Aïe Hitler ! Lissy de Konrad Wolf (RDA, 1957)

"Pour un seul mensonge on perd tout ce qu'on a de bon renom"
Baltasar Gracian y Morales
Force est de constater que Lissy, un film est-allemand dramatique de Konrad Wolf (vu sur la plate forme de Canal+), sorti en 1957, une adaptation du roman publié en 1937 Die Versuchung (La Tentation) de Franz Carl Weiskopf, ne laisse pas de surprendre. Non pas tant à cause du sujet abordé -la résistible ascension du nazisme en Allemagne au début des années 1930-, que par le soin apporté à la mise en scène, au montage, au travail sur le son d'une part, et l'habilité de la direction d'acteur, toute en nuance, l'ambivalence des personnages, la subtilité des dialogues et la pondération du propos, d'autre part.

Konrad Wolf est le fils du médecin et dramaturge juif communiste Friedrich Wolf, ainsi que le frère de Markus Wolf, chef du service des renseignements extérieurs de la RDA, la République démocratique allemande, qui n'a de démocratique que le nom. Il quitte avec les siens son pays pour se réfugier à Moscou lorsque les nazis arrivent au pouvoir en Allemagne le 30 janvier 1933. Il rejoint l'Armée rouge en 1942. Après la guerre, il travaille au département culturel de l'administration militaire soviétique à Halle, responsable du cinéma, du théâtre et des spectacles de variétés. Il est envoyé ensuite à Berlin à la Maison de la culture de l'URSS. Il prend la nationalité est-allemande en 1952, mais il demeurera toute sa vie fidèle à L'URSS, tout en œuvrant à l'amitié germano-soviétique.
Il s'affirme dès la fin des années 1950, aux côtés de Gerhrard Klein, comme l'un des cinéastes est-allemands les plus doués de sa génération. Son film Étoiles (Sterne), coproduit par la Bulgarie communiste, est particulièrement remarqué en 1959 au Festival de Cannes, où il obtient un prix.

Le film, oui, intrigue, vraiment. Au début des années 1930, Lissy Schröder (Sonja Sutter), caissière accorte de cafétéria de son état dans un commerce berlinois, rêve d'une vie meilleure comme tout un chacun ; elle est licenciée par son patron pour avoir avoir repoussé ses avances libidineuses. Lissy est amoureuse d'Alfred Frohmeyer (Horst Drinda), un col blanc, cadre petit-bourgeois, ambitieux et diplômé, employé dans une agence de voyage de la capitale. L'incarnation parfaite de la petite bourgeoisie allemande mue par le désir de « monter en grade ». Lissy tombe enceinte. Le couple décide de se marier. Peu de temps après la naissance de leur fils, Alfred est à son tour licencié par son patron, d'origine juive. La crise bat son plein. Le chômage explose, la pauvreté se répand. Des slogans antisémites polluent les murs de la ville. Nous sommes en 1932. La République de Weimar vacille.

Si Alfred n'a pas d'engagement politique bien structuré, sans être totalement apolitique (il penche à droite les jours de grands vents, méprisant entre autres les prolétaires), Lissy est, quant à elle, issue d'une famille de gauche, où l'engagement syndical est un devoir, un impératif catégorique -Alfred n'est d'ailleurs pas vraiment le bienvenu chez ses beaux-parents, et c'est peu dire.

Le frère de Lissy, Paul, sans emploi stable, sombre dans la petite délinquance. Alfred retrouve une vieille connaissance encartée chez les nazis, où elle occupe un poste de petit chef écervelé, mais ambitieux, donc sans scrupules : le commandant SA Kaczmierczki. Alfred, devenu représentant de commerce inopérant, il use ses souliers à monter et descendre en vain des escaliers sordides, enrage de voir son ménage frôlée l'indigence. Il souhaiterait le mettre à l'abri du besoin. Il oscille ainsi entre honte et désespoir, et devient sensible à l'atmosphère antisémite ambiant, se laisse au bout du compte tenter par le diable et l'appât du gain : il adhère au parti nazi, via les les incitations de Kaczmierczki, où il monte progressivement en grade après l'arrivée de Hitler au pouvoir (plasticité morale de l'homme, sa réversibilité). Il entraîne son beau-frère dans sa dérive politique. Paul est convaincu que les nazis vont s'attaquer aux inégalités consubstantielles du système capitaliste, à ses contradictions internes, d'où son adhésion à la Sturmabteilung (la Section d'assaut : la SA) qui sait flatter les instincts les plus bas, comme les désirs les plus immédiats.

Paul, désappointé par la dérive réactionnaire du régime nazi, exprime de plus en plus bruyamment son désaccord avec la ligne du parti nazi, proche des milieux économiques et financiers, l'abandon du front rouge ; un retour du refoulé, donc, autrement dit nous assistons à un réveil de ses anciennes mais persistantes convictions communistes (il a appartenu jadis aux Jeunesses communistes), fidèle en cela au combat contre les injustices, mais peu au fait du matérialisme dialectique et de la dictature du prolétariat.

Paul est assassiné par des groupes paramilitaires nazis qui jugent son anticapitalisme trop virulent ; ils s'en prennent également violemment aux militants de gauche ou syndicaux, lors de virées martiales parfois mortelles. Des amis de Lissy en sont victimes, ainsi que ses propres parents. Lissy, après avoir jouit un temps sur le plan matériel des avantages provoqués par la place enviable que son mari occupe désormais au sein des instances du parti d'extrême droite au pouvoir (il est devenu commandant) va rapidement en rabattre ; une prospérité aveuglante : à telle enseigne qu'elle ferme les yeux sur les brimades infligées au médecin juif de son immeuble, et sur son incarcération arbitraire.
Anéantie, bourrelée de remords, après le meurtre de son frère, Lissy renie son conjoint, et l'idéologie nazie qui n'a jamais de toute façon suscité chez elle que mépris et suspicion. N'ayant jamais oublié d'où elle vient, cessant de vivre dans la dichotomie, elle fuit crânement, feignant l'impassibilité, vers l'inconnu le long d'une allée d'arbres aux branches dénudées, après une macabre et pompeuse cérémonie funèbre nazie, dans une église, en l'honneur de son défunt frère. Un beau portrait de femme : réfractaire, hors de tout préjugé, de tout cliché, de toute inféodation, une femme libre. Assujettie au Führer, soumises à ses lois iniques, mais l'esclave de personne.

Ce qui prend au dépourvu dans Lissy, c'est l'absence de propos édifiants à la gloire du communisme émancipateur, la jeune femme se laissant même aller en présence de ses amis membres du PC, à des saillies éloignées du marxisme-léninisme le plus rigide, des critiques que ses camarades de l'époque doivent jugées réactionnaires, voire contre-révolutionnaires, petites-bourgeoises, ou social-traîtres, au choix. Ils ne la rejettent néanmoins qu'au moment où son mari rejoint la SA. Auparavant, les discussions contradictoires étaient acceptées, voire encouragées.
Ici, une question s'impose inévitablement : pour quelles raisons la censure vigilante de la dictature prolétarienne est-allemande a-t-elle laissé libre cours à des dialogues à ce point subversifs ? Or, nous savons que la Stasi ne laissait rien passer, que chaque artiste était espionné(e) jusque sous la douche.

Certes, la crise du système capitaliste est mise à l'index comme l'unique responsable de la détresse sociale du peuple allemand, d'où son adhésion aux thèses nazies (en partie seulement, la classe ouvrière allemande ne fut pas majoritairement nazie, tant s'en faut), mais l'accent mis sur l'antisémitisme (un virus mutant) virulent du parti national-socialiste est toutefois marquant, à une époque, les années 1950, où la haine des Juifs sert souvent de soupape politique de décompression nauséabonde dans les démocraties populaires de l'Est européen déjà en faillite. Le cinéaste, d'origine juive, dénonce autant les dysfonctionnements impitoyables du système capitaliste, que la propagande anti-juive qui fait des Israélites les seuls responsables des dérèglements économiques et sociaux du pays.
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Le film de Konrad Wolf, dans un style sobre et réaliste, sans grands effets, avec parfois une rigueur de documentariste, nous dispense du psittacisme militant édifiant bolchevik, en tout cas il n'est jamais récurrent, et uniquement circonscrit à quelques séquences où le propos anticapitaliste ne se montre pas incongru, ni obsèdent, même si le contexte social est campé avec justesse, mais avec réserve -les attaques contre les patrons sont à-propos, sans boursouflures idéologiques. Les doutes des uns, leur versatilité, le cheminent erratique chez d'autres, la complexité des différents protagonistes (les ami(e)s communistes de Lissy ne sont pas faits d'un seul bois ; nulle incarnation stalinienne urticante), l'absence de personnages stéréotypés (exception faite du sous-fifre SA, concupiscent et alcoolique, genre Papa Schultz en plus abject), comme l'absence de clichés faciles souvent encombrants -la jeune femme n'a pas été à cet égard licenciée pour des raisons économiques, mais pour des mains baladeuses inconvenantes venues d'une hiérarchie lubrique-, font de Lissy un film qui échappe au réalisme socialiste qui a sévi pendant plusieurs décennies durant dans la production artistique des républiques populaires, une crainte qui était donc concevable, convenons-en.

Lissy alterne entre le portrait psychologique de consciences troublées et le portrait social d'une nation gangrenée par des passions tristes. Le film aurait pu quoi qu'il en soit passer pour une œuvre déviationniste, son réalisateur, à la solde de l'impérialisme américain, bon pour une purge stalinienne en bonne et due forme.

On ne plaisantait pas à l'époque avec l'orthodoxie progressiste, prise dans les rets d'un sens de l'Histoire incontestable : les militants communistes qui peuplent le film veulent seulement vivre dignement, aucunement ériger des goulags dans des congélateurs, ni collectiviser aveuglement l'économie pour le bien du peuple. Il n'en a rien été : le film a franchi le cap de la censure. Preuve est faite que les miracles existent, camarades. A moins que le soft power aidant, la junte rouge ait voulu par le truchement de ce film faire oublier les événements sanglants de juin 1953 où des milliers d'Allemands de l'Est se sont soulevés (de vrais insoumis) contre une dictature censée accoucher d'un monde meilleur, un soulèvement qualifié de « contre-révolutionnaire » par le gouvernement du camp du « bien » : l'intervention de l'Armée rouge est meurtrière, elle provoque la mort de 153 manifestants, de très nombreux blessés, ainsi que des milliers d'arrestations, et suscite la fuite de 3 millions d'habitants de la RDA vers l'Ouest démocratique et libéral. Plus de 200 meneurs sont fusillés. Ils voulaient vivre, et vivre libres. Le film ne sortira toutefois en France qu'en 1994. Le mur était tombé et l'Allemagne réunifiée. La chute finale de fossiles totalement marteaux.
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PS : les synopsis sur le net sont parfois lacuneux et souvent erronés.
