De l'élégance au cinéma : Celle que vous Croyez (2019) de Safy Nebbou ; ça va barder là.

Publié le par O.facquet

Celle que vous croyez (2019)

Dansent les ombres du monde

Hapiness is a Warm Gun

 

Quand un virus insoumis vous met au vert (aïe !) pour quelque temps, grande est la tentation d'user abusivement du clavier comme passe-temps revigorant. D'autant qu'un dénommé Sébastien Chenu, ci-devant député RN de la République française, vient récemment de donner un avis qu'il veut pertinent, sur le financement du cinéma français, qu'il considère inepte, en connaisseur affûté du Septième art, et de ses arcanes. Son collègue Matthias Renault, encarté également au RN, venait de sonner auparavant la charge contre le CNC (Centre national du cinéma), lequel fonctionne pourtant exclusivement avec la taxe qu'il prélève sur chaque place de cinéma vendue, ainsi que sur certaines productions audiovisuelles, sans aucune subvention étatique directe. L'époque n'est pas malheureusement à la modération, ni à la nuance, où que l'on tourne son regard. Qu'ils nous disent surtout comment présager de la réussite publique d'un film ? Est-ce en outre un gage de qualité artistique ? Vaste programme. Problème insoluble. Rappelons au passage que certains films connaissent une reconnaissance tardive.

 

So wie Du mich willst | Film 2019 | Moviepilot

 

Entre ceux qui, une fois au pouvoir (qu'à Dieu ne plaise !), nous refileront en contrebande d'anciens feuilletons soviétiques frelatés, et d'autres qui, une fois aux manettes, feront montre d'une vision étriquée et bêtement financière de la production artistique, donc de la création cinématographique, constatons affligés que l'avenir du cinéma français devient soudain bien sombre, nonobstant son aura partout reconnu et célébré dans le monde depuis beau temps. Un modèle souvent copié. Rarement égalé.

 

Celle que vous croyez : une histoire vraie pour Juliette Binoche et  François Civil sur Arte ? | Toutelatele

 

Prenez Celle que vous Croyez, un film de Safy Nebbou, sorti sur les écrans en 2019, présentement diffusé sur Canal+ : aurait-il pu voir le jour si la seule nécessité financière avait présidé à sa genèse ? Sans doute pas (il suffit de jeter un œil sur le box-office). Décrié par beaucoup, après tout c'est le jeu, apprécié à sa juste valeur par d'autres, c'est heureux, Celle que vous croyez, une adaptation cinématographique du roman homonyme de Camille Laurens, paru en 2016, est une œuvre aux thèmes en apparence recuits, qui vous hypnotise pourtant au fil des minutes, pour vous laisser au bout du compte intégralement ébranlé -bien entendu ça se discute.

 

Critique de Celle que vous croyez (Film, 2019) - CinéSérie

 

Une universitaire parisienne au mitan de la cinquantaine, Claire Milaud, professeure de lettres de son état, brillante sans condescendance, élégante et bien faite de sa personne, divorcée après vingt ans de mariage, mère de deux adolescents plutôt conciliants, en bons termes avec son ex-mari (parti avec une plus jeune), narre ses déboires sentimentaux à une psychiatre, le docteur Catherine Bormans, qui ne sourit qu'une fois l'an, et toujours à des dates différentes.

 

Celle que vous croyez - la critique du film

 

Éconduite brutalement (pléonasme ?) par son jeune amant, Ludo, vexée et blessée tout à la fois, Claire crée un faux profil Facebook afin de le surveiller et de séduire en même temps Alex, ami et colocataire de Ludo. Elle devient Clara, une jeune femme de vingt-quatre ans, et pour donner corps à son avatar fantasmé, y joint une photographie d'une jeune fille accorte à la pose sensuelle engageante, en l'occurrence une photo de sa nièce, exilée désormais en Norvège, une nièce qu'elle a élevée après la mort accidentelle de son frère et de son épouse. Via les réseaux sociaux et des échanges téléphoniques compulsifs, au fil des conversations à distance progressivement érotiques, Claire/Clara et Alex s'éprennent l'une de l'autre. Se sentir exister, son ivresse : les vitamines fugaces du bonheur,. Alex devient chaque jour davantage insistant : il s'agit désormais selon lui de passer à présent de la théorie à la pratique, et comme chacun sait : pour aller plus loin, il faut aller plus près. Ce qui conduirait Claire/Clara à dévoiler son âge, donc d'avouer un mensonge, en conséquence de le décevoir à coup sûr. En tout cas, c'est ce qu'elle pense.

 

Celle que vous croyez » : une dramatisation de la dépendance aux réseaux  sociaux

 

Alex s'impatiente devant l'attitude fuyante de Clara/Claire qui se rend toujours plus insaisissable, s'échinant à trouver une multitude de prétextes pour décliner toute forme de rencontre, pour se dérober devant un impossible rendez-vous. Elle trouve une porte de sortie en lui confiant soudain qu'elle vit avec un homme, que leur couple bat de l'aile, mais que monsieur vient de la demander en mariage, ce qu'elle a accepté : l'amant comme exutoire, le mensonge comme échappatoire. Autant être malheureuse (tant qu'à faire). Un bonheur tragique. Certain(e)s apprécient. La nouvelle donne est un choc violent pour le couple virtuel. Comme disait l'autre, l'amour c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas.

 

Celle que vous croyez » avec Juliette Binoche et François Civil ce lundi 21  novembre 2022 sur France 3 (Inédit)

 

Claire reprend un jour contact avec Ludo qui lui apprend qu'Alex s'est suicidé à la suite d'une déception amoureuse. Il arrive qu'on meurt d'amour. La culpabilité (oui, certain(e)s l'éprouvent sincèrement) la traumatise, la détruit même, à telle enseigne qu'elle choisit de raconter son histoire sous une forme romanesque qui prend des libertés avec la vérité (un classique). La variante fictionnelle est de poids, voire de taille : elle aurait osé se présenter à Alex en arguant d'un prétexte frauduleux, ils seraient par la suite rapidement tombés follement amoureux l'un de l'autre, mais Alex aurait un jour découvert la supercherie, une découverte à la fois fatale et renversante (voir le film). Après avoir remis le manuscrit au docteur Bormans, Claire est hospitalisée en maison de repos pour tenter de se reconstruire ; parfois l'amour détruit : un séisme émotionnel.

 

Celle que vous croyez | Cine Region

 

Laissons quelques questions en suspend : Claire a-t-elle inventé Clara à partir d'un élément essentiel de son passé récent ? En transgressant la déontologie professionnelle, quelle découverte le docteur Catherine Bormans fait-il ? Et si tout cela était moins tragique que douloureux ? Allez savoir et voir.

 

Celle que vous croyez - Cinéart

 

La force du film tient, entre autre chose (une émotion tenue), à son interprétation : Juliette Binoche (Claire), Nicole Garcia (Catherine Bormans), François Civil (Alex, un photographe précaire), Guillaume Gouix (Ludo, architecte), l'ex-mari (Charles Berling), sont chacun d'une justesse saisissante, le ton est toujours authentique, autrement dit, la direction d'actrices et d'acteurs est maîtrisée, toute en retenue, comme les dialogues, sans afféterie larmoyante, voire plaintive ; la mise en scène est fluide, transparente, sans se laisser aller pour autant à une quelconque paresse : la rencontre entre Alex et Claire dans un transport en commun, les séances dans le cabinet de la psychiatre, en constituent la preuve. Qui plus est, le suivi des échanges téléphoniques entre Clara et Alex est intense, juste ce qu'il faut toutefois, ni plus plus ni moins, ce qui n'était pas gagné d'avance : le cinéaste fait montre ici d'une habilité et d'une sensibilité poignantes, sans jamais tomber dans le pathétique gluant. Ce qui n'est pas si courant. L'ensemble ne sonne pas vrai, simplement juste. Un récit réfléchi sans se montrer démonstratif.

 

Celle que vous croyez - filmfriend

 

Comprenne qui voudra, le film évoque entre les images, avec un ton ardent et serein, le temps qui passe, les rides qui s'affirment, en creusant sans fin des sillons sur nos visages, le corps qui s'affaisse, les insoutenables souvenirs, l'insolente jeunesse,  résiliente et provocatrice, la vieillesse qui se profile, menaçante, les illusions devenues des désillusions tenaces, la trahison inattendue, la nausée du quotidien, les tristesses inconsolables, les choix rédhibitoires, les espérances déçues, les douleurs inexprimables, les précautions impossibles ou/et maladroites, il suggère aussi les larmes du désespoir, quand tout vous abandonne, la solitude dévorante également, sans jamais s'appesantir, en gardant une respectueuse distance avec les personnages, une délicatesse discrète qui fait toute la beauté précieuse de Celle que vous Croyez. Un mot encore, et cela vient consacrer toute la réussite du film : quand Claire et Françoise se retrouvent une dernière fois, c'est tout le talent du cinéaste que de nous faire ressentir combien les deux femmes souhaiteraient s'étreindre avant de se dire adieu -une hésitation imperceptible-, tant cette expérience partagée les a profondément et définitivement affectées, donc changées, les a peut-être rapprochées. Une pudeur commune les en empêche. C'est certainement mieux ainsi. Nous n'en saurons pas davantage. De l'élégance au cinéma.

 

Celle que Vous Croyez Bande-annonce VF

 

En somme, pour revenir à notre propos liminaire, si la rentabilité devenait le maître étalon, l'unique critère de la création cinématographique, La Règle du Jeu (1939) de Jean Renoir, Le Trou (1960) de Jacques Becker, L'Enfance Nue (1968) de Maurice Pialat, son Van Gogh en 1991, Sous le Soleil de Satan en 1987, et sans doute Le Samouraï (1967) de Jean-Pierre Melville ou Rois et Reine d'Arnaud Desplechin, sorti en 2004, parmi tant d'autres, n'auraient jamais vu le jour, ni connu l'obscurité des salles de cinéma, pour notre plus grande infortune. C'est dit.

Un dernier mot, promis. D'aucuns souhaiteraient boycotter l'ensemble de la production cinématographique israélienne, en faisant fi des positions politiques des cinéastes concerné(e)s. Faisons la même chose avec le cinéma iranien, ou les films chinois ou russes, et nous nous priverons stupidement d'oeuvres souvent de qualité -rappelons à tout hasard que Jafar Panahi (Palme d'or à Cannes cette année avec Un simple Accident) vient d'écoper d'une peine de prison d'une année ferme. Le sujet est en conséquence à manier avec des pincettes, avec d'infinies précautions, tellement il est sensible. Justifier ce boycott en arguant de ce qui fut entrepris naguère au temps de l'apartheid sud-africain n'a pas de sens. Le régime raciste est tombé à la fin de la guerre froide lorsque les États-Unis ont cessé de soutenir l'odieux régime. Mettre en quarantaine Johnny Clegg ? Vous n'y pensiez pas. Et s'en prendre uniquement à Israël et ses artistes deviendrait alors suspect. A bon entendeur.

of

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Publié dans pickachu

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