La femme infidèle : La Peur (1954) de Roberto Rossellini

Publié le par O.facquet

Affiche de cinéma LA PEUR - (120x160 cm. - 1954 - France)

 

"Il n'est pas si facile de se taire quand le silence est un mensonge"

Victor Hugo 

 

 

Qui se soucie aujourd'hui encore de Roberto Rossellini ? Qui se soucie d'ailleurs du cinéma en général ? Plus précisément du cinéma italien, qui restera pourtant l'un des plus inventifs du siècle dernier ? Que sont devenues les âpres controverses d'antan ? Le « chacun ses goûts » paresseux et faussement respectueux a remporté la partie. Définitivement.

Roberto Rossellini est né à Rome le 8 mai 1906 ; il est mort dans la même ville le 3 juin 1977. Belle fidélité. Il est l'un des cinéastes les plus importants du cinéma italien, du cinéma tout simplement. Un inventeur de formes, ce qui n'est pas rien au regard de l'histoire de l'art : il est l'un des pères du néoréalisme (1943-1955), qu'il impose après-guerre avec les indispensables Rome, ville ouverte en 1945, film tourné avec des moyens de fortune, Païsa en 1946 et Allemagne, Année Zéro en 1948, dans lequel il filme les dérives morales d'un pays à travers les yeux d'un enfant. En opposition frontale avec l'insouciance et la légèreté de la période des « Téléphones blancs » (courant cinématographique du cinéma italien de la période fasciste des années 1930 et 1940), qui dura en Italie jusqu'au mitan de la Seconde Guerre mondiale.

 

Rome, ville ouverte" de Roberto Rossellini

Rome ville ouverte

 

Ce courant cinématographique (le néoréalisme italien) se caractérise par sa volonté de saisir le quotidien en l'état, en adoptant une position médiane entre scénario, réalité et documentaire, en se servant par exemple très souvent de gens de la rue en lieu et place d'acteurs ou d'actrices professionnels : rien d'autre que la théorie dite « zavattinienne » (Cesare Zavattini, scénariste et écrivain italien) du cheminement, c'est-à-dire l'enregistrement du vécu quotidien de personnages choisis parmi des gens de peu : la caméra se met au service de la réalité et la filme. Les événements journaliers deviennent des histoires. L'univers des humbles et l'authenticité des sentiments sont mis en exergue.

 

Allemagne année zéro” : le chef-d'œuvre de Roberto Rossellini à la force  intemporelle

Allemagne année zéro

 

Une qualité de vérité qui s'impose également au regard du manque de moyens financiers dans l'Italie de la Libération : Roberto Rossellini, à l'instar de Luchino Visconti avec Les Amants diaboliques en 1943 et La Terre tremble en 1948, quitte donc les plateaux de cinéma prohibitifs, les studios inabordables ou endommagés, pour tourner dans la rue, dans des lieux dits authentiques, ce qui devient une sorte de code stylistique, lequel tire profit de ces contraintes apparentes pour faire du temps le principal vecteur du récit. Le philosophe Gilles Deleuze parlera plus tard au sujet du cinéma néo-réaliste comme d'une ligne de démarcation entre « l'image-mouvement » et « l'image-temps ».

 

Biografia di Roberto Rossellini, vita e storia

Roberto Rossellini

 

L'influence du cinéaste italien, après la sortie de Voyage en Italie en 1954, est déterminante dans le passage derrière la caméra des jeunes turcs des Cahiers du Cinéma, Jean-Luc Godard, François Truffaut, Éric Rohmer, Claude Chabrol ou Jacques Rivette, lesquels ont noué des liens d'amitié avec le réalisateur transalpin, dont le travail devient une source d'inspiration pour leur premier film (les attributs documentaires des 400 Coups de François Truffaut en 1959).

 

La Peur (Non credo più all'amore (La paura)) (1954) de Roberto Rossellini -  Shangols

 

En 1954, Roberto Rossellini tourne La Peur, une adaptation de la nouvelle au titre éponyme de Stefan Zweig, publiée en 1920.

Nous sommes en Allemagne de l'Ouest au début des années 1950. Madame s'ennuie, madame rêve, madame fantasme, elle finit un jour par tromper son mari. Irène Wagner (Ingrid Bergman, au sommet) entretient une relation adultère avec Heinz Baumann, un compositeur. L'adultère : l'aventure ultime d'un monde devenu trop confortable, donc sans surprise.

 

La Peur - Film (1955) - SensCritique

 

Son mari, le professeur Albert Wagner (Mathias Wieman, très bon), est un scientifique qui travaille sur les effets du curare. Il lui doit beaucoup : elle a redressé l'entreprise en grande difficulté après le second conflit mondial. Elle est très attachée aux deux enfants qu'ils ont eu ensemble, lesquels vivent à la campagne sous la protection de Martha ; la gouvernante veille sur la maison de campagne d'un couple qui vit dans une certaine aisance. Irène conserve pour son époux une affection indéfectible ; ils paraissent pourtant faire chambre à part, les relations charnelles semblent se faire aussi rares qu'une baisse d'impôt.

 

La Peur (La Paura)

 

La bonne marche libidinale et sentimentale de ce triangle amoureux soudain connaît une sortie de route. Un chantage vient interrompre l'équilibre toujours précaire d'un adultère apparemment bien huilé. Irène est étreinte par l'angoisse : elle prend constamment des libertés avec la vérité. Mentir à tout le monde, tout le temps, la rend malade. L'amant est amoureux, compréhensif, patient et souple quant à leur emploi du temps, en d'autres termes, la disponibilité contrainte de la dame. Autrement dit, l'aventure et ses frissons tenaient ses promesses. Patatras ! L'affaire se complique.

Elle ne contrôle plus ses nerfs, finit par ne plus rien contrôler du tout. Et si monsieur finissait par apprendre la vérité ? On ne trompe pas son conjoint ou sa conjointe impunément. Le spectateur ne sait pas s'ils vont au temple ou à l'église le dimanche. Ce qui n'est pas anecdotique. Passons.

 

La Peur [Version Restaurée]

 

Irène vit dans une hypervigilance constante, à tout moment, tout peut déraper, et tout fait sens : les leçons de morale de Martha, les propos douteux d'Albert sur le mensonge, la confession, l'honnêteté, et le pardon, la rendent suspicieuse ; une duplicité qui la plonge dans une forme aiguë de paranoïa. D'autant qu'il manipule des poisons mortels dans son laboratoire (un crime passionnel en vue ?). Et s'il savait pour sa femme et ses escapades sensuelles ? Pour sa liaison avec ce musicien dont ne saurons pas grand-chose ? Dieu seul le sait. Albert semble trop naïf, démesurément gentil pour être totalement honnête ; un mari si attentif et attentionné, au risque de l'obséquiosité. Quelque chose sonne faux. Au mitan du film, un basculement s'opère, le récit bifurque. Ne rien en dire, bien entendu.

 

DVDFr - La Peur : le test complet du DVD

 

L'amant devient gênant, vraiment, très encombrant même. Un remords obsédant. Fuera ! Il s'agit de se sortir de ce guêpier. Quoi qu'il en coûte : du balisé dans ces circonstances. Rien de nouveau sous le soleil des impostures conjugales. Le plus surprenant dans La Peur demeure sa forme : s'il conserve une spontanéité vraie et une fulgurante vérité, des caractéristiques propres au néoréalisme, force est de constater qu'une nouvelle fois les images dialoguent entre elles, et que parfois elles se confrontent : La Peur lorgne en effet du côté d'Hitchcock (vers les thèmes récurrents de son cinéma : la peur et la culpabilité). Ingrid Bergman semble tout droit sortie de La Maison du docteur Edwards, ou des Enchaînés, le premier tourné par le cinéaste anglais en 1945, le deuxième l'année suivante. Ce qui ne retranche rien de la juste expression de l'actrice suédoise.

 

La Peur (Roberto Rossellini, 1954) - La Cinémathèque française

 

Roberto Rossellini joue comme Hitchcock avec un suspens déroutant, avec des jeux de regard indéfinissables, des fausses pistes à répétition, un montage nerveux -les fondus enchaînés des premières minutes-, une mise en scène travaillée et soignée -aucun plan n'est laissé au hasard-, sans oublier le recours aux phénomènes atmosphériques. Quant tout va mal, tantôt il pleut, tantôt la nuit est tombée, parfois les deux occurrences se conjuguent. Quoi qu'il en soit, le sombre prédomine. L'ensemble est porté par une musique angoissante. En revanche, lors de la séquence irénique du week-end à la campagne, où le plaisir de retrouver les enfants se double de la joie qu'éprouve le couple à donner le change, avec une hypocrisie de niveau olympique (toujours se méfier des apparences), la luminosité est omniprésente, le soleil darde ses rayons avec générosité sur une campagne apaisante. Il vient peut-être rédimer Irène de ses péchés. Une rédemption comme une autre. Un mot encore. Il est incontestablement jouissif de voir des acteurs et des actrices jouer des personnages qui eux-mêmes jouent la comédie du mensonge. Du grand art. Une mise en abîme efficace de haut vol.

 

La Peur & Les Évadés de la nuit, Robert Rossellini | La saveur des goûts  amers

 

Le film rassurera les associations conservatrices (ouf !) : à coup sûr, tout est bien qui finit bien. Le couple se retrouve, dans un amour revivifié par l'aveu et le pardon. Ce n'était qu'une passade imbécile, une impasse affective et matérielle, une mauvaise passe familiale à surmonter pour retrouver enfin la sécurité du domicile conjugal. De l'utilité précieuse de l'amant, donc. Non mais.

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La Peur (film, 1954) — Wikipédia

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Publié dans pickachu

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