H.G.Clouzot, Manon (1949), Paul et les Juifs

Publié le par O.facquet

Henri-Georges CLOUZOT - Festival de Cannes

Henri-Georges Cluzot

"Si vite que coure le mensonge, la vérité un jour le rejoint"

Jacob Cats

 

L'assassin habite au 21, Henri-Georges Clouzot, 1942 - Le blog d'Alexandre  Clément

 

Avec l'âge, le passage de témoin se fait plus pressant, le temps presse, inexorablement. Avec une obsession : ne pas laisser tomber aux oubliettes de l'Histoire ce que nos artistes les plus talentueux ont pu léguer d'universel à l'humanité parfois oublieuse : ce qu'à Dieu ne plaise. Faire œuvre de partage, en somme, avant de passer la main. Transmettre comme une sorte d'héritage, un bien qu'il serait égoïste de garder par devers-soi. Le présentisme tenace, la multiplication des réseaux de diffusion, un système réticulaire qui cloisonne davantage qu'il ne désenclave, l'ensemble provoque un repli généralisé sur une zone de confort artistique structurellement étriquée. Par la force des choses (trois chaînes de télévision), enfants, adolescents et jeunes adultes, nous avons pu nous forger une culture cinématographique substantielle ; par la forces des choses -nous pensons bien sûr au Cinéma de Minuit présenté par Patrick Brion sur France 3, ou La dernière Séance, toujours sur France 3, présentée par Eddy Mitchell de 1982 à 1998, entre autres. La Traversée de Paris (1956), par exemple, de Claude Autan-Lara, cinéaste qui vieillira mal, avec Bourvil, Jean Gabin et Louis de Funès, était connue de tous.

 

La Traversée de Paris - ici

La Traversée de Paris, Bourvil, de Funès et Gabin

 

Le paysage audiovisuel s'est considérablement métamorphosé ces quarante dernières années. D'où ces quelques mots en forme de lègue, histoire de ne pas laisser entendre que les nouvelles générations seraient désormais incapables d'apprécier ce qu'il y a eu jadis de beau -condescendance générationnelle facile et urticante. Au cinéma, par exemple. Qui plus est, en noir et blanc. Cela se complique. N'importe ! La pédagogie est l'art de la répétition. Biaiser avec le système, où l'on est parfois de toute façon tricard. Prendre son bâton de pèlerin. Et en route. La jeunesse n'est pas une vertu, la vieillesse non plus.

 

Henri-Georges Clouzot : "L'idée de tourner un film issu d'un grand texte  est une absurdité" | France Culture

 

Si le cinéaste, dialoguiste, scénariste et producteur Henri-Georges Clouzot (1907-1977) disparaissait bientôt définitivement des radars cinéphiles, ce serait pire qu'un crime : une faute tout bonnement. Dieu sait pourtant que le monsieur ne fut guère amène dans l'exercice de son art, c'est le moins qu'on puisse dire. Repousser néanmoins à plus tard le débat sur l'auteur et son œuvre, dissociables ou pas. Ou le laisser à d'autres.

 

Henri-Georges Clouzot part à l'aventure avec Le Salaire de la peur -  Festival de Cannes

Le salaire de la Peur, Montant et Vanel

 

Excusez du peu, mais Henri-Georges Clouzot est tout de même le réalisateur de L'Assassin habite au 21 en 1942 (Pierre Fresnay et Suzy Delair, fille de l'air en Allemagne à l'époque), du Corbeau en 1943 (toujours Fresnay, impeccable), de Quai des Orfèvres en 1947 (pour lequel il est aussi dialoguiste, pour le plus grand plaisir de Louis Jouvet), de Manon en 1949 (nous allons y revenir), du Salaire de la peur en 1953, avec Ives Montant et Charles Vanel, des Diaboliques (le trio Simone Signoret/V.Clouzot/Paul Meurisse) en 1955, du Mystère Picasso en 1956, des Espions (prudence : ce film peut terroriser les enfants, des coups de téléphone inoubliables, plus précisément le dernier, souvenirs, souvenirs), La Vérité en 1960 (le quatuor imparable Bardot/Frey/Vanel/Meurisse), ou L'Enfer (inachevé, Romy Schneider et Serge Réggiani) en 1964 : Claude Chabrol reprendra l'idée en 1994, avec un titre éponyme, avec Emmanuelle Béart et François Cluzet. Les trois premiers films du cinéaste trahissent l'influence bénéfique du cinéma expressionnisme de Fritz Lang. Le succès de son cinéma lui ont également valu le surnom d'« Hitchcock français ». C'est pour dire l'importance du bonhomme.

 

Re)Voir - « La Vérité » de Clouzot, une tragédie en deux temps - Maze.fr

La Vérité, Bardot et Frey

 

Dans le genre du film noir, difficile encore de nos jours de l'égaler. Un maître. Tyrannique pourtant avec ses acteurs et ses collaborateurs, exécrable sur les tournages, en particulier avec ses actrices, un torturé devenu bourreau : il lui est arrivé ainsi de lever la main sur certaines d'entre elles, dit-on. Le talent ne devrait jamais permettre l'inacceptable : il gifle Cécile Aubry durant le tournage de Manon, sa réputation de sadique s'en trouve, paraît-il, renforcée ; dans La Vérité il agira de même avec Brigitte Bardot qui, elle, en revanche, lui rendra coup pour coup. Bien lui en a pris. Le génie ne dispense pas de se conduire honorablement, avec respect et civilité. L'intelligence créatrice malheureusement n'entre pas toujours en résonance avec l'honnêteté et la bienséance, non ? Un perfectionnisme pathologique n'est en aucune sorte une excuse recevable.

 

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Arte et Canal+ nous ont permis récemment la redécouverte de Manon, Lion d'or à la Mostra de Venise en 1949, librement adapté du roman de l'abbé Prévost (Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, publié en 1731), sorti en 1949, avec Cécile Aubry (Manon Lescaut), Michel Auclair (Paul Desgrieux) et Serge Reggiani (Léon, frère de Manon), du lourd ; un film à l'origine de notre propos du jour.

 

MANON – Henri-Georges Clouzot (1949)

 

Nous sommes en 1944. Un bateau vient d'appareiller à Marseille. Un des lieutenants du bord découvre deux passagers clandestins. Le capitaine décide de livrer le jeune couple, Manon et Paul, à la police d'Alexandrie à son arrivée. Il se laisse toutefois attendrir en tout bien tout honneur par la jeune femme, plutôt accorte, et finit par convier les deux charmants amants dans sa cabine pour un interrogatoire finalement amical. Ceux-ci se mettent alors à raconter leurs pérégrinations tumultueuses des derniers mois. La suite appartient aux curieux. Une succession de flash-back ponctue le film et lui offre sa cohérence et sa dramaturgie, tout à la fois. Du grand cinéma -l'art du montage (Max Douy) et de la mise en scène à son sommet, d'une grande virtuosité-, comme très souvent chez Henri-Georges Clouzot. La direction d'acteurs et d'actrices (très jeunes), la prise de son de William-Robert Sivel, la photographie (Armand Thirard), les décors (en intérieur et en extérieur, l'excellent Max Douy de nouveau), et la pertinence des dialogues, sans afféteries, ne sont pas non plus étrangers à la réussite du film. Sans oublier quelques audaces scénaristiques sur lesquelles nous allons nous attarder à présent avec délectation, teintée toutefois d'une certaine appréhension. Les temps sont âpres, peu propices à la nuance. Nous sommes sommés comme naguère de choisir fissa un camp. Que le mot est laid. Voyons voir.

 

MANON – Henri-Georges Clouzot (1949)

 

1)Paul Desgrieux est un ancien jeune FFI. Il rencontre Manon (Cécile Aubry) au moment où des résistants de la dernière heure cherchent en vain à la tondre : sa mère tenait un bar ouvert à l'occupant. Dans une église désaffectée à moitié détruite par les bombardements, un coup de foudre les unit : ils s'enfuient. Le cinéaste fait montre d'une dextérité stupéfiante dans la mise en scène de cette rencontre inattendue. En outre, comme toujours chez Henri-Georges Clouzot, les personnages sont complexes -Manon est un petit animal attiré par tout ce qui brille, tel un phalène attiré par une lumière vive, instable et envoûté par le luxe, au point de fréquenter une maison de passe bien tenue pour vieux riches frustrés-, Paul (Michel Auclair, le fantôme de Gérard Philippe), quant à lui, oscille entre révoltes vaines, désespérées, et soumissions humiliantes aux caprices de sa belle, laquelle a pris goût pour l'argent facile : le film s'apparente ainsi à un véritable traité moraliste sur le masochisme amoureux masculin -reconnaissons que ça existe. Et pourtant, ils s'aiment, vraiment. Un contraste éloquent s'invite entre les ignominies de l'époque et la naïveté de leur passion.

 

Manon | Film-Rezensionen.de

 

La noirceur d'Henri-Georges Clouzot est terrible : meurtre, trahisons à répétition, malhonnêteté, pulsions sexuelles plus ou moins refoulées ; à cet égard, remarquons que le cinéaste, entre répulsion et fascination, est lui-même affecté par le personnage de Manon, jeune fille amorale, insensible au péché, qu'il fera du reste mourir après un long chemin de croix en Terre sainte, à la recherche illusoire d'un paradis perdu. Un martyr qui rachète peut-être ses égarements et autres incartades passés.

 

Manon (Henri-Georges Clouzot, 1948) - La Cinémathèque française

 

2)Clouzot réalise Le Corbeau en 1943, un film financé par l'occupant allemand, produit par La Continental (société française de production de cinéma créée par Goebbels), ce qui lui vaut d'être inquiété à la Libération -il est frappé d'une suspension professionnelle-, son film ayant été comparé à Mein Kampf -rien que ça-, les communistes (toujours dans la finesse) l'accusant d'offrir une image dégradante de notre pays, tandis que dans le même temps, Le Corbeau est condamné par les conservateurs et la Centrale catholique (à la rectitude morale jamais prise en défaut) pour immoralité : on y connaît néanmoins des spécialistes patentés, des récidivistes impénitents. Il est vrai qu'à l'époque Goebbels fait diffuser le film à l'étranger. Ce qui n'aide pas. Henri-Georges Clouzot, aussi bien éloigné de la France rance de Vichy que des canailles staliniennes, bénéficie rapidement d'un retour en grâce, via l'intervention déterminante de personnalités de poids comme Pierre Bost, Jacques Becker ou encore Henri Jeanson.

 

MANON – Henri-Georges Clouzot (1949)

 

3)Et c'est là que Manon ne laisse pas de surprendre. Force est en effet de constater qu'Henri-Georges Clouzot donne ostensiblement des gages d'humanisme et de probité morale cinématographique, sans doute pour mettre un terme définitif à toute forme de suspicion de collaboration passive à son endroit. Sur le bateau susmentionné qui vient d'appareiller à Marseille, des Juifs indigents ashkénazes, rescapés du génocide nazi, embarquent pour immigrer illégalement vers le futur État d'Israël, alors Palestine mandataire sous mandat britannique. Ils sont accueillis par l'équipage dans les cales du navire avec une bienveillance surjouée, moyennant un arrangement financier douteux entre un passeur interlope et le capitaine, un brave type tout de même. De ce point de vue, un matelot qui se laisse aller à une saillie antisémite se fait rapidement moucher sans ménagement par un de ses acolytes qui lui rappelle le sort infligé depuis toujours à ce peuple errant.

 

Manon de H-G Clouzot (L'Ecran Français 1949)

 

Henri-Georges Clouzot prend de surcroît de nombreuses minutes pour filmer les réfugiés en partance pour la Terre promise chanter en chœur l'Hatikvah qui deviendra bientôt l'hymne de l'État hébreu. Arrivés en Palestine (tournage au Maroc et en Algérie), accueillis puis protégés par la Haganah (défense en hébreu), à la suite d'une panne mécanique, lors d'une traversée du désert, ils sont massacrés jusqu'au dernier par des habitants du territoire, des méharistes arabes. Un massacre qui donne lieu à des scènes éprouvantes : vieillards, femmes, enfants sont froidement abattus. L'insistance d'Henri-Georges Clouzot à filmer ces séquences tragiques et/ou lyriques, la place qu'elles occupent, sans suspecter la sincérité du propos, illustrent une volonté certaine de se laver une bonne fois pour toute d'une quelconque sympathie pour l'ancien occupant nazi, comme des collabos, voire de tout soupçon d'antisémitisme larvé, davantage qu'une prise de position politique sur la première guerre israélo-arabe, laquelle fait rage lors de la sortie du film (1949). Le réalisateur ne prend pas parti à ce sujet, à l'évidence. Ce n'est pas la question.

 

Manon : Henri-Georges Clouzot modernise Manon Lescaut (en DVD)

 

Pour tout dire, l'univers trouble et tourmenté du travail d'Henri-Georges Clouzot, aux convulsions multiples, la complexité fascinante de ses personnages, en définitive la puissance rare de ses films, ne laissent pas indemne le spectateur, en proie à un désarroi compréhensible. Malgré sa rugosité, son ambivalence, les portraits féminins douteux, son œuvre mérite cependant une attention toute particulière. Prions pour qu'elle ne tombe jamais dans l'oubli.

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Manon, Henri-Georges Clouzot, 1949 - Le blog d'Alexandre Clément

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Publié dans pickachu

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