Sur Hitchcock : le sentiment amoureux dans quelques films du maître.

Publié le par O.facquet

L'Homme qui en savait trop - Film (1935) - SensCritique

"Un mensonge est un mensonge, et en soi intrinsèquement mauvais, qu'il soit dit avec de bonnes ou de mauvaises intentions"

Emmanuel Kant

 

Nous nous étions interrogés récemment succinctement sur la place du sacré dans l'oeuvre d'Alfred Hitchcock. Les années passent, le temps nous est donc compté, forte est alors la tentation de revisiter le passé, davantage parfois que de se ruer sur la première nouveauté venue. En somme : délaisser Duchamp pour Fra Angelico. Sans en éprouver la moindre culpabilité. A ce jeu-là certain(e)s sont plus doué(e)s que d'autres, à ce qu'on dit. Une flânerie qui cette fois-ci nous mène jusqu'à L'Homme qui en savait trop (1934), la première version, Soupçons en 1941, Les Enchaînés en 1946, et La Loi du Silence en 1953.

 

La loi du silence - Film (1953) : diffusions TV, streaming, replay | Télé 7  Jours

La Loi du Silence

 

Dans deux d'entre eux, le sacré prend une nouvelle fois de l'importance. Dans La Loi du Silence, le thème du sacrifice traverse le film, comme il le faisait déjà dans Les Amants du Capricorne en 1949, pour rejoindre ici ceux du renoncement et de l'abandon à Dieu. A Québec, le père Logan (Montgomery Clift), de retour de la Première Guerre mondiale, fait le choix de la prêtrise. L'acteur incarne un personnage presque christique, Alfred Hitchcock associe presque le sort du prêtre à la passion du Fils de Dieu, lorsque le père Logan erre de par les rues avant de se livrer à la police, sa silhouette délicate croisant sur son chemin de majestueuses statues du Christ et des calvaires en pierre imposants. A son tour, Soupçons est porté par questionnement métaphysique sur le bien et le mal, par le truchement des doutes qui poussent Lina (Joan Fontaine) à soupçonner son mari (Cary Grant) des pires intentions -l'assassiner, rien de moins.

 

Soupçons, 1941 - Critique & Analyse

 

L'homme qui en savait trop (avec Peter Lorre, en pouacre cynique) et Les Enchaînés appartiennent, quant à eux, à un genre que l'on pourrait définir comme une sorte de feuilleton d'espionnage, un genre totalement subverti par Alfred Hitchcock, ce qui nous incite à se questionner sur la place du sentiment amoureux dans sa filmographie, un sujet qui hante également Soupçons et La Loi du Silence. C'est de ce motif dont allons tenter de délibérer ici, exemples cinématographiques à l'appui.

 

L'HOMME QUI EN SAVAIT TROP » (1934) | BLOG DU WEST 2

L'Homme qui en savait trop

 

L'Homme qui en savait trop évoque un père de famille qui, devenant fortuitement détenteur d'un secret d'État, se voit entraîner avec sa famille dans une affaire infernale. Le sujet importe peu. Il est un prétexte pour un couple en perdition de remettre de l'ordre dans leur intimité, donc de redonner un sens à leurs liens conjugaux pour le moins ébranlés. Au début du film, dans une station de ski des Alpes suisses, Saint-Moritz, un couple et leur jeune fille, dînent dans le restaurant de l'hôtel (une soirée dansante) ; madame (Jill, Edna Best) accepte l'invitation à danser d'un bellâtre (Ramon, Frank Vosper) qui l'a battue l'après-midi même au ball-trap. La chorégraphie est par trop voluptueuse, provocante, presque érotique, accompagnée de commentaires explicites, déplacées, inélégants, et madame, toute honte bue, en rajoute lourdement dans la provocation, en forme de défi, le tout est donc humiliant pour le père et sa fille. Cherche-t-elle à dilacérer leur union ? L'expression en tout cas d'un malaise conjugal palpable. Un entrelacs de ressentiments incontrôlables. Il faudra que l'enfant soit enlevée puis libérée, pour que le couple recouvre ce qui jadis les a unis. Le film ne dit pas autre chose finalement.

 

Les Enchaînés (Alfred Hitchcock, 1945) - La Cinémathèque française

Les Enchaînés

 

Les Enchaînés est un des films les plus cruels jamais filmés sur le sentiment amoureux (avec pourtant dans un long plan séquence la scène de baisers la plus sensuelle et concupiscente de l'histoire du cinéma). Alicia (Ingrid Bergman), fille d'un espion nazi réfugié aux États-Unis, mène une vie dissolue, elle aime comme elle boit, c'est-à-dire compulsivement, en proie à des pulsions morbides. Un agent de la CIA, Delvin (Cary Grant), lui propose de travailler pour son pays afin de réhabiliter son nom. Elle accepte. Sur ces entrefaites, Alicia et Delvin tombent follement amoureux l'un de l'autre. Elle doit toutefois poursuivre sa mission, qui la mène au Brésil, plus précisément à Rio de Janeiro, où ces obligation de service la pousse à se marier dans la douleur à un ancien ami de son père, également nazi, au grand désespoir de Delvin qui vit cela comme un crève-coeur. Alfred Hitchcock capte en gros plans les moindres frémissements désolés sur le visage des amoureux transis, des regards perdus, une douleur muette et tenace. Un scénario d'une cruauté absolue. Son mari découvre son double jeu, et en compagnie de sa mère, il empoisonne petit à petit sa jeune épouse (au sens propre comme au figuré). Au bout du compte, Levin la sauve, dans tous les sens du terme. L'espionnage antinazi, la désinvolture feinte de Delvin, la fuite en avant d'Alicia, ne sont rien d'autre que des subterfuges qui cachent l'unique sujet du film : l'incapacité de deux êtres à s'avouer qu'ils ne peuvent pas vivre ni respirer l'un sans l'autre, et la souffrance qui en découle immanquablement. A la toute fin des Enchaînés (le choix du titre français est idoine, davantage que le titre original, Notorious), une fois sa mission accomplie, au terme d'une série d'épreuves et d'un calvaire toxique, Alicia conquiert une forme de sainteté, elle que les hommes considéraient auparavant comme pécheresse. Alfred Hitchcock parvient dans son film à conjoindre l'amour profane et le sacré, doublés d'une forme de rédemption.

 

Les Enchaînés » d'Alfred Hitchcock (1946) avec Cary Grant, Ingrid Bergman,  Claude Rains… - IN THE MOOD FOR CINEMA

Les Enchaînés

 

L'article que consacre Jacques Rivette, alors critique aux Cahiers du Cinéma, à la sortie de La Loi du silence, est comme toujours d'une rare sagacité (il deviendra bientôt un immense cinéaste). Il place de nouveau la barre très haut. Nous en appelons en conséquence à l'indulgence du lecteur. Jacques Rivette voit dans le film une des œuvres les plus sombres, les plus ouvertement métaphysiques d'Alfred Hitchcock. Des tourments qui s'impriment sur le visage de Montgomery clift, qui incarne un personnage (le père Logan) à la fois habité et complexe. Nous n'irons pas aussi loin que lui, on nous pardonnera notre prosaïsme sentimental, et une lecture du film différente de la sienne.

 

La Loi du silence - Film 1953 - AlloCiné

 

Jeunes, Marcel Logan (Montgomery Clify) et Ruth Grandfort (Ann Baxter) se sont beaucoup aimés. Quand le jeune homme revient de la Grande Guerre, il croise Ruth. Lors d'une de leurs promenades champêtres, Marcel apprend que Ruth s'est mariée pendant son absence, pensant qu'il l'avait oubliée. Peu de temps après, il devient prêtre arguant avoir rencontré Dieu sur les champs de bataille européens.

 

La Loi du silence - Film 1953 - AlloCiné

La Loi du Silence

 

Une nuit, Otto Keller, le sacristain de la paroisse, assassine un avocat. Il s'en ouvre au père Logan lors d'une confession. Après bien des péripéties, les soupçons se portent sur le prêtre. Nous retrouvons un autre thème cher à Alfred Hitchcock : le transfert de culpabilité. Osons cette hypothèse : si Marcel Logan accepte avec un flegme déconcertant d'endosser la responsabilité du crime, le secret de la confession n'est là encore qu'une échappatoire, comme le fait d'avoir reçu le sacrement de l'ordre. La perte de Ruth l'a brisé autrefois. Désormais, il ne vit plus. Il survit. Il fallait fuir dans un autre monde, échapper au manque. L'enfer, il le subit ici et maintenant. Si lui ne l'exprime pas, Rose ne se prive jamais de lui confesser qu'elle l'aime toujours, et hors confessionnal. Résister à ses assauts réclame de sa part une force infrangible insoupçonnable. Au delà des obsessions métaphysiques du réalisateur, gageons que le cinéaste a peut-être simplement mis en scène une nouvelle fois une banale mais déchirante rencontre amoureuse contrariée par le sens du devoir, une façon comme une autre d'attiser leur désir réciproque, de le pimenter dangereusement.

 

Soupçons (1941) - Chez Clarabel

Soupçons

 

Tout compte fait, Alfred Hitchcock paraît éprouvé peu de sympathie pour le sentiment amoureux, lequel est filmé comme une sorte d'emprise psychique diabolique. L'amour lèse les héros hitchcockiens qui se retrouvent dépossédés d'eux-mêmes (des enchaînés ?) et abordent des mondes régis par des affects irrationnels tels que la paranoïa, à l'instar de Lina dans dans Soupçons : certaines lectures analytiques y ont vu une découverte par l'héroïne du plaisir sexuel et de l'esclavage amoureux une fois mariée à Johnny (Cary Grant), dans une Madame Bovary à l'anglaise. Charmant.

Quoi qu'il en soit, les pérégrinations hitchcockiennes se poursuivent.

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NOTORIOUS (Les Enchaînés) – Alfred Hitchcock (1946)

Les Enchaînés

 

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Publié dans pickachu

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