La dernière obsession de Freud (un film de M. Brown, 2023)
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"La vérité libère, le mensonge hante"
Taha-Hassine Ferhat
Le silence éternel des espaces infinis sinon effraie du moins trouble le cinéaste britannique Matt Brown, réalisateur en 2015 de L'Homme qui défiait l'infini, biographie d'un des plus grands mathématiciens de notre temps, l'Indien Srinivasa Rmanjan. Celui-ci grandit à Madras, puis poursuit brillamment ses études à la prestigieuse université de Cambridge en Angleterre, et y développe de nombreuses théories mathématiques sous l'égide de son professeur G.H. Hardy.
Matt Brown revient aujourd'hui avec Freud, la dernière confession : le film a reçu un peu partout un accueil plutôt froid, et c'est un euphémisme. Début septembre 1939, à Londres, deux jours après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, un des pères fondateurs de la psychanalyse, Sigmund Freud (Anthony Hopkins, en roue libre) réfugié dans la capitale du Royaume Uni après avoir fui fissa l'Autriche nazie (malaise dans la civilisation), athée convaincu, reçoit à son domicile une après-midi entière C.S. Lewis (Matthew Goode, tout en subtilité, faussement pâlot), surnommé « Jack », écrivain et universitaire d'origine irlandaise (il deviendra plus tard célèbre avec Le Monde de Narnia), un chrétien anglican born again, avec lequel il va débattre des heures entières. De la foi, de la psychanalyse, du syndrome de stress post-traumatique, de J.R.R. Tolkien, de l'interprétation des rêves, du mal comme invariant anthropologique, du mouvement littéraire Inklings, de l'homosexualité, de la fille du psychanalyse, Anna (la très séduisante Liv Lisa Fries), de son amante Dorothy (Jodi Balfour), brièvement de la vie privée de l'universitaire, avant de prendre congé.

Une disputatio décevante (rien ne prouve qu'elle ait eu lieu), comme le sont souvent les rencontres entre deux grands esprits : on en attend toujours trop, il n'en sort en général que des bribes de banalités, chacun s'élançant dans son couloir, fonçant tête baissée, histoire d'en remontrer à son interlocuteur, de se hausser du col, un des avantages, et non moindres, de la notoriété intellectuelle. Seule l'amitié rachète parfois ses rencontres a priori prometteuses, au bout du compte stérile sur le plan intellectuel.

Gravement malade, frappé de douleurs terrifiantes, intenses, Sigmund Freud va mourir bientôt, il lutte en effet depuis seize ans contre un cancer de la mâchoire incurable, probablement dû à une consommation frénétique de cigares et à la consommation ponctuelle de cocaïne. La sommité intellectuelle viennoise, une des personnalités les plus controversées des dernières décennies, reçoit C.S. Lewis avec une condescendance teintée de mépris, il faut dire que dans un livre, Le Retour du pèlerin, que le neurologue affirme n'avoir pas lu (il ment, plus précisément : il se ment, et pour cause), l'écrivain a osé dépeindre Freud comme un vieillard vaniteux, pompeux et ignorant.

Un crime de lèse majesté, pour un homme qui n'a jamais supporté d'être contredit, critiqué, réfuté, contesté, pour ne pas dire désavoué et démenti, malgré son lot de contradictions, approximations et autres manipulations portatif. Toutefois, le Freud évoqué précédemment n'est peut-être pas piqué à vif pour les raisons susmentionnées.

Non seulement la rencontre et la discussion entre les deux hommes sont le fruit de l'imagination féconde d'un auteur de théâtre puis d'un cinéaste, mais la présence même de l'écrivain à l'écran est également fantasmagorique : le psychanalyste va mourir, il le sait, et devant l'horizon vertigineux qui s'impose à lui, l'intellectuel bardé d'insensibilité ironique et obsédé par sa mission, un scientifique revenu de tout, à qui on ne la fait pas, est terrorisé par la mort qui le toise et patiemment le guette.

Seule la morphine (du grec Morphée, dieu grec du sommeil et des rêves, il n'y a pas de hasard), absorbée à haute dose régulièrement avec un whisky de prix (cocktail détonant), le maintient droit, lui donne quelque énergie pour résister au mal qui le dévaste. Sister morphine lui permet de tenir à distance l'angoisse qui l'étreint avant le grand et ultime voyage, en mettant à sa disposition un interlocuteur qui, par le truchement de coups de boutoir théologiques, fragilise son athéisme militant en lui offrant une espérance jusque-là raillée ; Freud qui, une vie entière, a fustigé les arrière-mondes consolateurs, l'improbable au-delà, les pères protecteurs de substitution, se voit dans l'obligation de défendre affaibli ses thèses rebattues sur la religion et ceux qui s'y abreuvent. Voyez cette séquence où Freud et Lewis appeler à se mettre aux abris lors d'une alerte, leur unique sortie en duo, restent quelques minutes dans une église au sein de laquelle la vie des saintes n'a aucun secret pour l'illustre professeur : il en remontre et à son invité et au prêtre même.

Face à ce contradicteur fantasmé -d'où son tempérament effacé ?-, dans une hallucination provoquée par le principal alcaloïde de l'opium, ce que tait Freud devient plus loquace que ce qu'il rabâche pour occulter (un déni de réalité) son désarroi : la peur du vide, du grand mystère de l'après qui taraude l'humaine condition depuis la nuit des temps. Paul Valéry a écrit « qu'on ne se tait pas avec n'importe qui », à nouveau il parle d'or.

Il fait le faraud, il n'en mène pourtant pas large. L'espace dans lequel il se meut et palabre sans cesse (la parole émancipatrice), le rez-de-chaussée de la maison, n'est que la mise en images d'un cerveau travaillé par l'effroi de devoir quitter bientôt ce monde. Il ne veut pas baisser la garde, rendre les armes, toujours cette incapacité à se laisser envahir par l'incertitude et/ou l'inattendu, d'où ce double imaginaire, en l'espèce un écrivain, chrétien revendiqué, ouvert au dialogue, dans un échange respectueux, loin du duel bien vain que lui propose le neurologue. L'incarnation du retour d'un refoulé à la fois inavouable et inacceptable. Plus exactement nous sommes témoin d'un monologue proféré par un individu victime d'un trouble dissociatif de l'identité (un dédoublement de la personnalité) occasionné par un usage excessif de drogue (et d'alcool). Un homme en fin de vie tiraillé par l'angoisse. Au milieu de l'image, vient ce qui confronte le neurologue à sa solitude ou à son impasse théorique. En d'autres termes, un retour hallucinatoire dans le réel de ce qu'il n'a jamais voulu affronter autrement que théoriquement (la transcendance divine) -forclusion ? Tout ça, bien entendu, n'est qu'une hypothèse ludique et hirsute, tout à la fois, afin de dire deux ou trois mots sur un film mineur mais plaisant.

Sigmund Freud arpente les différentes pièces, là vacillant, ici chancelant, sous l'emprise de la douleur et de l'analgésique central, tyrannique avec sa fille et ses médecins ; encore quelques secondes monsieur le bourreau.

Le double évanescent quitte la scène pour rejoindre ses pénates dans les limbes de l'inconscient. L'agitation cérébrale marque une pause pour un temps laisser en paix le vieil homme ; Anna, flanquée de sa compagne, regagne le foyer paternel en possession d'une dose puissante de tranquillisant. Freud semble soudain apaisée : les arguments réconfortants du double tout juste refoulé peuvent l'avoir un bref instant consolé de la pourriture qui le consume. Moi, sur-moi et ça s'assagissent (tristes topiques). A moins qu'à l'idée de pouvoir de nouveau fuir dans des mondes artificiels l'espace d'une nuit, il se laisse sombrer sans résistance dans une torpeur bienvenue, prostré devant sa progéniture, main dans la main avec son amoureuse. Allongé somnolant sur un canapé confortable : une position qui ne lui est pas inconnue. Le ciel peut donc attendre. Pas pour très longtemps : Sigmund Freud meurt le 23 septembre 1939 à l'âge de 83 ans.
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