Gabin en homme déconstruit : Le Sang à la tête de Gilles Grangier (1956)

Publié le par O.facquet

Le Sang à la tête - Film 1956 - AlloCiné

 

Mieux vaut une vérité qui fait mal, qu'un mensonge qui réjouit

Proverbe berbère

 

La Sang à la Tête, un film de Gilles Grangier, sorti sur les écrans en 1956, et disponible sur Canal+ actuellement, sonne étonnement moderne, comme on dit communément dans le journal. Il s'agit d'une adaptation cinématographique du roman Le Fils Cardinaud de Georges Simenon, publié en 1942, par les Éditions Gallimard. L'homonyme d'un célèbre philosophe des Lumières ne trouverait rien à redire au film, le trouverait même tout à fait à son goût, absolument en phase avec ses dogmes. Expliquons nous.

 

LE SANG À LA TÊTE – Gilles Grangier (1956)

 

Un ancien débardeur, François Cardinaud, très élégant, est devenu au fil des ans un armateur et un mareyeur fortuné, l'un des hommes les plus puissants du port de la Rochelle, craint, donc respecté. Un ancien débardeur qui désormais a le bras long. Père de deux enfants, il est marié avec Marthe (Monique Mélinand), une amie d'enfance, issu d'un milieu très modeste et moquée par la bourgeoisie rochelaise. Elle s'ennuie ferme dans un monde qui lui étranger, comme dans son couple, où elle fait « chambre commune mais rêves à part » avec son époux (les dialogues sont de Michel Audiard). Ce qui somme toute est plutôt rare. D'autant que monsieur est souvent absent. Il faut bien gagner sa vie.

 

Le Sang à la tête | ADRC

 

Elle étouffe dans son foyer, dans une grande demeure bourgeoise entre cuisinière, jardinier et gouvernante envahissante, pour les enfants. Madame rêve, donc. Délaissant le domicile conjugal, mari et enfants compris, elle s'enfuit, fugue avec Mimile (José Quaglio), une petite frappe désargentée, sans passé ni avenir, de retour d'Afrique, avec qui elle a fricoté naguère. François Cardinaud part à la recherche de sa femme, flanqué d'un ami d'enfance, Drouin (Paul Frankeur), bouillant de colère, commandant du cargo qui a ramené le voyou d'Afrique, auquel Mimile doit une somme rondelette. On se dit que tout ça va très mal finir.

 

Le Sang à la tête - Film (1956) - SensCritique

 

Après une enquête menée tambour battant, et quelques pérégrinations (une rencontre avec la jeune sœur de Mimile, Raymonde, qui se prostitue), François débarque sur l'Île de Ré où Marthe se cache avec son jeune amant. François Cardinaud finit par la retrouver sur le bac qui les ramène sur les côtes charentaises. Madame souhaitait rejoindre ses pénates. L'émancipation fut de courte durée.

 

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Peut-être sommes-nous ici en présence d'un des rares films de son temps à dépeindre un homme totalement déconstruit, ou presque. Une boîte à fantasmes pour néo-féministes militantes. Quant nous aurons précisé que François Cardinaud est incarné par l'immense Jean Gabin, une boule de testostérone au féminisme circonspect, on peut mesurer le chemin parcouru, l'effort exigé. Il arrive toutefois à l'armateur de tenir des propos peu amènes et plutôt cyniques, voire offensants, sur la gent féminine, qu'il décrit comme âpre aux gains, matérialiste, fortement intéressée, en conséquence aisément manipulable, via un compte en banque bien approvisionné. On a connu féminisme plus affirmé.

 

Jean Gabin dans “Le Sang à la tête” : la statue de commandeur vacillant sur  son socle

 

À Drouin, particulièrement remonté, il lance que s'il va seul à la messe le dimanche, accompagné de son grand, Madame, elle, « préfère les messes basses ». Comprenne qui pourra. Quoi qu'il soit, le dimanche, au sortir de la messe, Monsieur Cardinaud croise et salue une faune hétéroclite dont la moralité est à géométrie variable. Monsieur le curé en est chagriné. On le serait à moins.

 

LE SANG À LA TÊTE – Gilles Grangier (1956)

 

N'importe ! François Cardinaud, momentanément abandonné par sa moitié, à  bas bruit passe outre les observations fielleuses de la bonne bourgeoise locale (Hubert Mandine, l'onctueux Henri Crémieux), veule et envieuse, ignore le mépris populaire, une masse vile et revancharde, reste sourd aux « cocus » qui fusent alentour, aux moqueries plus ou moins discrètes (la mère de Mimile, Titine Babin, la poissonnière, jouée avec fougue par Georgette Anys, la cafetière incendiée par Gabin dans La Traversée de Paris de Claude Autan-Lara, la même année), il garde la tête haute en dépit des regards narquois qui accompagnent ses sorties publiques, auxquelles crânement il n'a pas renoncé. Il fait en outre preuve d'une indulgence exemplaire à l'égard d'un vieux camarade qui vient de commettre une faute professionnelle onéreuse pour le groupe.

 

Le sang à la tête : Ce classique avec Jean Gabin est adapté d'un roman  signé de ce roi du polar

 

Saluons le courage et du réalisateur et de l'acteur, et la simplicité du jeu de Marthe -un tantinet fade. Gilles Grangier instille toutefois le doute dans les esprits, lequel laisse le spectateur dans l'expectative, voire l'incertitude -et c'est tant mieux, non ?

 

LE SANG À LA TÊTE – Gilles Grangier (1956)

 

François Cardinaud, drapé dans une dignité sans doute feinte, face à cette déconvenue matrimoniale, cherche-t-il simplement à reconquérir sa femme pour s'éviter l'humiliation suprême d'être le témoin de la chute d'un empire construit à la force du poignet, nuit et jours, depuis des décennies ? Comment savoir avec certitude si l'armateur ne souhaite pas uniquement conserver son seul confort bourgeois, avec madame à la maison, les enfants à l'école, et monsieur au dehors -pas de maîtresse à l'horizon pour l'instant-, afin de continuer à faire fructifier le patrimoine familial ? Et si, tout compte fait, il était tout bonnement fou amoureux de cette femme, au delà ou au deçà de toute considération sociale ou économique ? Veut-il ne pas devenir définitivement la risée mortifère de la longue liste des précédents perdants ? Tout cela à la fois ? Allez savoir.

 

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Il n'empêche que tout au long de cette quête amoureuse pudique, François Cardinaud, impavide, fait montre à l'égard de son épouse d'un respect jamais pris en défaut, une probité à toute épreuve, repousse fermement mais poliment les avances d'une gouvernante soudain entreprenante, reste un père attentif et affectueux, ne dénigre jamais leur mère en leur présence, ni devant qui que ce soit, demeure courtois avec le petit personnel, sans trop en faire, et entrave violemment les pulsions vengeresses de Drouin lors d'un combat balnéaire homérique mais surfait : il rejette donc toute forme de masculinité toxique superflue. Il demeure généreux avec des beaux-parents vivant au dessus de leurs moyens, déjà limités. Il néglige en revanche ses propres parents (Paul Faivre, très bon, et Julienne Paroli), tout comme son frère Arthur (Gabriel Gobin), son épouse Mauricette (France Asselin), et son neveu, lesquels se plaignent de son éloignement. 

 

LE SANG À LA TÊTE – Gilles Grangier (1956)

 

Lorsque Marthe et François Cardinaud se retrouvent sur le bac en partance pour la Rochelle, les retrouvailles se passent certainement un peu trop bien, sans agressivité, comme à la suite d'une simple querelle conjugale sans  conséquence, une dispute sans importance comme en connaissent bien des couples obligés de se supporter tous les jours que Dieu fait, comme si le cinéaste n'avait pas osé affronter ce moment ô combien délicat qu'est toujours une réconciliation incertaine, laquelle engage la culpabilité de façade de l'une et le ressentiment contenu de l'autre, et inversement. Gilles Grangier ne fait confiance ni à ses acteurs, ni à son savoir-faire de metteur en scène et de monteur, sans oublier le talent de son dialoguiste hors-norme, Michel Audiard, qui aurait trouvé à coup sûr les mots pour exprimer un pardon réciproque épineux -seules quelques excuses et des promesses sans lendemain sont proférées à la va vite. A propos de cette dernière séquence, on a parlé ici ou là d'une élégante scène elliptique.

 

LE SANG À LA TÊTE – Gilles Grangier (1956)

 

Disons plutôt que le film se clôt sur une scène bâclée, expédiée sans autre forme de procès, où nulle prise de risque dispense le réalisateur de se mettre en danger devant un contexte universel pour le moins inconfortable. Une esquive davantage qu'une ellipse, de la couardise davantage que de l'élégance, à l'instar de ceux qui font passer leur lâcheté pour de la prudence. De la paresse ou/et un manque d'ingéniosité, au choix. Dommage. Jean Gabin en cinquantenaire déconstruit : il fallait cependant osé. Madame est servie.

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Le sang à la tete | 1956

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Publié dans pickachu

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