L'ardent de l'amer : S.Spielberg versus P.Benchley. Cinéma et littérature.

Publié le par O.facquet

Les Dents de la mer | Dossier pédagogique

 

La vérité est si obscure en ces temps et le mensonge si établi, qu'à moins d'aimer la vérité, on ne saurait la reconnaître.

Blaise Pascal

 

 

Si Les Dents de la Mer (1975) est un chef-d'oeuvre cinématographique désormais incontestable (la musique a été composée par le grand John Williams, ce qui déjà n'est pas rien), le roman éponyme de Peter Benchley, réédité cette année et publié une première fois en 1974, l'est tout autant. Il est sans doute urgent de le lire (le dévorer) cet été. Et de revoir (ou découvrir) le film, histoire de se jeter à l'eau.

 

Arras Film Festival 2023 / “Les Dents de la mer” de Steven Spielberg -  Bulles de Culture

Le chef Brody

 

Si la trame est quasi identique, ils diffèrent sur de nombreux aspects, ce qui n'est pas anecdotique. Le film et le roman mettent en scène un requin blanc vorace, mangeur d'hommes, de femmes et d'enfants, sans distinction -aucun a priori genré-, qui attaque les baigneurs d'une station balnéaire de la côte Est des États-Unis située sur l'île fictive d'Amity. Le chef local de la police, Martin Brody (l'excellent Roy Scheider dans le film, déjà impeccable dans le French Connection de William Friedkin en 1971), nouvellement arrivé sur les lieux (il a fui dans le film New York et sa criminalité galopante), un havre de paix pense-t-il, se voit contraint, afin de sauver la saison estivale, de partir à la chasse du carcharodon carcharias rabique, flanqué d'un biologiste marin, Matt Hooper (Robert Dreyfuss dans l'adaptation), et d'un chasseur de requins iconoclaste, Quint, joué par le shakespearien Robert Shaw.

 

Les Dents de la mer - Peter Benchley - Éditions Gallmeister

 

Steven Spielberg demeure en 1975 dévoué aux fondamentaux du genre, le film d'horreur, il s'agit de terroriser le spectateur, de le tenir en haleine, voire en laisse, deux heures durant, de lui donner à désirer la normalité entre deux coups de mâchoire, et le retour à la normale finit toujours par arriver ; le spectateur part rassuré, voire apaisé. La violence, source d'un plaisir malsain, permet l'adhésion ultérieure à une contre-violence à la fois attendue et désirée. Quelque part, à ce moment précis, le film fascise (Serge Daney).

 

Mort de Susan Backlinie : première victime du requin dans "Les Dents de la  mer", l'actrice s'est éteinte à 77 ans - midilibre.fr

Congés payés bientôt gâchés 

 

S'il existe un lien entre le film d'horreur, voire le film-catastrophe, c'est-à-dire la violence, et la pornographie, c'est qu'elles sont exclusives l'une de l'autre. La jeunesse batifole au tout début du film : on fume et on se promet du bon temps. Elle ouvre la voie aux exactions du prédateur marin, lequel met un voile définitif dans le film à toute forme de sexualité : voyez comme le chef Brody, de retour d'une harassante journée de travail, freine avec doigté les sollicitations sensuelles de madame. Tout rapport physique est suspendu ou prend l'eau. Il n'y a que la fraternité virile des trois chasseurs pour éveiller sagement une homosexualité latente bien mesurée. Une façon comme une autre de sublimer l'interdiction susmentionnée. Une fin noble sur fond de violence viriloïde -entre hameçons et âmes sœurs. Notons toutefois que cette chasse finale ne manque d'humour : le réalisateur, qui se reconnaît dans le personnage du scientifique, moque la virilité du vieux chasseur au caractère bien trempé -la séquence de l'exhibition des blessures- qui finira dans l'estomac du poisson, une virilité réduite à peu de choses, en somme.

 

Les Dents de la Mer (Jaws) de Steven Spielberg - 1975 - Shangols

La mort à la plage

En outre, force est de relever que Steven Spielberg, qui ne possède pas à l'époque les moyens techniques dont abusent aujourd'hui certains réalisateurs, fait montre d'une habilité remarquable, économe d'effets spéciaux (spécieux?), dans la mise en scène, le jeu d'acteurs et le montage, pour créer une angoisse de tous les instants, là où d'autres rament afin de nous faire frissonner un temps soit peu. Un maître. Une référence pour ses contemporains, également pour les générations suivantes (Duel en 1971 annonçait déjà tout ça).

 

Les Dents de la mer : Steven Spielberg raconte comment le tournage a failli  virer au drame

 

Un des biais de la mise en scène que le cinéaste domine avec talent et dextérité consiste à filmer l'ensemble de deux points de vue seulement, quelles que soient les situations, ce qui place le spectateur dans une situation d'irrresponsabilisation ambiguë : le point de vue du chasseur et celui du chassé. Et là, Steven Spielberg excelle, sans faire de vagues. Flottement spéculaire et perte de tout point de repère se conjuguent. Une identification réduite qui oscille uniquement entre ce double point de vue. Certains parleraient de manipulation. On nous mènerait donc en bateau. Ne pas sombrer ici dans une quelconque paranoïa.

 

Retour sur... "Les dents de la mer", le premier chef-d'oeuvre de Steven  Spielberg

 

À cet égard, le chef Martin Body, souvent gauche et mal à l'aise, victime d'aquaphobie, persuadé d'être inadapté à ses nouvelles fonctions, confronté à la terreur la plus primale, surmonte ses peurs, débarrasse la petite île du monstre sous-marin avec héroïsme et perspicacité, alors que le vieux loup de mer, à l'assommante virilité, vient de finir en bouillie dans la gueule caverneuse du prédateur marin. Autre clin d'oeil antimacho. Le verbe haut incontinent, il n'est pas toujours profitable de la ramener à tort et à travers. Il n'y a parfois que la fin de triste. Avis aux amateurs.

 

Les Dents de la Mer - Film 1975 - AlloCiné

Quint

 

Le personnage de Quint est toutefois racheté par le réalisateur lorsque le vieux marin raconte à ses compagnons de pêche qu'il a appartenu à l'USS Indianapolis, célèbre pour les circonstances de son naufrage le 30 juillet 1945, naufrage qui reste à ce jour le meurtrier de l'histoire de la marine militaire américaine. Il en gardé depuis une dent contre les requins -une séquence absente du roman. La Seconde Guerre mondiale reviendra de manière récurrente dans l'oeuvre du cinéaste.

 

Analyse : Les Dents de la mer (Steven Spielberg)

 

Or, si terroriser le spectateur est la vocation première du film de Steven Spielberg, le roman de Peter Benchley, plus mordant, dont le film est l'adaptation libre, dit bien autre chose. Certes les similitudes abondent, et dans l'ensemble le film reste plutôt fidèle au livre. Il est néanmoins question dans le livre d'un couple peut-être mal assorti, de rapports de classes obsédants, d'infidélité, de liens louches qu'entretiendrait le maire de la station balnéaire avec la mafia, entre autres.

 

Les Dents de la mer" (Jaws) de Steven Spielberg | Le Club

Matt Hooper

 

Steven Spielberg élimine toute référence aux rapports de classes qui parasitent les relations entre Martin Brody, originaire d'Amity dans le roman et issu d'une petite classe moyenne, et son épouse, Ellen, issue quant à elle d'une famille aux revenus confortables, une transfuge de classe contrariée. Le couple, et c'est assez rare pour le signaler, vit une crise sourde mais douloureuse, ce qui, ne noyons pas le poisson, va pousser Ellen dans les bras du jeune et séduisant Matt Hooper, habitué à nager en eau trouble. L'adultère est consommé. Matt est également issu de son rang, il est de surcroît le plus jeune frère d'un des anciens amants d'Ellen.

 

Les Dents de la Mer - Film 1975 - AlloCiné

Monsieur le maire (Murray Hamilton)

 

Le chef Brody (un flic presque raté, pourtant respectable et respectueux) se sent de la sorte déplacé, à la fois dans son couple comme dans ses relations avec certains habitants aisés de l'île, à l'instar du maire, Larry Vaughn, dont les véritables motivations lui sont dictées par ses relations avec la mafia : il est certainement mouillé dans des affaires que la morale réprouve. Steven Spielberg a occulté cet aspect sulfureux du roman, au moment où les États-Unis d'Amérique traverse une profonde crise politique et économique, doublée d'une humiliation militaire et diplomatique au Vietnam. Un maire bientôt en fuite. : il met les voiles. Le cinéaste est donc un bon patriote.

 

Les Dents de la mer : improbable inventeur du blockbuster

 

Si dans les années 1960 et 1970 le sexe et la violence dans les films d'horreurs et les films-catastrophe (La Tour Infernale de John Guillermin en 1974, et son couple illégitime) ne font pas bon ménage, et que la drague (filons la métaphore marine) se doit de rester dans des limites raisonnables, Peter Benchley dans son roman s'en donne au contraire à cœur joie, sensualité et relation extra-conjugale prennent même le pas sur l'épouvante, laquelle est au cœur du film de Steven Spielberg, à telle enseigne que dans le roman le bellâtre finit par faire corps avec son objet d'étude : il est dévoré par le requin alors qu'il plonge pour l'examiner et chercher un moyen pour s'en débarrasser, tout à la fois. On ne trompe pas la police impunément. Chez Steven Spielberg, le policier et le scientifique nouent une amitié forgée dans la lutte. Matt Hooper est cependant mis en cage quelque temps. On ne sait jamais. Steven Spielberg : un citoyen américain exemplaire et puritain.

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Les Dents de la mer : La véritable histoire derrière le film de Steven  Spielberg | Vanity Fair

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Publié dans pickachu

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