Frousse sentimentale chez Alfred Hitchcock (1935-1942)
Pourquoi Hitchcock ment-il ?
1) Il a été élevé chez les jésuites.
François Truffaut,Un Trousseau de fausses clés, Cahiers du Cinéma n°39, octobre 1954.
"Nous ne vivons pas pour le futur, nous vivons pour qu'il nous reste un passé"
F.Nietzsche
Reprenons le cours de nos déambulations hichcockiennes. Quatre de l'Espionnage (Secret Agent) sorti en 1936, Les 39 Marches (The 39 Steps) en 1935, et La Cinquième Colonne (Saboteur) sorti en 1942, se sont trouvés pour notre plus grand plaisir sur notre cheminement cinématographique. Nous nous sommes laissé(s) séduire. Qu'on nous accorde toutefois une petite digression introductive.

L'expression qui a fait florès ces temps derniers –les films du patrimoine- sent par trop la naphtaline, la mise au musée parfumée d'encaustique, en somme un enterrement de première classe. Autrement dit, il s'agit de s'efforcer de revoir les œuvres d'Alfred Hitchcock qui précèdent la période dite faste (à discuter), en gros du Crime était presque parfait en 1954 à Pas de Printemps pour Marnie en 1964, la décennie enchantée, comme si elles venaient juste de sortir sur les grands écrans de nos cinémas préférés. Leur laisser leur fraîcheur originelle. Les préserver de l'usure du temps (il n'y a pas de progrès en art). Le cinématographe étant qui plus est un art du présent (au présent), s'appliquer dès lors à redécouvrir son travail des années 1930 et 1940 avec un regard vierge, autant que faire se peut, sans chercher à faire des comparaisons avec celui d'après guerre, s'autoriser seulement peut-être un coup d’œil dans le rétroviseur, et encore. Un défi sans conteste intenable, essayons tout de même.

Voyons à présent ce que raconte les trois films.
Commençons par Quatre de l'Espionnage, et sa stupéfiante scène de l'église, avec la mort de l'organiste affalé sur son instrument. Afin de pouvoir être envoyé en mission secrète en Suisse sous l'identité de Richard Ashenden, un héros de la Première Guerre mondiale, Edgar Brodie (John Gielgud), est déclaré mort au combat par « R », le chef des services secrets britanniques, l'Intelligence Service. Soutenu par un prétendu général mexicain fantasque et sans scrupule (Peter Lorre), aidée par un agent séduisant, Elsa Carrington (Madeleine Carroll, une jeune femme blonde), qui se présente comme étant son épouse (une rencontre houleuse). Ils vont devoir démasquer un espion allemand.

Quatre de l'Espionnage
Les trois compères éliminent par erreur un de leurs concitoyens, Caypor (Percy Marmont). Edgar et Elsa en font une affaire de principe. Ils décident de concert et de renoncer à la mission et d'abandonner la charge d'agents de renseignement au service du Royaume Uni. Ils reprennent du service quand ils apprennent que l'espion est un dandy de leur entourage qui récemment encore courtisait Elsa, Robert Marvin (Robert Young). Ce dernier meurt dans un accident de train, après que Elsa a refusé son exécution. Edgar et Elsa décident, une fois la mission accomplie, de se démettre de leur fonction respective. Edgar Brodie, un héros qui préférerait ne pas en être un, un personnage déjà moderne.
Quatre de l'Espionnage
Les 39 Marches, et ses longs plans virtuoses, est un film d'espionnage sorti en 1935, adapté du roman éponyme de John Buchan (d'aucuns le considèrent comme le premier chef-d'oeuvre d'Alfred Hitchcock). Le Canadien Richard Hanney (Robert Donat), à la suite d'un spectacle musical populeux londonien, où se produit Mr Memory, une représentation interrompue soudain par des coups de feu, rencontre une jeune femme plutôt baroque : mademoiselle Annabella Smith (Lucie Mannheim).

Annabella Smith
Il accepte de la loger, en tout bien tout honneur, une nuit chez lui, avant de la retrouver morte dans sa chambre, un couteau de cuisine planté dans le dos. Il craint d'être accusé du meurtre ou également assassiné par des agents très spéciaux. Richard Hanney comprend vite qu'il ne pourra prouver son innocence que s'il s'implique directement dans cette ténébreuse affaire. Il n'est en possession que de deux indices seulement : le nom d'une société secrète (Les 39 Marches) dont Annabella Smith a évoqué l'adresse avant d'être envoyée ad patres. Il va donc lui falloir se rendre en Écosse, plus précisément dans les Highlands (il existe pire destination).

Les 39 marches
La mystérieuse société secrète ne le lâche pas d'une semelle, et la police est à ses trousses. En route, il fait la connaissance d'une jolie femme blonde, vive et spontanée (Pamela, jouée par Madeleine Carroll) qui envisage tout d'abord de le livrer à la maréchaussée, avant de se décider à l'aider, activement. La suite appartient aux curieux. Un mot encore au sujet de deux autres beaux personnages féminins : la malheureuse jeune épouse, d'un vieux fermier acariâtre et avare, qui croit d'emblée en l'innocence de Richard et l'aubergiste enthousiaste qui sent d'instinct l'attirance liant les deux jeunes gens. L'amour plus fort que le scepticisme.

Les 39 Marches
La Cinquième Colonne est un nouveau film d'espionnage d'Alfred Hitchcock, sorti au mitan de la Deuxième Guerre mondiale, en 1942, où le cinéaste s'essaie exceptionnellement au western dans la séquence où le principal protagoniste s'échappe à cheval d'un ranch, poursuivi par des cavaliers qui le capturent au lasso.

La Cinquième Colonne
Hitchcock apporte ici son écot à la lutte contre le totalitarisme (sa contribution à l'effort de guerre des Américains), à l'instar d'autres cinéastes, Charlie Chaplin ayant donné l'exemple en 1940, avec son Dictateur. Barry Kane (Robert Cummings, Hitchcock aurait souhaité faire incarner le personnage par Henry Fonda ou Gary Cooper, en vain), ouvrier de l'aéronautique, est accusé à tort d'avoir saboté l'usine dans laquelle il travaille, en y provoquant un incendie, et au passage d'avoir causé la mort d'un de ses collègues, un ami, emporté par le feu.

La Cinquième Colonne
Le film est une sorte de road-movie nerveux : Bary Kane, pour prouver son innocence, entame une course poursuite inlassable à travers les États-Unis d'Amérique, à la recherche du saboteur (Fry), responsable de la disparition de son meilleur ami, et des militants pro-nazis pour lesquels il officie. Une première fois arrêté, menotté, il trouve refuge chez un aveugle philanthrope qui voit tout, puis le confie à sa nièce, Patricia (Priscilla Lane, le cinéaste aurait souhaité engager Barbara Stanwyck ou Margaret Sullavan, deux grandes stars), une jeune femme blonde séduisante qui gagne sa vie dans le mannequinat. Trahissant les souhaits de son vieil oncle, elle cherche vainement à le livrer à la police. Ils errent ensuite dans le désert de l'Ouest, la voiture a rendu l'âme, avant d'être recueilli par un cirque itinérant qui prend soin d'eux. Patricia finit par se rallier à la cause de Barry Kane, et l'aide, activement, à mettre la main sur les traîtres. La séquence d'anthologie à la toute fin du film au sommet de la Statue de la Liberté, virtuose et vertigineuse, est imparable.

La cinquième Colonne
A la suite de la vision de ces trois films, peut-on établir une recension partielle, donc partiale, de leurs thèmes, de leur structure et autres obsessions du cinéaste, lesquels forment les murs porteurs de son travail -le film d'espionnage n'étant qu'un prétexte. Outre l'art du suspense (l'incrédulité générale à l'égard de Richard Hanney dans Les 39 Marches), bien sûr, constatons que la culpabilité, la trahison, le mensonge, la perte d'identité, l'innocent accusé à tort et persécuté, le faux coupable, un personnage récurrent, sont des figure explorées systématiquement, tout comme l'idée de transfert de culpabilité est omniprésente. La centralité du motif de la croyance saute également aux yeux : croire ou ne pas croire en ce qu'on nous dit. Au même titre, la religion n'est jamais bien loin : Hanney, dans Les 39 Marches, survit à un coup de feu grâce à une Bible miraculeusement placée dans la poche intérieure de son caban -la lutte du bien contre le mal (les âmes sombres plus ou moins réussies) ? Nulle femme infidèle ; elles ne le sont jamais.
La Cinquième Colonne
Ces films d'espionnage, où le suspense mène le bal, se caractérisent, de surcroît, par une habile combinaison entre tension et humour (la scène du cercueil au tout début de Quatre de l'Espionnage), une impressionnante monumentalité et l'utilisation dynamique du décor et des paysages. Sans oublier que la mise en scène du maître est également une mise en son son. Le réalisateur en maîtrise parfaitement les tenants et les aboutissants. Alfred Hitchcock est un exceptionnel créateur de formes (un génie formel, avec des fulgurances de metteur en scène et non de scénariste). Écoutons un autre cinéaste au sujet du réalisateur anglais : Et que ce sont les formes/qui nous disent/finalement/ce qu'il y a au fond/des choses/or, qu'est-ce que l'art/sinon ce par quoi/les formes formes deviennent style/et qu'est-ce que le style/sinon l'homme (Jean-Luc Godard, Histoire(s) du Cinéma, 1998).

Quatre de l'Espionnage
Voyez à cet égard le montage au cordeau inimitable de ses films, et les nombreux trucages plus astucieux et ingénieux les uns que les autres : les profondeurs truquées par exemple dans La Cinquième Colonne (la scène nocturne où la police inspecte les roulottes des forains ou la chute de Fry de la Statue de la Liberté).

La Cinquième Colonne
Force est surtout de constater qu'Alfred Hitchcock ne cachent rien de ses fantasmes, des rapports qu'il entretient avec des questions depuis toujours refoulées par l'humanité, donc taboues, en somme il met en images décentes les formes du désir qui le meut. Impossible de ne pas évoquer ici ses actrices centrales, rien d'autre que la « blonde hitchcockienne », au tempérament marqué, une femme fatale, très sophistiquée et spirituelle, des beautés froides, glaciales parfois (des beauté glossy, de papier glacé), toujours diaphanes, lesquelles possèdent pourtant un charme sensuel irrésistible : Madeleine Carroll et Priscilla Lane en l'occurrence. Ce n'est pas fortuit : Annabella Smith (Lucie Mannheim), qui est brune, est hâtivement éliminée dans Les 39 Marches. Et vite oubliée.

Les 39 Marches
Alfred Hitchcock montre en outre un penchant pour les relations amoureuses contrariées, plus précisément, le cinéaste raffine sur le canevas hollywoodien des rencontres qui se font en premier lieu dans la difficulté pour accoucher en définitive d'une passion partagée ; c'est la cas dans les trois films. En d'autres termes, des intimités d'abord contraintes (un baiser imposé) puis choisies. Des couples par moment enchaînés, où les menottes jouent un grand rôle (un jeu de séduction et un trouble sentiment de promiscuité), avec tous les sous-entendus que cela suppose (une symbolique sexuelle), donc des scènes d'un érotisme diffus, osées pour l'époque (Pamela retire délicieusement ses bas pour les faire sécher) : Patricia et Barry dans La Cinquième Colonne ou Pamela et Richard dans Les 39 Marches. Une pensée pour Madame Hitchcock. On ne vit qu'une fois après tout. Carpe diem.

Les 39 Marches
Quoi qu'il en soit, d'une manière ou d'une autre, ils finissent toujours par s'attacher l'un à l'autre. Au bout du compte, une frousse sentimentale -avec soif d'idéal. A telle enseigne que nous sommes sans doute en droit d'avancer que tous les éléments qui composent les films d'Alfred Hitchcock susmentionnés ne servent peut-être finalement qu'à raconter au spectateur une banale histoire d'amour (de savoureux marivaudages ?) de façon géniale et abracadabrante. N'importe ! L'aventure se poursuit. Il faudra bien finir un jour par se confronter à ce que certains considèrent comme les films majeurs du cinéaste (Vertigo en 1958, Psychose en 1960, Les Oiseaux en 1963, etc). Ce qui se discute, bien entendu. Par dessus tout : en parler aux jeunes.
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