A couteaux tirés : La Cinquième victime (1956) de Fritz Lang.

Publié le par O.facquet

La cinquième victime | Les Cinémas du Grütli Genève

"Le mensonge compte bien plus que la vérité. La preuve : n'est-il pas répandu à bien plus d'exemplaires"

Paul Léautaud

 

Le flâneur hitchcockien se voit une nouvelle fois contraint d'exécuter un détour par la filmographie de Fritz Lang, en l'occurrence La cinquième Victime, sorti en 1956, par conséquent se montrer derechef infidèle au réalisateur de Psychose (1960). Non que Quatre de l'Espionnage (1936), ou Les Trente neuf marches, sorti la même année, vus récemment, ne méritent pas qu'on s'y arrête. Loin de là, cela était même fortement envisagé ; nous en reparlerons, à coup sûr. Rien que pour rappeler que le sentiment amoureux est un des motifs narratifs récurrents de l'oeuvre du cinéaste anglais. Mais le film de Fritz Lang est d'une puissance si redoutable que la tentation d'en dire quelques mots s'est imposée. À bientôt Alfred Hitchcock. Promis.

 

La Cinquième Victime (Fritz Lang, 1956) - La Cinémathèque française

 

La Cinquième victime (When the City sleeps), donc. Après la mort d'Amos Kyne (Robert Warwick), grand magnat de la presse, son fils et héritier, un dilettante cossard plein aux as, Walter Kyne, lance un défi à trois de ses reporters (dont Mark Loving interprété par George Sanders) qui lui vouent un mépris marqué, et il le leur rend bien : il propose aux trois journalistes un poste à haute responsabilité à celui qui trouvera le fameux tueur au rouge à lèvres (Robert Manners, joué par John Drew Barrymore) qui sème la terreur dans la métropole. Le premier à résoudre l'énigme des assassinats sera ainsi promu directeur exécutif. Un quatrième reporter, porté sur l'alcool, Edward Mobley (Dana Andrews), présentateur du journal télévisé, mène l'enquête également, tout en affirmant rester neutre dans la course au pouvoir.

 

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Outre la perversité du procédé initié par le fils Kyne (Vincent Price), nombre de critiques se sont tout d'abord arrêtés sur le contexte de la fabrication du film de Fritz Lang.

Les années 1949 à 1963, marquent en effet aux États-Unis d'Amérique, un changement radical dans le journalisme outre-Atlantique. Les journaux du matin s'imposent car la télévision fait chuter la vente de ceux paraissant l'après-midi. Le journalisme à sensation des tabloïds pèse sur l'ensemble de la profession. Des titres majeurs sont désormais soutenus par leurs stations de radio, puis de télévision. L'heure des conglomérats multimédias est venue. Fritz Lang assiste à ce bouleversement crucial. Sous le prétexte narratif d'une rivalité professionnelle et d'une enquête criminelle, Fritz Lang s'en fait l'écho dans son film.

 

La Cinquième Victime (1956) - Affiches — The Movie Database (TMDB)

 

D'autres se sont attardés sur la mise en scène, avec pertinence également. La matrice visuelle du film (l'open space) est un espace commun où des vitres séparent les rivaux en les faisant coexister, voire cohabiter, dans un entrecroisement de regards quelquefois inquisiteurs ou suspicieux. Toute forme d'intimité a été mise au rebut. Rien ne reste dans l'ombre, tout passe de l'espace privé au public, où le spontané, l'immédiat, devient médiat, et médias. Avec dix personnages qui ne cessent de se croiser dans des espaces exigus, où la promiscuité est de rigueur, ouverts à tous les regards, c'est une des constructions les subtiles de l'oeuvre du cinéaste, C'est paradoxalement la disparition non seulement de l'intime d'une part, d'autre part de la vie publique. Seules survivent la vie professionnelle et la fonction. D'aucuns ont aussi fait le constat de la mort de la morale du journalisme, symbolisée dans le film par la disparition d'Amos Kyne, garant de la probité d'un journalisme à l'ancienne.

 

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Certains, outre la perversité du stratagème mis en place par le parvenu diabolique, ont remarqué que le film de Lang, à l'instar de Fenêtre sur Cour d'Alfred Hitchcock (1954), faisait la part belle au leitmotiv cinématographique du spectateur-voyeur. Dans La Cinquième Victime (titre énigmatique) le psychopathe est un voyeur. Les deux agressions auxquelles nous assistons sont précédées d'une vision érotiques des futures victimes. Dans la première, c'est la caméra, c'est-à-dire le spectateur, qui prend la place du voyeur-assassin, jusqu'à faire hurler la jeune femme sous sa douche : Hitchcock s'en souviendra dans Psychose -comme de la mère castratrice de Robert Manners, source de tous les maux. C'est ensuite en voyant la belle Rhonda Fleming dans le reflet d'une psyché remonter sa jupe pour ajuster sa jupe que le tueur est envahi d'une nouvelle pulsion meurtrière. Le spectateur est de nouveau en situation de voyeur quand quand il détaille les formes de la même Rhonda Fleming (Dorothy Kyne) derrière un paravent translucide, avant qu'un mouvement de caméra la révèle en maillot de bain deux pièces.

 

La cinquième Victime (While the City sleeps) (1956) de Fritz Lang - Shangols

 

A cet égard, de nombreux indices laissent penser que Mobley, le héros supposé, pourrait souffrir des mêmes vices que le tueur (voir les manœuvres autour du bouton de sécurité des portes d'appartement, ou les trucs éculés de séducteur corrompu). Edward Mobley, enfin, pour mettre la main sur Robert Manners, dirige le tueur vers sa propre fiancée. Une tentative de meurtre par procuration ? La fiction, une existence par procuration dans un monde aseptisé ? Charmant. Perversité du scénario. Habile direction d'acteur. Précisons que l'imbrication entre concurrence et crime a été parfois évoquée. Bon. Passons.

 

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Non, ce qui aujourd'hui interroge le spectateur dans La Cinquième victime, c'est la place (le peu de place?) dévolue aux femmes : manipulatrices sans vergogne (Dorothy Kyne et Milfred Donner, éditorialiste, jouée par Ida Lupino), naïves et vulnérables, parfois (Nancy Ligget), séductrices invétérées (toujours Milfred Donner), personnalités fantasmatiques (la première victime, Dorothy Kyne et Nancy Ligget, jouée par Sally Forest), épouse confinée au foyer conjugal (la femme John Dray Griffith), dans l'incapacité de participer à la concurrence professionnelle pour un poste de direction (toutes les journalistes du journal), donc reléguées dans des seconds rôles (faire de la figuration), un brin perverses (Milfred Donner), miroirs flatteurs ou proies faciles pour la gente masculine, entre autres. Force nous est donc de reconnaître que Fritz Lang ne peut guère passer ici pour un féministe acharné, même si le scénario et la distribution des rôles sont un reflet des moeurs du temps, les années 1950.

 

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Une misogynie qui frôle toutefois la caricature, nonobstant le contexte, d'où qu'elle ne peut être en aucun cas fortuite. Un choix assumé incontestablement par le cinéaste (cherche-t-il à la dénoncer en la filmant ?). Quoi qu'il en soit, ce qui est touchant de ce point de vue dans le film, demeure la volonté farouche des actrices de sauver subrepticement leur personnage d'un déclassement phallocratique, et de chercher à se défaire de l'étiquette que le réalisateur à poser sur elles. Elles font ce qu'elles peuvent, et le font bien, pour échapper à l'ornière dans lequel le scénario les refoule, pour en somme ne plus être réduites à une seule dimension, une réduction insupportable. Une entreprise de résistance masquée afin de subvertir l'ordre masculin. D'autant que La Cinquième victime les place à l'origine des pulsions sanguinaires du meurtrier. Des figures tentatrices maléfiques.

 

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Un mot encore. Pourquoi régulièrement passer par le film noir et son lot d'assassinats et de criminels quand un autre genre pourrait tout aussi bien convenir ? D'où vient le meurtre ? Et le mal qui pousse l'être humain à tuer ? Les réponses traditionnelles, qu'elles soient religieuses (Dieu), mystiques (gnoses), médicales (la démence), ou artistiques, en l'occurrence, échouent sans doute à en expliquer l'origine (Éliette Abécassis). Quant au cinéma, il s'efforce de mettre tout ça en images, ce qui, déjà, n'est pas rien. Génie de Fritz Lang.

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La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 - Le blog  d'Alexandre Clément

Ida Lupino, Fritz Lang et Dana Andrews

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Publié dans pickachu

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