A ton étoile : le western en majesté. The Tin star d'A.Mann (1957).

« L'exagération est le mensonge des honnêtes gens »
Joseph de Maistre
The Tin Star (1957), disponible actuellement sur Canal+, paresseusement traduit en français : Du sang dans le désert, alors que l'action se déroule presque exclusivement en ville, sur un scénario de Duidley Nichols (scénariste talentueux de La Chevauchée fantastique de John Ford en 1939, avec John Wayne), est un des meilleurs films d'Anthony Man, et un des plus beaux westerns jamais tournés, neuvième des onze westerns réalisés par le cinéaste (L'Homme de la Plaine en 1955 avec James Stewart), moins sombre et plus tendre qu'à l'accoutumée. Certes, ce que raconte le film n'a rien de particulièrement original, dans le genre il est même plutôt conventionnel. Pourtant, alors que la fragmentation des moyens de diffusion des films se renforce, il est à craindre que le cinéma d'antan disparaisse petit à petit des radars, au moment même où la profusion des fictions sérielles accélère une concurrence déjà féroce. D'où ces quelques mots en forme de passage de témoin.

Un chasseur de primes vieillissant, Morgan Hickman, la cinquantaine désabusée, revenu de tout et un brin cynique, jadis shérif, veuf et père d'un enfant défunt, tout compte fait lucide sur la nature humaine, arrive dans une petite ville de l'Ouest, lesté d'un repris de justice qu'il a envoyé ad patres, le cadavre couché en travers d'un cheval. Les habitants font montre d'emblée d'une hostilité marquée à son endroit, les notables comme les gens de peu ; si on respecte en effet les chasseurs de prime, ils ne sont en revanche guère appréciés : on les encourage à reprendre fissa leur route afin de continuer à traîner leur carcasse de ville en ville. Des tueurs errants, utiles mais détestés.

Le shérif de la localité, Ben Owens, est un jeune homme inexpérimenté, hésitant, naïf et gauche, souvent maladroit, qui affiche quelques difficultés à se faire respecter, d'autant que la brute atrabilaire du coin (Bart Bogardus) est le frère du bandit abattu récemment par Hickman. En outre, Owens, poussé par sa jeune épouse à entreprendre une reconversion professionnelle, nouvellement élu, devenu shérif malgré lui, a remplacé il y a peu l'ancien shérif assassiné -son beau-père. Une affaire de famille. Le couple vacille.

A son arrivée, Hickman lui sauve la vie, puis s'installe chez une jeune veuve accorte, Nona Mayfield (Betsy Palmer), qui vit avec son fils d'une dizaine d'années, fruit d'une liaison avec un Amérindien. Un métis, donc. Ils vivent tenus à l'écart aux abords de la cité, victime du racisme crasse d'une partie des villageois. Tous les trois sont seuls dans un monde barbare qu'ils abhorrent. Le chasseur de primes refuse le poste de shérif adjoint que lui propose Ben, mais, en homme aguerri, accepte de lui enseigner les ficelles d'un métier qu'on dira à risques, pour que le débutant s'impose et fasse enfin régner l'ordre. Ce n'est pas gagné.

Un temps de répit apaise les esprits. Petit à petit, Morgan Hickman brise l'armure, Ben apprend quelques bribes du passé chaotique et douloureux de Hickman, les raisons tragiques qui l'ont fait abandonner son poste de shérif pour celui moins honorable de bounty hunter. Morgan non seulement retrouve l'estime de soi, mais également l'amour -la récente union de Nona et Morgan se conjugue déjà au futur- et l'amitié (figures imposées du western psychologique). Il devient au passage un père de substitution et commence à croire qu'il a droit au bonheur. Or, rapidement, tout se combine soudain pour que la violence reprenne ses droits.

The tin Star (93 minutes) ne renouvelle pas le genre, incontestablement. Il repose toute honte bue sur les thématiques classiques du western. Nous assistons à une réflexion traditionnelle sur l'ordre et la loi, à un discours classique sur la justice et la violence. L'humanisme et la noblesse des sentiments forment la colonne vertébrale du récit, malgré l'hypocrisie et la xénophobie ambiantes. Les bons, les brutes et les truands s'entre-tuent : les bons l'emportent, dans un film d'apprentissage à tous les niveaux. Sans oublier l'incontournable duel final, magistral. Rien de nouveau sous le soleil, en somme. Il était une fois dans l'Ouest.

N'importe ! La qualité d'un film ne vient pas nécessairement de sa capacité fougueuse à innover. D'une part, il faut ici mettre en évidence le jeu d'acteur des deux principaux protagonistes : Henry Fonda (Morgan Hickman) est souverain -comme toujours- dans son rôle de chasseur de primes taciturne sur la voie de la renaissance (de la rédemption ?), tout comme Anthony Perkins (Ben Owens) dont la maladresse de l'acteur épouse parfaitement celle de son personnage d'homme fragile, en pleine construction identitaire. Plus périphérique, la prestation honorable de John McIntire dans le rôle attachant du médecin dévoué, Joseph McCord, philanthrope chaleureux, au destin dramatique. Lee Van Cleef se voit offrir un de ses premiers rôles consistants (presque). Les temps sont durs : les femmes font dans l'ensemble de la figuration. Ce qui ne manque pas d'agacer : l'injustice depuis a-t-elle été réparée ?

The Tin star s'avère plastiquement et dans la maîtrise de la mise en scène saisissant. Les trente premières minutes du film sont édifiantes à cet égard. Rien n'est laissé au hasard, sans pour autant que le film souffre d'un quelconque formalisme démonstratif et plombant. Il faudrait plan après plan montrer de quelle façon le cinéaste, sans avoir l'air d'y toucher, sait faire monter la tension dramatique, par un art consommé du montage (quelques gros plans opportuns), entre autres. Plus précisément, le travail sur le son (Hugo Grenzbach) et l'image (la photographie, impeccable) lors de la première séquence de l'arrivée de Morgan Hickman dans la ville, atteint comme rarement au sublime. La science du cadrage touche à la perfection, les mouvements mesurés de caméra sont d'une précision d'orfèvre, les remarquables plans larges, similaires, qui débutent et clôturent le film, les plans sur la rue principale vue de l'intérieur du bureau du shérif possédant une grande baie vitrée (belle idée de mise en scène, une fenêtre rompt l'opposition intérieur/extérieur), plus globalement le soin apporté au noir et blanc, somptueux, grâce au labeur soigné de Loyal Grigg, impressionnent à chacune des visions. La musique d'Elmer Berstein vient couronner le tout.

Il ne s'agit pas bien entendu d'opposer schématiquement la forme et le fond, indissociables. Seulement de montrer qu'en l'occurrence la forme vient sublimer le fond, le sauve d'une potentielle banalité. Par exemple lors du duel final, mais également dans la façon dont le film, là encore fidèle à certains thèmes propres au genre, illustre la lâcheté qui souvent avilit le collectif engoncé dans sa veulerie, son grégarisme vil, faisant passer son abjection pour de la prudence : les villageois -ici la banalité du mâle- sont entraînés par une brute épaisse dans The Tin Star sur la voie du lynchage, dans le but de se dispenser d'un procès en bonne et due forme. Faisant fi au passage de la présomption d'innocence, point nodal d'un État de droit démocratique.

Un homme, deux hommes, dans le film, se hissent au dessus d'eux-mêmes et viennent racheter la couardise haineuse de la multitude mesquine -on pense bien sûr à High Noon (Le Train sifflera Trois fois), sorti en 1952, de Fred Zinnemann, avec Gary Cooper et Grace Kelly ; des habitants pleutres d'une petite ville incapables de lutter collectivement contre l'injustice : le shérif, seul, fera le sale boulot, puis tirera sa révérence. Dans The Tin Star, deux hommes et deux femmes face à la foule, une masse prisonnière consentante de sa bêtise coupable moutonnière, enfermée dans ses certitudes fielleuses. Une communauté rédimée par quelques-uns. Un film très américain. Génie du cinéma US : ça saute aux yeux, non ?
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