Label B.B. : la mort de Brigitte Bardot.

"Elle vit comme tout le monde en étant comme personne"
Jean Cocteau
Nous apprenons ce matin la mort de Brigitte Bardot. Les médias, c'est un truisme, sont nécrophiles ; ça fait causer, donc ça fait vendre, c'est en définitive rentable. En fin de compte, cela est compréhensible : il faut bien vivre. La tristesse nous étreint. Brigitte Bardot ce n'était pas rien. Bien entendu, dans ces moments-là, l'on pleure autant sur sa jeunesse qui fout le camp que sur le défunt. N'importe !

Nous ne nous attarderons pas ce jour sur ses saillies politiques nauséabondes qui lui ont valu d'être à plusieurs reprises condamnées pour incitation à la haine raciale. Brigitte Bardot était une femme de droite (une gaulliste, devenue giscardienne, puis vaguement lepéniste), parfois très à droite, maladroite (c'est un euphémisme), bien que son combat pour les animaux fut noble et courageux. Respectons la période de deuil en évitant de s'appesantir sur des controverses qui ne manqueront pas dans les jours à venir de faire jaser (son refus de la maternité par exemple). Je ne sache pas en outre que les propos louangeurs de Simone de Beauvoir après 1959 sur la Chine maoïste (plusieurs dizaines de millions de morts) aient jamais délégitimé l'importance du Deuxième sexe (1949). Passons. Le camp du bien est un tribunal aux indignations sélectives. Ne pas occulter l'aide que Brigitte Bardot apporta à Joséphine Baker.

Un mot tout de même sur ce qui fut le point d'incandescence de sa notoriété : si Bardot fut une belle femme, elle n'était la seule dans le milieu du Septième art ; non, ce qui caractérisa ses performances cinématographiques, ce fut que Brigitte Bardot ne fut pas seulement sexy, mais ô combien sexuelle (et l'on sait que la sexualité est un point de transfert du pouvoir), la sensualité à l'état le plus pur, brûlante, libératrice, émancipatrice pour des millions de femmes de par le monde. Une déflagration des sens. Un spectacle torride à souhait, quelque chose d'immatériel. Un plaisir des sens affranchi de la domination masculine. Le Vatican s'en souvient encore. On en papote parfois à l'occasion. Dieu reconnaitra les siens.
A l'instar d'Alain Delon, Brigitte Bardot fut une aberration génétique : elle irradiait comme d'autres passent puis trépassent sans attirer l'attention (d'où leurs passions tristes). Une présence tautologique : Bardot c'est Bardot, etc. Point barre. Elle incarnait naturellement la féminité, en femme libre, croqueuse d'hommes, sans culpabilité, brisant la dichotomie phallocrate mère ou putain, elle restera ainsi comme le parangon de la féminité, en creux : une actrice de la libération de la femme, de leur corps, du libre choix de leur destin, de leur vie tout simplement, d'où sa décision radicale de mettre un terme à sa carrière cinématographique tôt dans son existence, à trente huit ans, en femme autonome et indépendante. La liberté absolue face à une misogynie toujours aux aguets.
Cette féminité exaltée, éblouissante, indomptable, fut son geste politique le plus éclatant. Son corps -libre- fut politique ; d'aucuns diront à son corps défendant -peu importe. A l'instar d'Alain Delon qui incarna comme aucun autre homme une masculinité inégalable : cette masculinité obligera également les cinéastes à filmer autrement la gente masculine. Force est à cet égard de constater que l'un et l'autre détonnent aujourd'hui où le néo-féminisme inquisiteur s'efforce de tout araser, de tout dévitaliser, pour se complaire dans une fadeur mortifère (l'expression femme objet va ressurgir, à coups sûr : Dieu créa la flemme). Le fantôme des deux acteurs va longtemps hanter de toute façon ces mouvements analgésiques qui nous plongent dans les ténèbres. Brigitte Bardot fut une machine à fantasmes pour une multitude de personnes, pas toujours d'ailleurs pour les mêmes raisons. Parlons au présent afin de revenir à notre objet de prédilection : le cinéma (un art du présent).
La prestation de Brigitte Bardot, par dessus tout, dans un film français des années 1950, bouleverse à jamais l'histoire de l'art en général, du cinéma en particulier. Sa façon de se mouvoir, de se vêtir (les robes vichy et le bandeau dans les cheveu que porta ma mère pour faire comme B.B.), sa diction, ringardisent en un seul film, Et Dieu créa la Femme de Roger Vadim en 1956, la façon de mettre en scène les femmes, des choix qui vont avoir des répercutions dans de nombreux domaines, artistiques ou non (dans la mode, la politique ou dans la chanson, entre autres). Si ce film est désormais considéré comme mineur, à la périphérie de la Nouvelle Vague, son impact est toutefois paradoxalement considérable. Il se dit parfois que Brigitte doit tout à son physique et qu'elle est une piètre actrice. Il faut s'inscrire en faux contre ce jugement à la fois péremptoire et impropre. C'est parce que son jeu est novateur, son phrasé inédit à l'écran à l'époque, et que certains la comparent à tort aux actrices du temps d'avant, qu'ils jugent médiocre son travail. Quand elle lance dans le film susmentionné « quel cornichon ce lapin ! », c'est le cinéma soudain ici et ailleurs qui vole en éclats, on ne parlera plus désormais dans les films ou au théâtre -voire dans la vie quotidienne de tout un chacun-, comme on le fait dans les livres. Le cinéma modèle nos façons d'être.

Elle participe avec les cinéastes de la Nouvelle vague à sortir du cinéma à Papa qui continuait de tourner comme avant-guerre : une direction d'actrices et d'acteurs à bout de souffle, des scénarios désuets, un noir et blanc paresseux, des barbons qui mènent la danse, une jeunesse marginalisée, la place des femmes immuable, une musique répétitive, donc rébarbative, et la liste est loin d'être exhaustive. C'est une bouffée d'air frais, un raz-de-marée multiforme, lesquels démodent d'un coup le cinéma qui tenait jusque-là le haut de l'affiche, avec une certaine exagération parfois, voire une méchanceté déplacée et inutile (François Truffaut et Marcel Carné).

Nous disions précédemment que les hommes menaient le bal dans le cinéma des années 1940 et du début des années 1950 : il aura suffit d'une seule danse lascive, diabolique, d'un érotisme enflammé, où Brigitte Bardot mime l'acte sexuel, légère comme une plume, virevoltant sans retenue, à l'aide d'ardents mouvements de hanches, bouillants et suggestifs, ébouriffants, elle va et vient avec ses reins, jusqu'à se caresser les cuisses avec une délectation provocatrice, encouragée par des musiciens de couleurs survoltés, ultime provocation, sur un rythme endiablé, pour signifier aux hommes que la patriarcat ancestral touchait à sa fin, en tout cas était sérieusement écorné. Les femmes devenaient libres de corps et d'esprit en une séquence cinématographique.

Il nous reste ses films, plusieurs chefs-d'oeuvre : En Cas de Malheur de Claude Autan-Lara en 1958, avec Edwige Feuillère et Jean Gabin, où elle incarne la belle, naïve et amorale Yvette Maudet, qui se prostitue à l'occasion (et une scène de triolisme qui fait scandale) ; La Vérité de Henri-Georges Clouzot en 1960, avec Paul/ Meurisse, Sami Frey et Charles Vanel, où elle campe Dominique Marceau, une séduisante jeune femme qui est jugée en cour d'assises pour le meurtre de son ancien amant : son plaidoyer pro domo vibrant lors de l'audience renouvelle définitivement la façon de filmer un procès ; Vie privée du jeune Louis Malle en 1961, enregistre en abîme sa vie de sex-symbol devenue la proie frêle de journalistes carnassiers ; que dire du Mépris de Jean-Luc Godard en 1963 (revu dimanche soir sur France 2), Godard la sublime pour toujours : elle joue Camille, aux côtés de Michel Piccoli, Jack Palance et Fritz Lang, sur une musique inspirée de Gorges Delerue, excusez du peu. Des cinéastes de la vieille école, et de la famille des Jeunes Turcs de la Nouvelle Vague, sans distinction. Comme quoi. Brigitte Bardot est irrésistible : l'intensité de sa présence irrigue le travail de tous les metteurs en scène avec lesquels elle joue, quels qu'ils soient. Nous fermerons les yeux devant quelques nanars dispensables.

Somme toute, il est piquant de constater qu'une femme conservatrice ait été par le truchement de son talent et de sa grâce innée, de son intelligence même, bien sûr, le vecteur de la libération des femmes, l'instrument de bien des transgressions qui ont déplacé les lignes, souvent pour le meilleur, rarement pour le pire. Brigitte Bardot ne militait pas ; elle était, simplement. Ce n'est pas donné à tout le monde. Qu'elle repose en paix. L'ironie de l'Histoire ; ça force à l'humilité. Initials B.B..
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