5 Septembre de Tim Fehlbaum (2024). Fin d'été tragique.

"Tout au long de mon activité d'enseignant d'histoire dans le secondaire, aujourd'hui révolue, le formalisme vain ambiant m'a continuellement exaspéré plus souvent qu'à mon tour. Jorge Luis Borges a écrit qu'un être humain est définitivement mort lorsqu'on cesse un jour de prononcer son nom. Sans prétention, j'ai parlé aux jeunes une trentaine d'années durant, afin qu'ensemble nous nous souvenions, le temps d'un soupir, des six millions de Juifs assassinés lors du deuxième conflit mondial, de Manoukian hurlant Vive la France ! lorsque crépitèrent les balles nazies, de Jean Moulin martyrisé gardant le silence face au diable à tête de mort, de la dignité de Léon Blum face aux quolibets antisémites, des pensionnaires du goulag, de ceux de 14-18 ou du 6 juin 1944, des Amérindiens petit à petit exterminés, des travailleurs noirs mourant par milliers tout au long de la construction de la funeste ligne de chemin de fer Congo-Océan, de Djamila Boupacha torturée et violée par la soldatesque, des noyés du 17 octobre 1961, des Arméniens massacrés, des victimes innombrables du commerce dit triangulaire, des victimes de tous les esclavages, des suppliciés de la Terreur, de Salvador Allende mitraillette à la main dans le palais de La Moneda un 11 septembre 1973, du génocide des Tutsis au Rwanda, des Républicains espagnols, des écocides négligés, plus récemment sur le fil des valeureux Ukrainiens, de tous ceux en somme qui creusent, quand leur interlocuteur tient le fusil. Et qu'il faut aimer la vie, et l'aimer même si le temps est assassin et emporte avec lui le rire des enfants (Renaud). Le reste n'est que littérature".
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A mes élèves
En 2024 sort sur les écran 5 Septembre, un film germano-américain, tourné par le cinéaste suisse allemand Tim Fehlbaum (Hell en 2011 et La Colonie en 2021). Il prend à bas le corps la prise d'otages des Jeux olympiques de Munich des 5 et 6 septembre 1972. Plus précisément sa couverture médiatique par la chaîne américaine ABC Sports.
Le conflit israélo-arabe est un sujet inflammable. Des prolégomènes historiques s'imposent donc, sans doute, afin de se protéger de la possible suspicion d'une quelconque prise de position géopolitique dirimante. D'autant que dans le film susmentionné ce conflit n'est que l'arrière-fond d'une prouesse et technique et médiatique qui marque une étape dans la diffusion de l'information, et met au jour un symptôme de sa circulation, ce qui exprime au passage quelque chose de l'état présent de nos sociétés. En conséquence s'attacher à s'en tenir à une objectivité que l'on sait de toute façon illusoire, s'efforcer tout de même de s'approcher de la plus grande neutralité possible. Des faits, rien que des faits, même si leur ordonnancement laisse transparaître parfois un penchant que d'aucuns diront coupable. D'où un peu d'histoire en guise de préliminaires, afin d'amortir le choc potentiel, autrement dit : contextualiser, autant que faire se peut. Précisons que le cinéaste se garde bien de porter un jugement politique sur le conflit tout au long du film. Nous verrons que ce n'est peut-être pas son affaire dans 5 Septembre.

Septembre noir est un conflit qui débuta le 12 septembre 1970, lorsque le royaume hachémite du roi Hussein Ben Talal de Jordanie déclencha des opérations militaires contre les fedayins de l'Organisation de Libération de la Palestine, dirigé depuis 1964 par Yasser Arafat, pour restaurer l'autorité de la monarchie dans le pays, à la suite de plusieurs tentatives palestiniennes de renverser le roi Hussein, avec l'aide supposée de l'armée syrienne -à la fin des années 1960 le Fatah, faction politique de l'OLP, a installé en Jordanie un véritable État dans l'État, sous l'égide de Yasser Arafat. La violence des combats fit des milliers de morts de part et d'autre, en majorité, toutefois, de civils palestiniens (réfugiés en Jordanie à la suite de la première israélo-arabe de 1948-1949).

Ceci posé, revenons à notre sujet du jour : le film 5 septembre (actuellement sur Canal +) de Tim Fehlbaum, un huis clos (l'info en vase clos ?), doublé d'un thriller, irrespirable, minutieux, épuré, intelligent et honnête. Sans négliger la reconstitution idoine des années 1970. Le 5 septembre 1972, lors des Jeux Olympiques d'été à Munich, des membres de l'organisation armée Septembre noir prennent en otages des athlètes israéliens dans le village olympique. L'équipe d'ABC Sports se voit contrainte d'interrompre subitement la diffusion des compétitions sportives, et tente depuis Munich de couvrir en direct les événement pour la chaîne américaine : l'attentat des J.O. de Munich est le tout premier événement de ce type à avoir été diffusé en direct à la télévision. D'autant que la dernière fois où l'Allemagne a eu la responsabilité d'organiser les J.O., c'était à Berlin en 1936, grandiose et nauséabonde entreprise de propagande nazie. Le fait que les otages soient israéliens plongent les Allemands dans le plus grand désarroi. De surcroît, l'intervention de la police ouest-allemande sur le tarmac d'un aéroport va se conclure par un carnage.

L'action du film se déroule presque exclusivement dans les studios de la chaîne, essentiellement en régie et dans les bureaux. La plupart des séquences du village olympique sont des archives d'époque. Un événement suivi par presque un milliard de téléspectateurs dans le monde. Le jeune producteur Geoffrey Masson (John Magaro, excellent) tient à faire ses preuves auprès de son patron et légendaire directeur de télévision, Roone Arledge (Peter Sarsgaard), en profitant de l'occasion fournie par cette irruption de la violence politique au cœur de la compétition sportive la plus médiatisée, avec la Coupe du monde de Football, bien sûr. Précisons que l'Allemagne venait de gagner l'Euro de football quelques semaines plus tôt en Belgique.
Geoff est secondé par sa collègue et interprète allemande Marianne (Leonie Benesch, actrice allemande, impeccable dans La Salle des Profs de Itker Çatak en 2024) et son mentor Marvin Bader (Ben Chaplin, parfait). N'oublions pas le frenchy, Zinedine Soualem dans le rôle de Jacques Lesgards.

Le film, presque un documentaire à la mise en scène et au montage nerveux, qui laisse peu de place à la psychologie, nous replonge dans une prise d'otages mortelle qui a bouleversé à jamais le monde des médias, et qui continue à résonner à l'heure où l'information, le direct, la maîtrise de l'antenne et l'info en continu, son éthique, suscitent continuellement d'âpres controverses.
Oui, la morale et l'information, la morale de l'information : combien de sources sont nécessaires pour affirmer ou infirmer un fait ? Le recoupement cardinal de l'information ; peut-on tout montrer, au risque comme c'est le cas de faire échouer une intervention de la police allemande ? Peut-on à cet égard exposer à l'écran les corps des victimes ? Faut-il épargner ou non les familles des otages ? Comment nommer les individus armés à l'antenne ? Qui plus est, surtout, et c'est là l'une des réussites du films, 5 Septembre interroge au passage l'avidité de notre regard vorace face aux images. On a pu lire ici et là que le film, impressionnant par sa maîtrise visuelle et son atmosphère anxiogène, pécherait par un symbolisme plombant, lequel ne parviendrait jamais à trouver un véritable équilibre émotionnel, oscillant en vain entre tension et drame humain. Or c'est justement parce que le film met de côté tout psychologisme superflu, qu'il n'éprouve pas la nécessité de trancher entre tension et drame humain. En outre, qu'est-ce qu'ils entendent au juste par symbolisme appuyé ? Mystère. Y revenir (ou pas) un jour prochain.

Si le film est en effet austère comme un documentaire dans sa volonté de reconstituer de la manière la plus réaliste possible un drame historique récent -la musique de Lorenz Dangel se fait de ce point de vue discrète-, 5 Septembre se veut autant un miroir de notre société et de son rapport à l'information, entre autres. Le réalisateur filme à l'aide d'une caméra portée à l'épaule des gens au travail, leur échanges verbaux fonctionnels, tout en créant une tension constante qui nous happe.

Au-delà d'une compréhensible réflexion sur la déontologie journalistique, le film dit entre les images quelque chose qui pourrait intéresser le père de la médiologie, le philosophe Régis Debray. La médiologie étudie depuis près d'un quart de siècle les soubassements matériels du monde spirituel et moral (idéologies, croyances), ainsi que les effets des innovations techniques et scientifiques sur notre culture et nos comportements. Les voies et moyens de leur efficacité symbolique. Si le film laisse l'atrocité en arrière plan du récit (un hors champ qui n'est pas fortuit), se concentrant sur les exploits techniques d'une équipe soudée (le côté hawksien du film), c'est que c'est ce jour-là, cela saute aux yeux, que la communication commença à boucher la transmission. La transmission suppose des institutions (l'école, l'enseignement, un savoir qui permet de s'orienter dans le monde et ses soubresauts erratiques), la communication suppose des entreprises, et de la technique. Il n'y a plus désormais de culture historique, uniquement une vision spatiale du monde -davantage que les protagonistes du drame, seule la topographie du site olympique obsède de prime abord les journalistes. Nous vivons ainsi dans le présent du présent. Nous faisons du surplace à en devenir fous, bercés par le spectacle en direct, sans recul, sans horizon ni perspective plus ou moins lointains, et ce dans de nombreux aspects de la vie quotidienne. La transmission c'est le temps, la communication, c'est de l'espace (Régis Debray). Désespérément déserté pourtant. Seulement l'écho de nos voix, à peine. Plus de récits communs, de la fragmentation multiforme mortifère.

5 Septembre laisse voir que nous sommes entrés dans l'ère de l'instantanéisme d'un temps-machine, c'est-à-dire la simultanéité, l'ubiquité, autrement dit le règne de l'accélération infinie, où le réflexe remplace la réflexion, même minimale (Paul Virilio). A un moment où nous sommes en train d'emboutir le mur du temps et du sens, tout à la fois. Partant, Tim Fehlbaum, avec son 5 Septembre, filme avec justesse et pertinence une date symbolique de transition, qui va bien au delà d'une prouesse technique et technologique exclusivement médiatique.
La fin du film est marquée par un silence qui glace les sangs : l'ensemble de l'équipe vient d'apprendre l'étendue du massacre après avoir cru un temps que les otages étaient sains et saufs, et l'avoir un peu vite annoncé (onze otages en tout ont été assassinés et un policier allemand a été tué). Une fois cette effervescence précipitée anéantie, tous restent cois, interdits. Un silence éloquent face au franchissement historique d'une nouvelle frontière.
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