Apparences trompeuses : Le Faux Coupable (1956) d'Alfred Hitchcock

Publié le par O.facquet

Le Faux Coupable - Centre Rabelais MONTPELLIER - 09/02/2023 | Yoot

 

à ma fille Lucie

 

Le Faux Coupable (1956) nous interroge sur la place du sacré dans l'oeuvre d'Alfred Hitchcock. Son film le moins renommé de sa période la plus riche -pour son dernier film avec la Warner, ce fut un échec patent sur le plan commercial : il en porte encore les stigmates. Reconnaissons qu'entre Fenêtres sur Cour (Rear Window) en 1954 et Vertigo (Sueurs froides) en 1958, le film mérite cependant notre indulgence. De ce long métrage, Alfred Hitchcock dira : « Je filme des innocents dans un monde immoral ». Du Faux Coupable et Jean-Luc Godard et Pascal Bonitzer en diront beaucoup de bien. Les premières minutes du film sont on ne peut plus prosaïques, banales c'est-à-dire triviales -d'aucuns parlèrent à cet égard d'hyperréalisme. Christopher Balestero (génial Henry Fonda) joue de la contrebasse dans une formation de jazz-latino qui se produit chaque soir au Stork Club à New York. Après chaque représentation il prend tard dans la nuit son petit déjeuner, toujours le même menu, dans une modeste cafeteria du quartier. La mère est au foyer (Vera Miles, idoine), elle s'occupe du matin au soir des enfants (deux garçons, 5 et 8 ans) et de l'intendance. Elle dort le plus souvent quand son mari est de retour. Après être rentré discrètement à bas bruit, la maison est modeste, il regarde à chaque fois ses deux fils dormirent profondément. Rassuré, il retrouve la chambre conjugale. Son épouse cette fois-ci est éveillée : elle s'inquiète des revenus du ménage, d'autant qu'elle va devoir se faire opérer des dents de sagesse pour une somme coquette. Incontestablement, ils s'aiment.

 

Le Faux Coupable - Film 1957 - AlloCiné

 

Ce sont les premiers mots prononcés depuis le début du film. La première séquence du Faux Coupable, dont la photographie de robert Burks est magnifique, est d'une facture quasi documentaire (sans la bande son, impeccable, et la musique de Bernard Herrmann, itou, le spectateur pourrait penser assister à un film muet). Un travailleur américain quelconque au sortir du travail rejoint en toute quiétude ses pénates en métro puis à pied. A l'orée du jour, lui succède une dimension domestique. Nous devenons petit à petit, au fil de la matinée, les voyeurs du quotidien d'une famille américaine de la toute petite bourgeoisie de la côte est des États-Unis d'Amérique. Le petit déjeuné est servi, les enfants se chamaillent, les parents rétablissent un semblant d'harmonie, échangent quelques mots sur leurs problèmes pécuniaires, et comment les résoudre -ils vont devoir de nouveau emprunter. Une chronique de gens ordinaires qui vont être confrontés à un événement extraordinaire.

 

Le faux coupable d'Alfred Hitchcock | argoul

 

Christopher Balestero se rend au siège de sa compagnie d'assurances dans le but de demander un prêt de 300 dollars pour offrir des soins à Rose -pour certains psychanalystes, les douleurs dentaires cristallisent des souffrances, et les traduisent même avec précision. La guichetière et ses collègues croient reconnaître un braqueur sévissant dans le quartier venu leur voler de l'argent récemment. Devant son domicile, Manny est arrêté par les forces de l'ordre qui l'emmène au commissariat le plus proche. Il est traîné chez divers commerçants également victimes de vols ces temps derniers, lesquels pensent plus ou moins reconnaître à leur tour l'auteur des hold-up. Un engrenage diabolique. Manny, menotté, quelque peu malmené, garde tout son maintien et son sang-froid, persuadé d'être le jouet d'un malentendu. Il se sait honnête homme. Les interrogatoires se font pressants, Manny répond avec calme et courtoisie aux policiers inquisiteurs, sans se départir d'une forme d'aménité face à la maréchaussée ; il finit par être confondu : son écriture se trouve être identique à celle du hors-la-loi.

 

Le faux coupable (1956) | MUBI

 

Il est placé quelques heures dans les geôles de l'hôtel de police, après avoir été défait de sa cravate, de sa ceinture et de ses lacets : nous accompagnons le regard agité de Manny qui scrute son environnement carcéral, rien d'autre que les données immédiates de sa conscience (voyez les yeux de Manny/Henry Fonda au premiers tiers du film en gros plan à travers la brèche de la porte de la cellule, capturés depuis le couloir) ; Hitchcock à ce moment-là, avec un sens aigu du cadrage et du montage, nous emprisonne l'air de rien en compagnie du musicien. Le regard marque une pause : Manny est seul face à lui-même, également prisonnier de pensées qui certainement se bousculent dans son esprit. Nous ne saurons rien de ce qui le taraude. Il nous revient d'en deviner la teneur.

 

Le Faux Coupable — Wikipédia

 

Transféré dans une prison de la ville, Christopher Balestero est libéré en contrepartie d'une caution de 7 500 dollars versée par son beau-frère. Le couple prend un avocat, maître Frank O'Connor (Anthony Quayle, parfait), qui les encourage à trouver toutes les preuves, aussi minimes soient-elles, afin de disculper Manny à l'aide d'alibis solides. Le couple mène l'enquête, sans grand succès. Le procès s'ouvre. L'audience est pénible, mais le procès est ajourné pour vice de forme. Il faut tout recommencer. Sur ces entrefaites, Rose est victime d'une décompensation psychologique : elle semble ailleurs et résignée, fait preuve parfois d'agressivité à l'égard de son mari, est comminatoire dans ses propos. Doutant de tout, elle souffre d'un délire de persécution, s'accuse finalement des faits retenus contre son époux ; elle est hospitalisée dans une clinique spécialisée pour se voir fournir des soins psychiatriques.

 

Le Faux coupable (Alfred Hitchcock, 1956) - La Cinémathèque française

 

Bien que brisé, Christopher, lui, fait face. Profondément chrétien, catholique pratiquant, il tient un chapelet dans ses mains qu'il fait passer successivement entre ses doigts, il récite continûment des prières durant l'audience, se fige soudain devant une représentation christique, et lorsque qu'on arrête le vrai coupable (joué par Richard Robbins), le sosie de Manny, leurs deux visages se superposent par un astucieux trucage, et ce n'est pas fortuit : Hitchcock, chrétien convaincu également, laisse éventuellement entendre et voir que depuis la chute du paradis, nous sommes tous porteurs et responsables du Péché originel (Adam et Eve, dans la Genèse, chapitres 1 à 3), ce qui introduit le concept du mal et de la mort dans le monde, Manny autant que tout un chacun : l'expulsion du jardin d'Éden et la fin de l'innocence, donc.

 

Le faux coupable (1956) : r/classicfilms

 

D'où peut-être toute la dignité (et une forme particulière de sérénité) qui est la sienne au long de son propre chemin de croix. La foi et l'espérance le guident et l'apaisent. Rose, quant à elle, ne tient pas le choc. Seule la quiétude du domicile conjugal doublée de sa responsabilité de mère et d'épouse justifiaient son existence ici-bas. Une fois ces repères évanouis, c'est la totalité de son univers qui s'effondre. Le mental s'écroule. Sans repère, elle fuit dans la folie. Qui (quoi ?) pour l'aider à supporter la culpabilité qui l'accable violemment ?

 

Le faux coupable, The wrong man, Alfred Hitchcock, 1956 - Le blog  d'Alexandre Clément

 

Alfred Hitchcock a reçu une éducation catholique, il a été scolarisé chez les jésuites. Il racontait toutefois souvent une anecdote, vraie ou inventée, qui pourrait être une des clés possibles pour la compréhension du film : à l'âge de quatre ou cinq ans, son père l'envoya au commissariat de leur quartier, muni d'un billet que l'enfant remit aux policiers, lesquels le placèrent quelque temps dans une cellule à l'isolement, et lui lancèrent lors de sa libération : « voilà ce qui arrive aux mauvais garçons ». Nous ne démêlerons sans doute jamais le vrai du faux. Les voies du Seigneur sont impénétrables (Lettre de Saint Paul aux Romains).

 

Critique et analyse – Le faux coupable | Fenêtre sur écran

 

Quoi qu'il en soit, quand nous observons Christopher Balestero marcher, se déplacer légèrement voûté, ici ou là, il semble porter sur ses épaules toute la misère du monde. Son visage même, par sa triste impassibilité, paraît porter la marque du péché originel. Nous pourrions croire qu'il a continuellement quelque chose à se reprocher, voire à se faire pardonner. De quelle façon cette méprise va-t-elle se conclure ? De l'enfer à la rédemption ? Nous n'en dirons pas davantage pour rester une nouvelle fois fidèle au maître du suspense. Ne pas chercher à voir ou revoir Le Faux Coupable d'Alfred Hitchcock serait en tout cas un acte éminemment peccamineux.

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Photo de Alfred Hitchcock - Le Faux Coupable : Photo Henry Fonda, Alfred  Hitchcock - Photo 340 sur 595 - AlloCiné

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Publié dans pickachu

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