Rien de nouveau à l'Ouest : La Ballade de Buster Scruggs (2018) des frères Cohen.

Publié le par O.facquet

La Ballade de Buster Scruggs | The Ballad of Buster Scruggs | 2018

Si quelqu'un veut se souiller par le péché, Dieu 

lui en facilite les moyens, de même il aide

celui qui veut marcher dans la bonne voie

 

Le Talmud

 

à ma fille Lucie

 

Les frères Cohen sont des cinéastes américains, connus pour un partenariat quasi permanent, ce qui en fait son originalité, et sa richesse. A quelques exceptions près, leur collaboration féconde est un long fleuve tranquille, ponctuée de chefs-d'oeuvre indispensables et de films mineurs qui toutefois méritent le détour (la politique des auteurs) : The Big Lebowski en 1998 ou True Grit en 2010 pour les premiers, pour les seconds : The Barber en 2001 ou Ave, César en 2016. Jusqu'en 2003, seul Joël Cohen (né le 29 novembre 1954 dans le Minnesota) est mentionné, A partir de 2004, avec Ladykillers, Ethan (né le 21 septembre 1957, également dans le Minnesota) l'est aussi. Pour Macbeth, seul le nom de Joël Cohen est crédité puisqu'il le réalise seul. A partir de 2020 : l'un et l'autre se lancent dans des projets en solitaire.

 

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L'expression est désormais galvaudée, force est cependant de signaler que La Balade de Buster Scruggs, sorti en 2018, est un ovni fracassant. Vraiment. Idéal pourtant pour une paisible soirée d'été. Un film disponible sur Netflix, un western à sketches de deux heures douze, écrit et réalisé par les Cohen brothers -le genre est exploré sous toutes ses coutures-, une œuvre à la fois souvent drôle et burlesque, ironique, cruelle, violente et corrosive, toujours mélancolique et profonde.

 

True Grit - Film 2010 - AlloCiné

 

Le film se répartit en six volets d'une durée variable mettant en scène les légendes, mythologies, épopées, contes et autres fables du Far West. Chaque chapitre est consacré à une histoire différente de l'Ouest américain, l'ensemble aurait ainsi pu constituer une mini-série (d'où un malentendu au départ avec la plate-forme susmentionnée), elle aurait certainement trouvé sa cohérence ; un genre en vogue actuellement. Il en a été autrement. Pour notre plus grand plaisir. Et le bonheur, ça ne se refuse pas, en particulier par les temps qui courent.

 

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Les frères Cohen

 

Le film a été en outre récompensé à la Mostra de Venise 2018 du Prix du meilleur scénario et aux Oscars 2019, il est reparti avec celui du meilleurs scénario adapté, des meilleurs costumes et de la meilleure chanson originale pour When a Cowboy Trades His Spurs For Wings -le côté juke-box de l'oeuvre, revendiqué par les réalisateurs. Un bilan globalement positif, en somme.

 

LA BALLADE DE BUSTER SCRUGGS - Cinéma Utopia Avignon

 

La Ballade de Buster Scruggs prend le spectateur en étau pour ne plus le lâcher (il ne s'en plaindra jamais) : deux épisodes, le premier et le dernier, d'une qualité époustouflante, quoique différents, nous laissent coi, interdit, admiratif, sur le fond et la forme, tout à la fois. Entre les deux segments, nous sommes conviés à un voyage aventureux, une anthologie erratique, dont nous sortons flottant, la tête dans les étoiles, l'esprit apaisé, le regard perdu nulle part. Le soft power yankee n'a toujours pas dit son dernier mot, donc. La source semble définitivement intarissable. La preuve en est. Irréfutable. Tant en parlant d'eux, ils continuent sans relâche à parler de nous, au passage, de nos joies, nos peines, voire de nos lâchetés, sans omettre nos désillusions les plus tenaces. Le western n'a à cet égard jamais rien fait d'autre, non ? La Balade de Buster Scruggs embrasse avec héroïsme et réussite la totalité des défis qu'il s'était imposé. Un travail d'orfèvre. En route.

 

La Ballade de Buster Scruggs des frères Coen: Explication | Le Rayon Vert

 

La séance s'ouvre sur la première histoire du livre, illustré, The Ballad of Buster Scruggs and others Tales of the American frontier. Le film sera séquencé comme un album, sous la forme de six étapes, six autopsies d'un genre intemporel : le western, pour une nation à nulle autre pareille.

Un mot encore : si film ne s'était pas présenté sous la forme d'une fiction cinématographique, nous aurions à coup sûr été les spectateurs d'une vanité de la plus belle eau : majoritairement, les motifs qui se présentent sont des objets qui font écho à la fragilité et la brièveté de la vie, souvent cruelle, au temps qui passe, aux amours perdus, à la mort aux aguets. Voyons voir. Et en rire autant que faire se peut.

 

La ballade de Buster Scruggs | Site officiel de Netflix

 

La ballade de Buster Scruggs

Buster Scruggs (Tim Blake Nelson) est un hors-la-loi dérisoire, doublé d'un tireur délite à la gâchette facile, un matamore avant tout bavard impénitent, commentateur pathétique et satisfait de ses exploits virils sans lendemain. Chanteur flanqué d'une guitare à ses heures perdues. Jusqu'au jour où il trouve plus véloce que lui ; il apprend un peu tard ce que monter au front veut dire. Ce premier épisode mêle avec habilité l'ironie au sarcasme, pour conclure avec une envolée poétique déroutante, mais réussie. La morale de l'histoire : il vaut mieux souvent ne pas trop la ramener, la jouer profil bas. L'hubris (de Nice, par exemple, ou d'ailleurs après tout) peut nuire. Suivez mon regard. A bon entendeur.

 

La Ballade de Buster Scruggs | TSF Jazz

 

Près d'Algodones

Où il est question du fatum. En d'autres termes : il est difficile, voire irréalisable, de chercher à échapper à son destin. Nous assistons au braquage d'une banque nichée dans un paysage aride désolé, puis découvrons un banquier madré, un voleur dépassé par les événements (James Franco), suivons une pendaison sur la corde raide, et des Amérindiens remontés sur le pied de guerre. Un épisode d'une cruauté burlesque désopilante où la force prime désespérément sur le droit. Et Dieu dans tout ça ? Dans cet épisode, à l'instar des cinq autres, personne ne l'évoque. Qu'en est-il de la supposée religiosité omniprésente nord-américaine (Dieu et le dollar) ?

 

La Ballade de Buster Scruggs (The Ballad of Buster Scruggs) de Joel & Ethan  Coen - 2018 - Shangols

 

Ticket et repas

Un impresario mutique (Liam Neeson) sillonne l'Ouest avec un spectacle ambulant unique : un jeune homme (Harry Melling) privé de tous ses membres récite, soir après soir, du Shakespeare, divers poèmes, singe les discours de Lincoln ou narre avec componction l'histoire d'Abel et Caïn, devant un public la plupart du temps clairsemé. Avec un inégal succès. Où l'on nous fait comprendre que l'argent chez certains nécessiteux ne fait pas bon ménage avec les sentiments, amicaux ou professionnels, quand l'urgence de pouvoir se nourrir s'impose. La fin de l'épisode est d'une cruauté froide et glaçante. Le showman devient soudain impitoyable : le comédien, faute d'avoir le bras long, prend l'eau. C'est arrivé près de chez vous. Un plongeon final d'une fluidité déconcertante.

 

Derrière les effets spéciaux numériques de la Ballade de Buster Scruggs des  frères Coen : r/movies

 

Gorge dorée

L'épisode lorgne vers le panthéisme ardent du Tree of Life (2011) de Trence Malik. Un orpailleur (Tom Waits) obstiné d'âge avancé part à la recherche d'un filon d'or dans une vallée paradisiaque mirifique où coule un cours d'eau vivifiant (nous pensons au travail des peintres américains Rockwell Kent ou Maynard Dixon). La morale de l'histoire : tel est toujours pris qui croyait prendre : un margoulin sans scrupule et au sang chaud en fait les frais. Suivez mon regard. Tout au début et à la toute fin, la nature finit par reprendre ses droits, après le passage ravageur de l'homo sapiens sapiens. Brouillard d'époque. L'ensemble est d'une beauté maîtrisée aux frontières du fantastique. La nature est magnifiquement filmée. La photographie est splendide, chamarrée, elle frôle le poster clinquant s'en jamais s'y perdre.

 

LA BALLADE DE BUSTER SCRUGGS Bande Annonce VF (2018) James Franco, Liam  Nesson - YouTube

 

La fille qui fut sonnée

Si vous craignez d'assister à la mise en scène féroce de l'absurdité de l'humaine condition, passez votre chemin. Un convoi de caravanes part pour l'Oregon. Un chien est un temps au cœur d'une querelle ridicule, laquelle aura néanmoins des conséquences néfastes. Il est également question ici d'une jolie jeune femme (Zoe Kazan) esseulée et désargentée, un brin naïve, qui meurt bêtement, comme c'est toujours le cas. La mort comme scandale. De toute façon, conseiller le suicide un peu rapidement n'est jamais sans risque, surtout lors d'un combat indécis. Nous le constatons ici malheureusement. L'épisode plus généralement propose le bavardage intempestif comme remède à l'angoisse existentielle de l'homme, un être-pour-la-mort. L'efficacité reste à démontrer. (Trè) Passons.

 

La Ballade de Buster Scruggs - TokyVideo

 

Les restes mortels

Cinq personnes, un Anglais (Jonjo O'Neill) et un Irlandais (Brendan Gleeson), tous deux d'une inquiétante étrangeté, partagent une diligence qui file bon train, sans temps mort, en compagnie d'un Français sentencieux (pléonasme), d'une femme d'âge mûr loquace (Tyne Daly) et d'un trappeur de fourrures bourru (Chelcie Ross) ; tous se rendent à Fort Morgan dans le Colorado. La route est longue et chaotique. Petit à petit, au fil d'une conversation qui vainement cherche à tuer le temps, le Français, la dame plantureuse et le trappeur s'embrouillent en ergotant continûment sur des vétilles. On ne perd pas cependant impunément son temps ainsi en présence de la camarde, plus précisément de ses valets, lesquels patiemment attendent leur heure. En l'occurrence un hôtel interlope perdu au milieu de nulle part où le voyage s'arrête définitivement pour tout un chacun. La porte de l'au-delà se referme sur les passagers. Stupéfaction du spectateur. Condoléances. Enfer ou paradis ? Allez savoir.

 

LA BALLADE DE BUSTER SCRUGGS : critique du film

 

Fin du film. A sa façon : La Ballade de Buster Scuggs est un chef-d'oeuvre d'humour grinçant, comme on dit. Les frères Cohen ont de l'or dans les yeux. Un jour, ils manqueront.

I'm a Poor Lonesome Cowboy. So long. Sans oublier que "tout est pardonnable, excepté le mensonge, l'infidélité et la trahison" (Christine de Suède).

of

La Ballade de Buster Scruggs, film américain des frères Coen, 2018

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Publié dans pickachu

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