La séduction du mal (mâle) : Le crime était presque Parfait (1954) d'A. Hitchcock.

« Une épouse adultère ne se sent jamais coupable que des tromperies que son mari connaît ».
Frédéric Dard
Hâtivement jugé comme mineur jadis, par le cinéaste lui-même, Le crime était presque parfait (Dial M for Murder), le premier film d'Alfred Hitchcock avec avec Grace Kelly (1954), est aujourd'hui considéré comme majeur, en particulier depuis l'article de Martin Scorsese, publié dans Les Cahiers du Cinéma n°500, en mars 1996. Il le décrit comme merveilleux, fascinant, subtil, le comparant même à une fugue de Jean-Sébastien Bach. C'est pour dire. Bref, il affirmait le conseiller à ses étudiants comme leçon de découpage, avouant avoir beaucoup appris à sa vision en tant que cinéaste. Depuis les éloges sont légion. Robert Buks œuvre brillamment à la photographie comme toujours, les décors sont agencés par George James Hopkins, la musique a été composée par Dimitri Tiomkin et les costumes confectionnés par Moss Mabry. Le cinéma est aussi une industrie.

A Londres dans un quartier chic, au mitan des années cinquante, un ancien champion de tennis, Tony Wendice (Ray Milland), désargenté, a épousé une femme fortunée, une riche héritière, Margot (Grace Kelly), qui le trompe avec un jeune auteur américain de romans policiers, Mark Halliday (Robert Cummings). Comme tout finit par se savoir, car personne ne triche impunément, Tony Wendice se ronge les sangs à l'idée qu'elle pourrait le quitter, donc demander le divorce, et le laisser au bout du compte sans le sou, après avoir goûter des années durant aux facilités que procure un compte en banque bien garni. Alfred Hitchcock égratigne au passage la morale du code de censure Hays en campant une femme infidèle en tout point présentée comme respectable. Dans le cinéma du Maître, les femmes sont souvent déterminées, les hommes parfois veules et vils, à en devenir meurtriers.
L'assassin potentiel et le mari
L'angoisse tenace qui étreint Tony Wallice débouche sur l'échafaudage d'un plan réfléchi afin d'assassiner Margot, dans le but d'hériter de sa fortune par la suite. Il fait appel à une ancienne connaissance, un ancien camarade de collège qui a mal tourné, un escroc minable, et par le truchement d'un chantage et d'une forte somme d'argent : mille livres sterling, Tony le persuade d'éliminer son épouse. Il se forge bien entendu un alibi crédible : passer la soirée en ville dans son club, avec l'amant de Margot, Mark, de passage à Londres, pendant que C.A. Swan (alias capitaine Lesgate) passera à l'acte dans l'appartement du couple. Rien ne va se passer comme prévu. Rien ne se déroule jamais comme prévu.

Margot parvient à occire l'agresseur en le poignardant avec une paire de ciseaux. Accusée d'avoir éliminé Alexander Swan qui la faisait chanter en la menaçant de rendre publique sa liaison avec Mark -des lettres, ne jamais laisser traîner des lettres compromettantes-, elle se retrouve bientôt en prison, et risque la pendaison pour meurtre avec préméditation sur la personne d'un maître chanteur. Le complot machiavélique semble avoir parfaitement fonctionné. Le meurtre pour légitime défense n'est pas retenue par la justice. Le mari aura tout manigancé pour qu'il en soit ainsi.

Sur la corde raide, elle est sur le point d'être exécutée, son amant, un policier futé et perspicace, l'inspecteur Hubbard (John Williams), convaincus l'un et l'autre de son innocence, tentent de la sortir de ce mauvais pas. Le reste, bien sûr, appartient aux curieux. Parviendront-ils à confondre Tony Wallice, le commanditaire du crime, via un piège incertain, afin de l'obliger à se démasquer, donc à sauver la jeune femme ?

Le baiser des amants
Deux scènes méritent qu'on s'y attarde pour mettre au jour de nouveau le talent éclatant d'Alfred Hitchcock. La séquence de la tentative de meurtre est extrêmement compliquée à tourner. Arrêtons-nous pour le moment sur une autre scène parmi les plus saisissantes du film.

Le mari
Celle au cours de laquelle Tony Wallice parvient à convaincre C.A. Swan d'assassiner sa femme. Le spectateur en quelques minutes seulement assiste à une prise de pouvoir psychologique. En mariant chantage et promesses d'une forte récompense pécuniaire, le mari subtilement, mais implacablement, parvient à faire basculer le futur assassin. L'adhésion du spectateur s'effectue grâce aux choix de mise en scène du cinéaste, qui impose une habile et progressive dramatisation psychologique. Par le montage, le spectateur passe d'un personnage à l'autre, et la manière dont Tony Wallice impose son point de vue à son interlocuteur passe par sa position dans l'espace, étroit ; le recours à un plan vertigineux en plongée des deux protagonistes, laisse voir et entendre que tout était joué d'avance, qu'une force obscure mène le bal d'une façon inéluctable, que rien ne pourra venir entraver l'entreprise du mari, un maître d'orchestre infaillible. Le maître des horloges.

Alfred Hitchcock se délecte de ses angles de caméra impossibles, dirigeant notre regard là, ensuite ici, imaginant des astuces toujours plus mordantes, jouant avec les ombres succédant à de très longs plans, lesquels contrastent avec de gros plans alertes. Le film est un huis clos qui repose sur des dialogues, tourné dans quelques pièces d'un appartement cossu mais exigu, d'où les prouesses qu'a dû réaliser le cinéaste tout le long du tournage. Voyez la première séquence du film : Tony et Margot prennent un petit-déjeuner dans une pièce baignée de lumière, s'opère un léger mouvement de caméra vers la jeune femme en train de lire le quotidien du matin, elle jette un coup d’œil furtif en direction de son mari, puis reprend illico sa lecture, en quelques secondes seulement le malaise s'est installé. Du grand art.

Alfred Hitchcock reprend dans Le Crime était presque Parfait le motif des grandes œuvres de ses premières années américaines. Deux hommes sont en compétition pour la possession d'une femme. Le thème du meurtre conjugal était déjà également au centre de Soupçons. Et comme d'habitude un objet affecte nos sens : dans le film, un simple téléphone d'autrefois, avec sa sonnerie reconnaissable entre toutes.

La perversité du cinéaste est d'une redoutable efficacité, en ce qu'il place le spectateur dans une situation pour le moins inconfortable au cours de la tentative d'assassinat, le témoin de l'attaque criminelle désire en effet d'une part la réussite du plan fomenté par Tony Wallice et son complice, mais il souhaite d'autre part que Margot, cible de ce complot diabolique, s'en sorte sans trop de dégâts. Pulsions scopiques contradictoires et infernales, prodigieusement mises en scène.

Voyez encore comme le cinéaste joue malicieusement avec nos nerfs lorsque le coup de téléphone de Tony Wallace se trouve retardé, nous en sommes presque à prier pour que tout se passe comme prévu : que madame se réveille, se lève, et vite, son assassin impatiemment l'attend derrière les rideaux du salon. L'art du montage et de la manipulation cinématographique.
L'amant, l'épouse et l'inspecteur de police
Voyez aussi ce moment angoissant, du pur suspense, où Tony Wallice hésite, à la toute fin du film, entre fuir ou revenir sur ses pas et regagner son appartement, où il tombera ainsi dans le piège qui lui est tendu.

Un mot pour souligner que le cinéaste porte une attention toute particulière à la garde robe de Grace Kelly. La couleur de ses tenues doit épouser l'engrenage fatal qui la mène en prison. Elle passe du rouge vif (la couleur rouge est celle du danger, du principe vital, mais aussi de la passion et de la sexualité), au gris terne, d'une flamboyante robe de soirée à de plus ordinaires vêtements, qu'Alfred Hitchcock fait acheter au magasin de prêt-à-porter le plus proche du tournage. Au moment où Margot se fait agresser, Grace Kelly propose au réalisateur de ne porter qu'une chemise de nuit légère bleu pâle, presque transparente. Il acquiesce sans mot dire. Une réussite troublante. À ce jour personne ne s'en est plaint.

Une rumeur malveillante qui ne s'est jamais éteinte depuis la sortie du film, rapporte que Grace Kelly aurait affolé tous ses partenaires masculins durant le tournage ; elle lui prête trois liaisons, en particulier avec Ray Milland, qui se déclare follement amoureux, jusqu'à mettre en péril son mariage. Leur liaison devient officielle. Elle crée un scandale, dans le monde du cinéma, mais pas seulement. Pour préserver sa carrière, Grace Kelly quitte définitivement son amant, sous une pression à la fois médiatique et familiale.

En adoptant la tenue légère susmentionnée, Grace Kelly devance les désirs du Maître, fascinée par son actrice, la fameuse « blonde hitchcockienne », qui incarne à ses yeux la femme idéale. Le cinéaste voit en Grace Kelly un mélange de détachement sophistiqué et de sensualité dissimulée. Qualités qu'il apprécie par dessus tout chez une actrice. Il console sa libido frustrée en modelant Margot à son goût, le choix des robes relevant à cet égard d'un symbolisme fétichiste, tout autant qu'artistique.

Une frustration qu'il sublime, qui plus est, en martyrisant Margot, qu'on tente d'étrangler, avant qu'elle ne soit emprisonnée, puis condamnée à mort. La mise en scène de l'agression oscille entre étranglement et viol : Margot est plaquée avec force sur le bureau du salon, une main tendue vers la caméra, donc vers le spectateur impuissant, un mélange insoutenable d'étreinte sexuelle et de violence radicale ; le cinéaste affirme avoir eu du mal à tourner cette séquence. La perversion percole régulièrement à travers son œuvre. Le Crime était presque Parfait en fait ici la démonstration.

Les amants
Alfred Hitchcock fait également montre dans son film d'une louable humilité. À travers l'échec du plan élaboré avec soin et rigueur par Tony Wallice, le cinéaste laisse entendre qu'il n'est pas lui-même en mesure de tout maîtriser sur un plateau, et qu'il a beau avoir dans la tête chaque plan du film bien avant le tournage, un grain de sable peut toutefois enrayer le mécanisme à tout moment. On le sait pourtant soucieux de diriger un film dans les moindres détails, à en devenir maniaque. Son aveu est par conséquent une marque de modestie, venue d'un réalisateur qui le plus souvent impressionne davantage qu'il ne rassure.

Le mari
Lors de la dernière séquence du Crime était presque Parfait, piégé, Tony Wallice, mixte idéal de cynisme élégant et d'hypocrisie exquise, voire obséquieuse, fait preuve d'un fair-play à l'anglaise indiscutable. Il propose à chacun des protagonistes un whisky, que seule Margot accepte. Elle ne s'emporte pas contre celui qui a cherché à attenter à sa vie : son regard trahit au contraire un éclair de considération pour l'homme qui fut son mari avant de devenir un criminel raffiné, élégant, brillant et d'une intelligence supérieure, mais tout de même un criminel. A telle enseigne qu'il se distingue sans problème de son rival en amour (dans chacun des films d'Alfred Hitchcock un couple se forme), l'ordinaire et fade Mark Halliday, qui fait vraiment pâle figure devant ce séduisant « méchant ».

Les amants (assis) et le mari (debout)
N'importe ! Ray Milland file à la ville avec Grace Kelly le parfait amour. Revanche de l'acteur sur son personnage. Alfred Hitchcock a toujours eu le souci de présenter le mal sous des apparences flatteuses. Chez Hitchcock il existe deux catégories de tueurs, les premiers tuent après avoir mûrement réfléchi avant d'agir, d'autres assassinent, emportés par une soudaine pulsion morbide. Tony Wallice appartient à la première catégorie. Un film majeur du Maître, en somme.
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