L'image du Kremlin : le cinéma et V. Poutine.

Publié le par O.facquet

Le Mage du Kremlin" : la conquête, puis l'exercice du pouvoir par le "tsar"  Poutine, dans un thriller signé Olivier Assayas

"Malheur à toi qui détruis tout et qui n'es pas détruit ! Malheur à toi qui trahis les autres et qui n'es pas trahi ! Quand tu auras fini de détruire, tu seras détruit, quand tu auras finir de trahir, tu seras trahi"

La Bible, Esaïe, 33:1

 

Tel est pris qui croyait prendre ? Un personnage est-il crédible si aucune marge de manœuvre ne lui est accordée, comme pris dans un étau, par le réalisateur, aussi détestable soit l'individu, homme ou femme ? Un cinéaste, en outre, emporté durant le tournage par son empathie pour ses acteurs, peut-il être tenté d'atténuer à son insu la noirceur de leur composition ? En conséquence, mettre en scène des individus peu recommandables -un autocrate sans pitié, au hasard- implique donc de se poser au préalable quelques questions élémentaires.

 

Le Mage du Kremlin - Film 2025 - AlloCiné

 

Tourner une fiction ou un documentaires (Kapo en 1960 ou Nuit et Brouillard en 1956) ? Dans quel genre l'inscrire ? Choisir une forme traditionnelle ou opter pour une mise en scène et une direction d'acteur originales, adaptées au sujet travaillé (Shoah en 1985, Train de vie en 1998 ou La Vie est Belle la même année) ? Faute d'une architecture idoine, au risque de l'immoralité (La Zone d'intérêt en 2024 et Holocauste en 1977), n'est-il pas envisageable, voire recommandé, de remettre à plus tard un projet cinématographique jugé délicat, en attendant une forme artistique adéquate, comme une collectivité locale, pour prendre soin d'un écosystème fragile, renoncerait sagement à l'aménagement d'un cours d'eau ?

Assaillis par ces problématiques, les cinéastes, comme tout artiste, sont tiraillées par le doute concernant le style à adopter pour mettre en images un motif qui les obsède. Ne pas se rater. Ne pas galvauder son propos, surtout.

 

Le Mage du Kremlin · Université de Caen Normandie

 

Vient de sortir sur les écrans Le Mage du Kremlin, d'Olivier Assayas, une adaptation cinématographique tournée en anglais du roman à succès éponyme de Giuliano Da Empoli (2022) -le scénario a été coécrit avec l'écrivain Emmanuel Carrère. Gageons que le réalisateur de L'Eau froide (1994), de Irma Vep (1996), de Fin août, début septembre (1998), de L'Heure d'été (2008), Après Mai (2012) de Carlos (2010), ou de Cuban Network (2019), s'est confronté avant le tournage à ces questionnements, d'une manière ou d'une autre, en ancien critique de cinéma pointilleux. Précisons que le Moscou du film a été reconstitué à Tallinn en Estonie -le réalisateur, après Cuban Network, fore sa veine world cinema, entremêlant motifs géopolitiques, envergure de la fresque et spéculation sur la trahison, dans la grande marche du monde comme il va (ou pas).

 

Le Mage du Kremlin un film d' Olivier Assayas, sortie en salles le 21  janvier 2026 | France Inter

 

La trame principale du récit est une conversation fictive, aux dialogues diffus, en Russie, entre un universitaire américain (Rowland, Jeffrey Wright, dans ses petits souliers) et Vadim Baranov (Paul Dano, en apesanteur), l'ancienne éminence grise de Vladimir Poutine (Jude Law, bluffant), dit « le mage du Kremlin », retiré des affaires dans une superbe datcha nichée dans un parc enneigée au cœur d'une forêt boréale, loin de tout. Le dialogue est entrecoupé de flashback mettant en scène à la fois le parcours sinueux de Baranov jusqu'aux plus hautes sphères du pouvoir russe et l'accession au pouvoir de l'ancien officier du KGB, puis chef du FSB, Vladimir Poutine, qui sait déjà ce qu'il va en faire -redorer le lustre de la grande Russie. Des récits d'ascension sans frontière entre le bien et le mal. 

 

Critique cinéma : "Le Mage du Kremlin" d'Olivier Assayas, un thriller  politique quasi-documentaire sans éclat | France Culture

 

Baranov est un jeune contemporain de la chute du communisme en Russie : il hante les soirées interlopes de l'underground moscovite, devient metteur en scène de théâtre avant-gardiste, côtoient les oligarques, nouveaux maîtres du pays, observe la déchéance d'un Président alcoolisé hors-sol, voit sa petite amie Ksenia (Alicia Vikander, idéale) le quitter pour son ami Dmitri Sodorov (Tom Sturridge, inspiré par Mikhaïl Khodorkovsky), un richissime homme d'affaires, avant de devenir un producteur de télévision innovant et influent. Il est contacté par l'oligarque Boris Berezovsky qui en fait son bras droit. Il accepte : afin d'échapper à la perte de sens de la période et se sauver ? Berezovsky (Will Keen, parfait) et Baranov, un temps maintiennent sous perfusion médiatique et politique Boris Elstine, pourtant sur un inexorable déclin. Ils lui imposent Vladimir Poutine comme Premier ministre. Ce dernier devient Président de la Confédération de Russie en mai 2000. A partir de cette date, Vadim Baranov acquiert petit à petit une place privilégiée auprès du Tsar (dont nous ne saurons rien de la vie privée), au point de se rendre indispensable, un spin doctor omnipotent, privé de dilemme moral, l'accompagnant sans ciller dans toutes ses turpitudes jusqu'en 2014, redevenant au passage l'amant de Ksenia, devenue entre-temps vaguement jet-setteuse. Des liens noueux, quand vie privée et vie publique se conjuguent. Nous tairons la scène qui clôt le film, d'une brutalité sèche et énigmatique, tout à la fois.

 

Le mage du Kremlin - fr | Gaumont, depuis que le cinéma existe

 

V. Poutine remet au pas les oligarques, Berezovsky se suicide dans son exil aux États-Unis. Sirodoc est arrêté puis incarcéré. Poutine met également au pas la société russe en usant de toutes les méthodes propres à un autocrate sans vergogne. Sans état d'âme, Barnov met ses pas dans ceux du chef, sourd aux protestations de Ksenia, dont les cas de conscience sont sporadiques. Après l'invasion de la Crimée en 2014 et les prémices de la cyberguerre, mis au ban de l'humanité démocratique, Baranov et Ksenia se retirent dans une province de Russie afin d'élever leur fille. Baranov est un conjoint affectueux et un père aimant. Les femmes font de la figuration. Un système totalement patriarcal

 

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Que fait Olivier Assayas dans son film de la violence autocratique tous azimuts de Poutine et du cynisme assumé de Baranov ? Réussit-il à trouver le juste milieu entre la juste dénonciation du césarisme poutinien, une bête à sang froid, secondé par un inspirateur sans scrupule, et l'indispensable incarnation qui complexifie immanquablement les personnages, quitte à les rendre, parfois, ici attachants, là persuasifs ? Y parvient-il, donc ? Était-ce possible, voire envisageable, de toute façon ? Bilan des courses ?

 

Le mage du Kremlin - fr | Gaumont, depuis que le cinéma existe

 

Le cinéaste, tout à sa fascination de l'impudence de Vladimir Poutine et de son âme damnée, subjugué par les ors du pouvoir, son clinquant (Olivier Assayas savait dans Sils Maria (2014) marier le goût de la parure à la déchirure de la perte), s'échine à fasciner à son tour le spectateur, lequel conserve néanmoins son pouvoir d'interprétation, comme Martin Scorsese qui, dans Les Affranchis (1990), séduit par la roublardise fantasque de la mafia, parvenait presque à nous la rendre sympathique. Il emprunte également au cinéaste italien le rythme haletant du récit, la nervosité du montage, la mise en scène limpide, portés par une voix off omnisciente, comme un train qui fonce dans la nuit. Le narrateur (Baranov) loquace toujours en avance sur son interlocuteur américain (l'universitaire sur la réserve), donc sur le spectateur potentiel, porte le récit : raconte nous une histoire bigger than life !

 

Le Mage du Kremlin” adapté par Olivier Assayas, une efficace radioscopie du  système Poutine

 

Toutefois, chez Olivier Assayas, le chapitrage cloisonne chaque époque dans une structure d'épisode de série, un autre biais pour captiver plus encore le spectateur accro au genre. Si les signes d'élection ou d'acceptation sociale l'envoûtent particulièrement : les personnages qui gravitent autour des sphères du pouvoir et pris par leurs tensions, il active toutefois d'autres leviers afin de nous inclure dans son monde fantasmé.

Le cinéaste joue par exemple avec le désir du retour à l'ordre qui étreint tout un chacun après une bourrasque politico-sociale incontrôlable. La montée en puissance anarchique des oligarques, figure d'un capitalisme débridé, son dressage, la lutte acharnée contre la corruption généralisée, la criminalité mafieuse et le grand banditisme, attributs de la présidence de Boris Elstine, la liquidation du terrorisme tchétchène, ne semblent souffrir aucune nuance. On applaudirait presque le maître du Kremlin pour sa fermeté régulatrice : réintroduire du vertical, là où l'horizontal a échoué, s'est montré impuissant. D'autant que les qualités exigées pour la conquête du pouvoir ne sont pas les mêmes requises dans son exercice (voir à ce sujet Virginie Martin et Bruno Cautrès, Jeux de pouvoir. Quand les politologues regardent des séries, Les Éditions du Cerf, 2026).

 

Le mage du Kremlin - fr | Gaumont, depuis que le cinéma existe

 

V. Poutine et Vadim Baranov esquivent ou surmontent les innombrables péripéties qui ponctuent l'exercice chaotique du pouvoir avec une bonhomie suspecte. Deux manipulateurs stratèges bien trop débonnaires pour être vraisemblables.

 

La soif du pouvoir qui meut les deux protagonistes, fascine moins Olivier Assayas pour l'opportunité de s'enrichir qu'offre son exercice (le combi Dolce & Gabbana), que pour la névrose qui mène à assimiler le pouvoir à la vie, à la lutte contre la mort, au point de devenir un gage d'éternité, la faculté d'une ivresse de liberté irrépressible, donc maléfique, d'où la blancheur livide des paysages.

 

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Le film, et il n'est le seul dans ce cas, à l'image de nombreuses séries (The West Wing, 1999/2006) et autres films qui nous plongent dans les arcanes du pouvoir -ses rouages et ses méandres-, satisfait les revendications démocratiques de notre temps, en ce qu'elles exigent une transparence totale, ou presque, des faits et gestes de ceux qui ont la charge de gouverner, une fascination paradoxalement démultipliée lorsqu'il s'agit d'un monstre (La Chute, en 2004, de Oliver Hirschbiegel, sur les derniers jours d'Adolf Hitler dans son bunker en avril 1945 : pénétrer dans l'antre du démon, s'en approcher, puis se faire adopter, ça en titille beaucoup) ; vieille, très ancienne exigence du peuple qui réclame la publicité et des lois et de ceux qui les façonnent. N'importe !

 

Le Mage du Kremlin" : la conquête, puis l'exercice du pouvoir par le "tsar"  Poutine, dans un thriller signé Olivier Assayas

 

Il n'était pas dans notre propos de prêter une quelconque volonté d'allégeance du cinéaste français au Tsar de toutes les Russies, bourreau de l'Ukraine, dans l'attente d'un impossible hommage du Kremlin. N'empêche ! Le Mage du Kremlin nous laisse pour le moins réservé sur le fond comme sur la forme que l'on sait insécables. Reste un film qui en aucun cas ne laissera quiconque indifférent. Les auteurs se font-ils les fourriers à leurs corps défendant de la propagande du Kremlin ou au contraire parviennent-ils à percer à jour la logique du pouvoir russe, le cinéma comme instrument heuristique ? Faut-il vaincre quoi qu'il en coûte ou servir une cause, tout en restant fidèle à des principes ? La fin justifie-t-elle les moyens ? En reparler, à coup sûr.

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Le Mage du Kremlin de Olivier Assayas (2025) - Unifrance

 

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Publié dans pickachu

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