La parole est à la défense : Le Procès Paradine d'A.Hitchcock (1947)

Publié le par O.facquet

Le Procès Paradine - Film 1947 - AlloCiné

Il faut aimer la vérité plus que soi-même et les autres plus que la vérité

Romain Rolland

 

Si certains Américains actuellement s'illustrent par un protectionnisme tonitruant, jadis, un des plus notoires producteurs de cinéma nord-américains, David O. Selznick, s'illustra en revanche par un interventionnisme cinématographique tous azimuts. Alfred Hitchcock, le maître, à qui James Cameron doit tout, comme tant d'autres, en fut excessivement agacé durant le tournage du Procès Paradine (1947, 110 mn, en noir et blanc), un film maudit, un de ses premiers films malades, renié par le cinéaste lui-même, en cause : le dirigisme obtus et inélégant du producteur, son omniprésence polymorphe, dans l'élaboration du scénario, lors du montage du film, et souvent pour le moindre détail. Une œuvre que le réalisateur ne reconnut pas. -il n'a pas eu par exemple la main sur la distribution.

 

Le proces paradine [FR Import] de Alfred Hitchcock en DVD

 

À sa sortie, la critique et le public boudèrent Le Procès Pradine. Aujourd'hui encore, il est l'objet d'un dénigrement absolu, quand il n'est pas tout bonnement ignoré. Peut-être à tort. Ce fut en tout cas la dernière collaboration entre le cinéaste Alfred Hitchcock et le producteur David O. Selznick. Une page de l'histoire du cinéma se tournait : Les 39 Marches en 1935, La Taverne de la Jamaïque en 1939, Rebecca en 1940, Soupçons en 1941, L'Ombre d'un doute en 1943, Les Naufragés en 1944, Les Enchaînés en 1946, entre autres. Une nouvelle allait s'ouvrir, et pas des moindres : Les Amants du Capricorne en 1949, L'Inconnu du Nord-Express en 1951, Fenêtre sur Cour en 1954, L'Homme qui en savait Trop en 1956, Le Faux Coupable la même année, Vertigo en 1958, La Mort aux Trousses en 1959, Psychose en 1960, Les Oiseaux en 1963, ou Pas de Printemps pour Marnie (1964), un autre film malade du maître, entre autres. Le dire aux jeunes. Vraiment. L'oeuvre d'Alfred Hitchcock est aussi importante que celle du Titien, de Mozart ou de Marcel Proust, pour ne prendre qu'eux. Jean Douchet, François Truffaut, Claude Chabrol et Éric Rohmer en ont témoigné autrefois avec fougue, pugnacité et talent. En parler aux jeunes, donc. Et aux plus anciens qui seraient passés à côté. Il en existe peut-être. Alfred Hitchcock : un grand créateur de formes.

 

Le Procès Paradine - Film (1947)

 

Revenons au Procès Paradine, sinon parfaitement oublié, du moins injustement dénigré. Un film sur l'art oratoire, sur la faculté de convaincre son auditoire par le truchement du verbe. Nous en reparlerons bientôt. Le cinéma s'est très souvent penché sur l'art du discours via les films de procès (voir Philadelphia en 1993, de Jonathan Demme, avec Denzel Washington et Tom Hanks). Quoi de mieux que ce cadre judiciaire, le prétoire, pour permettre à la parole de faire des prodiges. Le Procès Paradine est un film de procès. L'art de la rhétorique s'en donne à cœur joie. Un plaisir non dissimulé certainement pour les dialoguistes.

 

Le Procès Paradine (The Paradine Case) d'Alfred Hitchcock - 1947 - Shangols

 

L'avocat Anthony Kean (Grégory Peck, monolithique), marié à la charmante Gay (Ann Todd, un peu fade), une femme d'intérieur, avec qui il forme à la ville un couple exemplaire, apparemment soudé et complice, est chargé de la défense de Maddalena Paradine (Alida Valli, ensorcelante), accusée d'avoir empoisonné son mari non-voyant (l'amour rend aveugle : il n'a pas vu venir le poison), ce qui lui a peut-être empoisonné la vie des années durant, nonobstant un confort matériel plus qu'appréciable. Elle risque la pendaison ; et si elle est déclarée coupable par le jury, on dira qu'elle a raté son coup. Pour la première fois, le couple, Anthony et Gay, ne va pas échanger sereinement sur une affaire en cours -les secrets d'alcôve. Anthony Kean en effet tombe amoureux de Maddalena Paradine, hypnotisé par son magnétisme irrésistible, dès leur première rencontre en prison, une femme terriblement séduisante, ô combien mystérieuse, d'une redoutable intelligence, laquelle tente de le persuader de son innocence dans la mort de son époux. Maître Anthony Kean est follement épris de sa cliente, séductrice et manipulatrice née (ça arrive), incapable de le cacher, sa femme le sent, le ressent douloureusement : le couple vacille. Il est aussi question d'un domestique équivoque (Louis Jourdan, morne), d'une maison de campagne étrange, et d'un passé qui ne passe pas (celui de Mrs. Paradine).

 

THE PARADINE CASE (Le Procès Paradine) – Alfred Hitchcock (1947)

 

Un procès a lieu : le tribunal est un décor bien réel qui reproduit jusqu'au plafond le Old Bailey de Londres. Le président du Tribunal, Lord Thomas Horfield, joué par Charles Laughton au sommet de son art, nihiliste et lubrique, odieux et cynique, un taciturne aux ressentiments tenaces, parangon de misogynie, est exemplaire de la corruption satisfaite de la haute société anglaise, bouffie d'orgueil, remplie d'une supériorité à la fois indécente et démesurée.

 

Le Procès Paradine (The Paradine Case) d'Alfred Hitchcock - 1947 - Shangols

 

Lors de l'audience en forme d'épiphanie, les certitudes de chacun s'effondrent. La vérité apparaît au grand jour. Nous reviendrons bientôt sur l'art du discours dans Le Procès Paradine, ce qui ne doit pas pourtant nous empêcher présentement de nous arrêter un instant sur la mise en scène de l'audience, où Alfred Hitchcock teste de nouveaux modes de narration et de réalisation. En l'occurrence, il expérimente pour les séquences du procès, la prise de vue à caméras multiples (quatre précisément), une technique novatrice qui va s'imposer au cinéma et à la télévision également, non seulement pour des motifs esthétiques -fluidifier les prises de vue non contraintes directement par le montage-, mais aussi pour des raisons économiques. Notons que cette technique permet au passage aux acteurs, portés ainsi par la continuité, de déployer mieux encore leur jeu. Sans oublier ce plan à 180 degrés, qui survole le tribunal : la justice divine qui in fine tranchera ?

 

Le Procès Paradine (The Paradine Case) d'Alfred Hitchcock - 1947 - Shangols

 

La photographie de Lee Garmes est en outre remarquable, l'utilisation de la lumière est en effet saisissante : quand Anthony Kean rencontre pour la première fois le domestique André Latour, d'origine canadienne, celui-ci reste dans la pénombre, malgré une matinée ensoleillée, ce qui accentue l'inquiétante étrangeté de la scène. De même, le visage de Maddalena Anna Paradine passe régulièrement de l'ombre à la lumière, ce qui instille le doute chez le spectateur sur la sincérité de sa défense, voire insiste sur le caractère potentiellement double de sa personnalité, mi-ange mi-démon (un double je?).

 

Photo du film Le Procès Paradine - Photo 16 sur 49 - AlloCiné

 

Les mouvements circulaires de la caméra sur le visage de Madame Paradine cherchent à en révéler toutes ses dimensions, à défaut de ses indicibles secrets. À l'instar de l'ouverture du film où nous découvrons Mrs Paradine dans les clairs-obscurs de sa demeure bourgeoise, alors qu'elle joue du piano en robe noire. Un mouvement de caméra saisit son visage faussement apaisé et visiblement troublé, ce qui la rend à la fois fascinante et impénétrable, avec un regard qui oscille entre douceur et démence (outre la thématique hitchcockienne de l'obsession d'un homme pour une femme "fatale", le film est un immense jeu de regards qui se croisent).

 

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D'autres mouvements de caméras sont pareillement mémorables. Un des plans les plus remarqués reste le mouvement circulaire qui accompagne l'arrivée d'André Latour au tribunal, dans le dos d'Anna, figée dans une posture marmoréenne. L'effet matérialise la claire perception qu'a Maddalena de la présence du domestique, dont elle suit virtuellement les pas dans son dos. Cet effet est obtenu en filmant l'actrice placée sur un tabouret mis en rotation devant une transparence. Sans oublier le mouvement de caméra qui accompagne le regard halluciné d'André quittant l'audience, fixant Maddaleda de dos statufiée. Bien que David O. Selznick ait fait l'impasse sur de nombreux regards caméras filmées par Alfred Hitchcock, les gros plans sont légion tout au long du film, comme si le cinéaste cherchait à sonder en vain les âmes de ses personnages.

 

Le Procès Paradine (The Paradine Case) – La Kinopithèque

 

Le Procès Paradine flirte pour couronner le tout avec le vaudeville, ici, parallèlement avec l'intrigue judiciaire, avec la comédie hollywoodienne du remariage (le terme a été introduit par le philosophe américain Stanley Cavell), où deux êtres se perdent, puis, après quelques soubresauts, se retrouvent pour de nouvelles aventures qu'on leur souhaite torrides. Tout est oublié. Tout est pardonné. Quant à la culpabilité de l'accusée, gardons le silence, fidèle en cela au "maître du suspense".

Le Procès Paradine est en fin de compte tout sauf un film mineur.

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THE PARADINE CASE (Le Procès Paradine) – Alfred Hitchcock (1947)

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Publié dans pickachu

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