La vérité si je mens : Alfred Hitchcock, Fritz Lang, le cinéma et sa métaphore.

Fenêtre sur cour
"Comme Dieu l'a prise
L'amour l'a laissée
Hors de son église
Paupières baissées"
Aragon, Autre chanson du non-amour dans Les Adieux et autres poèmes
Notre voyage dans la galaxie hitchcockienne se prolonge. Un détour aujourd'hui par ce que d'aucuns considèrent comme un classique incontournable. Les Bijoux de la Castafiore du réalisateur : sa boîte à outils à la portée de chacun. Presque un exercice de style.

Fenêtre sur Cour d'Alfred Hitchcock, sorti en en 1954 aux États-Unis et en 1955 en France, présenté à la Mostra de Venise de 1954, est vénéré souvent comme le parangon du film considéré comme la métaphore du cinéma : L.B. Jeffries (James Stewart), à la suite d'un accident, se retrouve coincé chez lui sur une chaise roulante, une jambe dans le plâtre. Armé d'un téléobjectif, le journaliste passe son temps à observer ses voisins. C'est à peine si les nombreuses visites de sa petite amie, Lisa Carol Fremont (Grace Kelly), et celles de son infirmière (Stella, Thelma Ritter), le détournent de ce passe-temps obsessionnel. L'aveuglement dont il fait montre à l'égard de Grâce Kelly est impardonnable, une cécité coupable. Tel un spectateur immobilisé sur son siège dans une relative obscurité d'une salle de cinéma, Jeffries attend qu'il se passe quelque chose sur l'écran, c'est-à-dire dans les nombreux appartements qui s'offrent à sa vue. Il commence à soupçonner très sérieusement de meurtre un des ses voisins au comportement insolite. Sa patience est récompensée. Un récit captivant s'installe -en 2023, Pierre Bayard, dans son Hitchcock s'est trompé, fournit une interprétation originale du film. Ne pas en dire plus, par égard pour ceux qui n'auraient pas encore vu le chef-d'oeuvre du maître, mais en parler aux jeunes, sans attendre. Une bonne résolution de ce début d'année.
Hitchcock nous dit que nous sommes finalement tous des voyeurs à l'image du principal protagoniste du film, tout comme le spectateur qui plonge dans le regard du personnage, une fascination pour la vie des autres, un voyeurisme autorisé, légal, au cinéma, que tout le monde un jour y succombe, une déviance pourtant punie par la loi, ce qui pose directement la question de la morale. Perversité d'Alfred Hitchcock qui se montre dans le film très cruel en présentant l'humanité dans des actes parfois de décrépitude. Perversité d'Alfred Hitchcock également dans la mise en scène (qui concerne les personnages, le décor, la musique), puisque le cinéaste fait ce qu'il nomme lui-même de la direction de spectateur, nous sommes menés par le bout des yeux d'un espace à l'autre, jusqu'à nous demander, un peu tard, pourquoi nous sommes tant affriolés devant le fait de voir ce qui se trame derrière les fenêtres d'en face. L'écran fantasmé offre à J.B. Jeffries un monde qui s'accorde à ses désirs, au point d'en négliger Grâce Kelly (quel mufle, vraiment !). Puissance du Septième art. Hitchcock nous propose, comme aux personnages du films, de regarder, et nous le faisons sans ciller. Tout ce que nous vivions directement s'éloigne dans une représentation, laquelle fait écran à nos existences concrètes. Dans un lâche soulagement, nous déléguons à d'autres le soin de nous émoustiller -cynisme réaliste d'Alfred Hitchcock.

Un motif presque identique est filmé en 1956 par un réalisateur immense, aujourd'hui quelque peu oublié, auquel le cinéma doit tant toutefois : Fritz Lang, cinéaste autrichien, puis allemand (Metropolis en 1927, M le Maudit en 1931, Le Testament du Docteur Mabuse en 1933, Furie en 1936, Le Secret derrière la porte en 1948, Les Contrebandiers de Moonfleet en 1955, Le Tigre du Bengale et Le Tombeau hindou, en 1958 et 1959), exilé depuis les années 1930 aux États-Unis d'Amérique dont il devient citoyen américain en 1935 -il a envoyé balader Joseph Goebbels qui souhaitait en faire le cinéaste phare du Troisième Reich nazi. Tant pis pour lui, tant mieux pour nous.

Dans L'Invraisemblable vérité, où l'expressionnisme d'antan a été relégué aux oubliettes, dans une mise scène sèche, épurée et particulièrement efficace, avec un montage très soigné, il est possible de voir, tout comme dans Fenêtre sur Cour, une métaphore du cinéma, l'histoire d'une fiction dans le film, d'une mise en scène qui fonctionne si bien qu'elle finit, malgré son metteur en scène (Spencer), par se substituer à la réalité ou, au delà des apparences, par révéler la vérité. Telle une épiphanie cinématographique. Perversité humaniste de Fritz Lang, d'où un récit qui procède par un va-et-vient entre la fiabilité de la justice et le potentiel meurtrier de chaque individu. Le scénario et sa mise en scène sont parmi les plus retors jamais filmés, une fiction dans la fiction machiavélique. La direction d'acteur est implacable. Le cinéaste gomme néanmoins tout ce qui pourrait exister d'affect chez les principaux personnages ; a contrario, la mise en scène met en exergue des marginaux primesautiers (danseuses de strip-tease et patron de boîte de nuit), au risque de la caricature. Constatez.

Un journaliste, devenu récemment romancier à succès (Tom Garret, joué par l'indiscernable Dana Andrews), et le directeur d'un journal influent, devenu son beau-père (il fréquente sa fille, Susan Spencer, une vieille fille capricieuse, interprétée par Joan Fontaine), décident de monter un stratagème afin de dénoncer l'application de la peine de mort ; il s'agit de faire prendre conscience à l'opinion publique qu'un homme (ou une femme) innocent peut très facilement être jugé coupable et donc condamné à la peine de mort, en l'occurrence par l'utilisation de la chaise électrique -nous suivons à ce sujet, dans la première séquence, en exorde du film, une éprouvante exécution filmée froidement. Il s'agit de rendre le spectateur attentif, coopératif et docile (au sens étymologique de « prêt à être instruit »).

Ils inventent de toutes pièces des preuves destinées à faire accuser sans difficulté l'écrivain d'un crime qui vient de défrayer la chronique. Le subterfuge fonctionne à merveille. Garret est rapidement arrêté, jugé et condamné à mort. Après le verdict, ils sont convenus que Spencer se rende au tribunal et révèle la supercherie en dévoilant les différents documents, en particulier des photographies probantes. Le directeur meurt malheureusement dans un accident automobile avant de pouvoir révéler la supercherie, emportant avec lui les preuves éloquentes, dans une voiture en feu qui ne laisse en héritage que des documents illisibles ou de la poussière. La philanthropique machination se retourne contre ses auteurs.

Au dernier moment toutefois, le légataire testamentaire de Spencer arrive à temps afin d'établir l'innocence de Garret. Soulagement du spectateur, de l'avocat et de la promise du condamné : le romancier va être sans délai gracié par le gouverneur de l'État. Perversité du cinéaste. Une fois sorti, il retrouve sa dulcinée. Patatras ! Un lapsus fait comprendre à la jeune femme que son futur époux est bien l'auteur du crime qu'il a cherché à cacher en usant du stratagème initié par son père pour lutter contre la peine de mort. L'inconscient comme recours. Garret retrouve sa cellule : il ressemble à un cadavre vivant. Le tout permet à Fritz Lang de traiter les thèmes qui depuis toujours le taraudent : l'innocence, la culpabilité, la responsabilité, des thèmes qui hantent aussi Alfred Hitchcock qui les aborde néanmoins à sa façon. Nous nous retrouvons en tout cas gros-jean comme devant : reconnaissons qu'à ce moment du film, il nous est insupportable d'accepter cette invraisemblable vérité, d'une violente cruauté.

Perversité, oui, du réalisateur. Le film dans le film. Impitoyable mise en abîme qui nous plonge dans la plus grande perplexité : innocent ou coupable, il s'en faut de peu pour que Garret soit ceci ou cela. Somme toute, une allégorie du cinéma qui n'a rien à envier à Fenêtre sur cour. Force est de reconnaître au bout du compte que les cinéastes sont de fieffés manipulateurs (des indices de la culpabilité de Garret parsèment le film de Fritz Lang), parfois cruels, que nous aimons ça, et que la vérité est incontestablement un sujet sérieux, et qu'il ne faut peut-être pas jouer avec, non ? Jean-Luc Godard dira que ce ne sont pas des images justes, juste des images. Une question essentielle de point de vue, et qu'il faut en conséquence se poser des questions préalables avant d'entamer un tournage. Comme d'assister à une séance de cinéma ; ça saute aux yeux.
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Fritz Lang