la rend suspicieuse, puis sans réserve persuadée de la culpabilité de son oncle (le soupçon). Ce qui fait chuter de son piédestal la figure sublimée de Charles Oakley.

 

L'ombre d'un doute (Shadow of a doubt) – La Kinopithèque

 

Charlie se rend à la bibliothèque municipale afin de chercher dans la presse des renseignements au sujet des agissements de son oncle. Dans un plan réalisé magistralement à la grue, la caméra monte très haut après que la jeune femme a trouvé dans le journal la véritable identité de celui qu'elle a adoré jusque-là. Au fur et à mesure de sa prise de conscience, au sol, à l'aide d'une photographie expressionniste, l'ombre de Charlie s'allonge. Le divorce est consommé. La musique s'accélère. A ce sujet, depuis le générique de début, sur la partition de La Veuve Joyeuse, des femmes et des hommes dansent régulièrement à l'écran comme un rappel des assassinats commis précédemment par l'oncle psychopathe.

 

L'ombre d'un doute, Shadow of a doubt, Alfred Hitchcock, 1943 - Le blog d'Alexandre  Clément

 

Sur ces entrefaites, un des inspecteurs, Jack Graham (Macdonald Carey), lui avoue être tombé amoureux d'elle. Charlie lui intime de patienter, d'autant qu'une nouvelle arrivée de New York annonce qu'un autre suspect est mort accidentellement tandis qu'il fuyait les forces de l'ordre. Les cartes sont rebattues.

 

L'Ombre d'un doute - Critique et analyse du film d'Alfred Hitchcock

 

Ce qui ne convainc nullement Charlie, et elle ne s'en cache pas : elle devient méfiante et distante. Son oncle, pousser dans ses retranchements, tente à trois reprises de l'assassiner. Leur complicité douteuse empreinte d'humour partagé se mue en un affrontement haineux. Alors qu'il s'efforce de la jeter d'un train en marche, l'oncle Charlie perd l'équilibre dans une lutte à mort, tombe de la voiture, et meurt écrasé par un autre chemin de fer.

 

SHADOW OF A DOUBT (L'Ombre d'un doute) – Alfred Hitchcock (1943)

 

Il aura auparavant tenté d'obtenir de sa nièce un silence absolue sur ses méfaits passés en l'entraînant dans un bar à matelots mal famé, « une première » avoue-t-elle (remarque ambiguë). En vain. Elle ne cédera pas face aux forces du mal qui s'échinent à la pervertir.

 

L'Ombre d'un doute (Alfred Hitchcock, 1942) - La Cinémathèque française

 

L'honneur de la famille est sauf, puisque la police fait passer le drame pour un simple accident, sur les dires de la jeune femme, la seule en fin de compte à connaître la vérité. Les conventions locales sont sauvées du scandale. L'oncle Charlie est veillé par la communauté de la localité dans un enterrement solennel, laquelle ne saura quel meurtrier misanthrope il fut. Charlie et Jack vont pouvoir convoler en justes noces -l'œuvre d'Alfred Hitchcock est une agence matrimoniale : un couple par film se forme.

 

L'ombre d'un doute, Shadow of a doubt, Alfred Hitchcock, 1943 - Le blog d'Alexandre  Clément

 

Pour une des rares fois dans son œuvre, Alfred Hitchcock met en scène une figure maternelle inédite : Emma Newton qui, sans gravité, est douce, patiente, empathique et innocente, sans être cependant totalement naïve, idéale autrement dit. La mère du cinéaste, Emma Hitchcock, tombe malade en 1942, elle mourra à la fin du tournage, le 26 septembre de la même année (la mélancolie).

 

L'Ombre d'un doute 4K : le film préféré d'Alfred Hitchcock (en UHD et  Blu-ray)

 

À première vue, le film se présente comme une peinture anecdotique de la vie provinciale dans une commune modeste de la côte Ouest des États-Unis d'Amérique. L'Ombre d'un Doute recèle toutefois plusieurs niveaux de lecture, une kyrielle de tonalités, du thriller, jusqu'au « film noir », en passant par la romance ou la chronique familiale, teintée de comédie de mœurs.

 

L'Ombre d'un doute - Le Grand Action

 

Si ce film à strates est empreint de mélancolie, la culpabilité, le mal, le soupçon, comme toujours chez le cinéaste, occupent une place de choix. Et plus spécifiquement une forme de perversité : les relations qu'entretiennent la nièce et son oncle sont équivoques, dans la façon dont ils se parler, se frôlent, qui relève plus d'une parade et d'un discours amoureux, que d'une simple et saine relation filiale, aussi tendre soit-elle.

 

L'Ombre d'un doute (Shadow of a doubt)

 

La gémellité, souvent évoquée, leurs prénoms identiques, renforcent cette impression tenace. Dès l'entame du film, Alfred Hitchcock fournit quelques indices : un plan large sur leurs villes respectives, se resserre petit à petit sur la façade des maisons, ensuite sur les fenêtres, avant de pénétrer à l'intérieur même des chambres, où l'oncle Charlie est allongée sur le lit, pensif, fumant un cigare, le regard perdu nulle part, quand de son côté sa nièce Charlie, toute habillée, fait de même sur sa couche, immobile et songeuse, les yeux au plafond.

 

L'ombre d'un doute (Shadow of a doubt) – La Kinopithèque

 

Le père rentre du travail, vient prendre des nouvelles de sa fille, renfrognée et amorphe, laquelle dresse un portrait noir de la vie familiale : elle dit souffrir d'un ennui pâteux, d'une monotonie abêtissante, tant la vie domestique manque de spiritualité, d'épaisseur culturelle, sous le poids d'un matérialisme étouffant et vain. Le père écoute patiemment. Il supporte avec calme le spleen post-adolescent d'une jeune femme qui a soif de vivre sa vie sous d'autres cieux, plus féconds, croit-elle.

 

L'Ombre d'un doute - Le Grand Action

 

Soudain, écrire à son oncle, afin de lui demander de leur rendre visite, lui vient à l'esprit, la met en joie, comme si on venait de lui annoncer la résurrection d'un amour déchu qu'elle croyait pour toujours éteint. Au même moment, son oncle prévient la famille de son arrivée prochaine. Il n'y a pas de hasard, ni de coïncidence fortuite, comme disait l'autre.

 

SHADOW OF A DOUBT (L'Ombre d'un doute) – Alfred Hitchcock (1943)

 

Mise au courant, Charlie Newton exprime ipso facto une ivresse communicative, persuadée d'être en télépathie avec une âme sœur, une félicité qui se faisait sinon rare, du moins discrète en ce qui la concerne, ces temps derniers. Les sentiments épars qui l'étreignent et la troublent, tout à la fois, cristallisent sur la seule personne de son oncle, réceptacle d'un éveil sentimental et sexuel immature. Il en joue, profite de cette atmosphère incestueuse, la manipule, pour pervertir sa nièce, pour mieux se faire accepter dans le giron familial qui lui sert de planque momentanée.

 

L'Ombre d'un Doute (Shadow of a Doubt) d'Alfred Hitchcock - 1943 - Shangols

 

Ce dédoublement, cette figure du double suggérée par le mixte des personnalités des deux Charlie, permettent à Alfred Hitchcock d'insinuer qu'en nous cohabitent et s'affrontent un côté obscur (l'oncle Charlie, un meurtrier misanthrope) et une face plus lumineuse (sa nièce, une belle personne rayonnante). La première vraie déception sentimentale que connaît la jeune Charlie, l'oblige à quitter définitivement le monde des rêves de l'enfance, à surmonter cette déception, pour venir affronter les affres, les désillusions du monde tourmenté et parfois malveillant, voire incohérent, des adultes. En jetant par dessus bord la part maléfique de sa nature, le cauchemar est expulsé d'un wagon, la jeune femme se dépouille de ce qui l'encombrait, rayonne d'une pureté virginale, et gagne en maturité.

 

L'Ombre d'un Doute (Shadow of a Doubt) d'Alfred Hitchcock - 1943 - Shangols

 

Accepter le monde comme il va -pas toujours exaltant-, le train train quotidien, se faire une raison et sa vie avec un homme à l'inconsistance incontestable. Oublier les lendemains qui chantent chaotiques, voire incertains, pour jouir d'une existence apaisée parmi les siens, au risque d'un vague à l'âme intermittent.

 

L'Ombre d'un doute (Alfred Hitchcock - 1943) - Dvdclassik : cinéma et DVD

 

Il n'empêche qu'une forme sourde de culpabilité la poursuit, soit parce qu'elle s'en veut d'avoir été séduite par un criminel manipulateur, de surcroît son oncle, soit d'avoir caché la vérité aux autorités, et surtout à sa mère, qu'elle s'efforce continûment de protéger ; Emma qui aimait tant son petit frère ne s'en serait jamais remise, déjà que sa mort l'a fortement ébranlée, un frère, qui plus est, qu'elle ne ne voyait qu'épisodiquement (de nouveau la mélancolie). Charlie souhaite conserver par dessus tout intacte l'image idéalisée que sa mère a toujours gardée de son petit frère adorée.

 

SHADOW OF A DOUBT (L'Ombre d'un doute) – Alfred Hitchcock (1943)

 

Un mot encore sur la gémellité. François Truffaut, dans son fameux ouvrage d'entretiens avec le Maître, fait remarquer au cinéaste que la figure du double se propage dans l'ensemble de L'Ombre d'un Doute : deux fois deux détectives, deux médecins, deux femmes à lunettes, deux suspects, deux tentatives de meurtres avortées, deux amis, deux enfants, un bar nommé le Till-Two ouvert jusqu'à 2h, deux cognacs deux scènes dans le garage, deux villes, deux trains, deux mères, etc. Il n'y a pas de hasard, vraiment, chez Alfred Hitchcock.

 

L'ombre d'un doute (Shadow of a doubt) – La Kinopithèque

 

La peinture placide d'une vie provinciale dans une modeste commune de Californie est également sujette à caution. Bien sûr, Alfred Hitchcock, et c'est exceptionnel dans sa filmographie, s'attarde à enregistrer le quotidien d'une ville, ses bâtiments, sa vie diurne et nocturne, la gare et l'arrivée ou le départ d'un train, les différentes générations qui s'y côtoient. Il filme avec la même tendresse une famille moyenne d'une Amérique moyenne dans une ville moyenne.

 

L'ouvreuse - L'Ombre D'Un Doute

 

Constatons néanmoins que les remarques de la jeune Charlie sur l'ennui qui la ronge ne sont pas anodines, comme n'est pas anodin le point aveugle qu'est la Deuxième Guerre mondiale qui n'inquiète personne -nous sommes pourtant en 1942 et les États-Unis sont engagés depuis une année dans le conflit-, et l'acharnement à cacher la véritable identité de l'oncle Charlie afin de sauver les apparences dit quelque chose de l'atmosphère étriquée dans laquelle baigne la cité.

 

L'Ombre d'un doute d'Alfred Hitchcock : perspectives | Newstrum - Notes sur  le cinéma

 

La figure apparemment attendrissante offerte par Hitchcock d'une certaine classe moyenne américaine se fissure de la même façon au regard du portrait des deux jeunes enfants présentés comme des singes savants pontifiants, comme la cécité d'une part de la mère, d'autre part du père, davantage concerné par les histoires macabres qu'il partage avec avidité avec son voisin et ami (pas très net), que par les dangers mortels qui guettent sa fille sous son propre toit, en somme le reflet d'une forme d'aveuglement, donc d'égoïsme. Ceci posé, L'Ombre d'un Doute n'est pas un film à thèse.

 

l'ombre d'un doute Archives - Le Grand Action

 

Le public se laissera pourtant attendrir par ce récit à suspense plongé dans l'observation minutieuse, bien qu'irénique, d'une modeste ville américaine typique, qui s'est reconnue dans ce miroir plutôt flatteur que le cinéaste lui a tendu. Alfred Hitchcock réussit de la sorte avec L'Ombre d'un Doute à se faire définitivement accepter par sa nation d'adoption. Où est-on mieux que dans sa famille ? Partout ailleurs (François Truffaut).

of

Hitchcock Alfred - Mémoires de Guerre

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Publié dans pickachu

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