ça se corse sur l'Île de beauté : Le Royaume (2024) de J.C.

Publié le par O.facquet

Le Royaume – Ad Vitam

 

Au risque de froisser les nationalistes corses, osons ceci : si nous souhaitons conserver l'Île de beauté dans la République, c'est que nous l'aimons, ainsi que ceux la peuplent. L'argument est politiquement faible, pour ne pas dire inconsistant, incontestablement. N'importe ! Ces quelques mots liminaires pour dire tout le bien qu'il faut sans doute penser du film de Julien Colonna, Le Royaume, sorti l'an dernier, peu vu en salle, mais qui retrouve une deuxième vie méritée sur Canal+.

 

Pour un spectateur averti, vous avez réalisé un docufiction” : voyage en  Corse avec Julien Colonna, réalisateur du “Royaume”

 

La Corse, entre ultra violence, beauté naturelle (un paradis pour les opacarophiles) et accueil chaleureux de son peuple (Eh oui !), jongle depuis des lustres avec des clichés et des paradoxes qui brouillent continûment son image. C'est ce qui la rend à ce point atypique, entre crainte justifiée et attachement sincère (pas de vipère sur l'île ; sur le continent en revanche, et en Touraine précisément : elles prolifèrent).

 

Le Royaume

 

La fiction sérielle, Mafiosa, le Clan, créée par Hugues Pagan, avec Hélène Fillières, diffusée sur Canal+ de 2006 à 2014 (5 saisons de 8 épisodes), ou Plaine orientale, avec l'excellent Eric Fraticelli, créée par Didier Leccia, également diffusée sur Canal+ depuis le 26 mai dernier, tout comme les films de Thierry de Peretti, Les Apaches (2013), Une Vie violente (2017), ou À son Image (2024), sans oublier Borgo (2023) de Stéphane Dumoustier, avec l'indispensable Hafsia Herzi, ou Le Mohican (2024) de Frédéric Farrucci, comme Le Silence d'Orso Miret en 2004, se font l'écho, depuis une vingtaine d'années, sans tabou, ni complaisance, de la singularité corse, constituée de fierté, de fidélité tenace, de brutalité aussi, de fragilité pourtant et de courage, indéniablement.

 

Le Royaume" Cannois de Julien Colonna - ici

 

L'ancien Premier Michel Rocard a écrit il y a de nombreuses années maintenant, dans un quotidien national, un beau et pertinent papier sur l'île (Il y repose depuis 2016). Il y rappelle le sang versé par le peuple corse pour la France dans les tranchées durant la Première Guerre mondiale (une saignée démographique hors norme), le rejet de toute forme d'antisémitisme insulaire et la libération par elle-même du joug nazi à la fin du second conflit mondial. Le Royaume, donc. D'aucuns ont parlé à son sujet d'une tragédie grecque (c'était courru d'avance) sur fond mythologique du banditisme corse. Voyons voir.

Si l'on en croit le film, rien d'autre qu'une monarchie féodale sans roi ni empereur, composée de baronnies locales dirigées par des seigneurs intransigeants, en butte à une concurrence territoriale à la fois effrénée et mortelle. La déraison dans l'Histoire ? 

 

LE ROYAUME Bande Annonce (2024)

 

Nous sommes en 1995. En Corse, au cœur d'une saison estivale singulière. La guerre inter-clanique fait rage. Lesia (Ghjuvanna Benedetti), une jeune fille de 15 ans orpheline de mère, alors qu'elle vit son premier grand amour, est soudainement conduite manu militari à moto pour rejoindre son père (Saveria Santucci), chef de clan, entouré de ses hommes, en planque dans une villa isolée -la séquence initiale de l'éviscération par Lesia des sangliers était initiatique, voire prophétique, au cœur de l'organique, elle résume l'histoire à venir : chercher ce que sa famille et son île ont dans le ventre, un deuxième cerveau, dit-on. La paranoïa règne : vengeance et règlements de compte se succèdent sur fond de guerre dans le milieu. L'ensemble est réglé par une mise en scène fluide. La mort frappe sans merci. Le sang coule. L'étau se resserre autour du clan assiégé. La villa devient une forteresse obsidionale. Commence alors une nouvelle cavale, de planque en planque, au cours de laquelle père et fille apprennent à mieux se connaître, à se découvrir, se regarder et se comprendre, sans doute, à s'aimer surtout. Le jeu d'acteur est incroyable et le montage d'une précision diabolique.

 

Déjà un phénomène depuis sa sortie anticipée en Corse, Le ROYAUME sort  demain dans toute la France. Réservez vos places dès maintenant (lien en  bio). Un film de Julien Colonna, avec Ghjuvanna

 

Le conflit inter-ethnique, qui oppose la communauté maghrébine corse et les Corses dits de souche, au centre de la fiction sérielle Plaine orientale et du film Les Apaches, est absent du Royaume qui s'attache à suivre l'engrenage multiséculaire d'une forme de violence, en Corse, terre chrétienne. Faut-il parler d'atavisme ? D'amor fati ? Un peu facile, non ?

Le constat est certes éculé, c'est toutefois paradoxalement avec beaucoup de finesse et de respect bien pesé qu'Hugues Pagan scrute le fatum infernal qui entraîne dans son sillage des individus que rien ne prédisposait à devenir des meurtriers, voire des assassins, parfois des mafieux, toujours des hors-la-loi, là où tout pourrait pousser pourtant à la sérénité la plus accomplie. Le réalisateur réussit le tour de force de conjoindre dans sa mise en scène, avec un équilibre rare, les agréments de cette montagne dans la mer, affection filiale ou amicale, et brutalité sauvage -avec une bande-son impressionnante : le chant persistant des cigales. Un contraste sans complaisance qui sert de colonne vertébrale au récit et le structure.

 

Le Royaume » : un thriller forcément corsé

 

Le père de Lesia, Pierre-Paul Savelli, est un père attentionné et affectueux malgré ses nombreuses absences : Lesia est élevée par sa tante, une deuxième mère. Pierre-Paul Savelli n'est pas une brute épaisse, assoiffée de haine et de sang. Chef de clan implacable, continuellement sur le qui-vive, il règne sur son monde, sans faiblesse : des rapports complexes d'une grande intensité. Homme intelligent, cultivé, capable d'une grande tendresse avec les siens, il peut cependant se montrer impitoyable quand les circonstances l'exigent, et témoigner d'aucune pitié. Jusqu'au bout. D'où vient cette malédiction qui ne laisse guère de choix à ceux qu'elle enserre dans ses griffes ? Qu'elle est cette fatalité qui pulvérise le libre arbitre des victimes de ce sort maudit ?

 

Le Royaume », fatalité, tragédie et grandeur de la filiation

 

Il serait bien présomptueux d'en fournir une unique explication. Les cas sont aussi nombreux que compliqués.

Au terme de son ultime cavale, Pierre-Paul, flanqué de sa fille, trouve refuge chez sa mère. La boucle est bouclée. Il se confie à Lesia : à l'adolescence, des hommes de main, à la solde d'un chef de clan, ont assassiné son père. A partir de ce drame, son destin ne va plus lui appartenir. L'engrenage de la violence s'est imposé à lui et aux siens, inexorablement. Impossible de tenter d'y échapper. Il confie à Lesia « qu 'on ne se méfie jamais assez de la colère des gosses ».

 

KAROO | Le Royaume

 

Le Royaume ne prend jamais parti, ne joue pas l'arbitre des élégances, lequel prendrait de haut son sujet. Le film ne juge pas, n'exonère personne de ses responsabilités, n'accable pas non plus à tour de bras, tout juste cherche-t-il modestement à fournir quelques pistes pour saisir autant que faire se peut ce qui motive les faits et gestes de celui-ci ou celle-là, sans oser trancher définitivement, bien au contraire ; rien en fait qu'une tentative imparfaite, et c'est toujours ainsi, partiale et partielle, de faire le portrait ici de l'environnement particulier, politique, social, historique et/ou géographique, dans lequel se sont débattus des individus au destin toujours déjà écrit, ou presque. Le Royaume est par dessus-tout un film sur le regard : celui d'une fille sur son père et les acteurs du drame, un regard qui scrute et s'efforce de décrypter les enjeux qui s'imposent à elle, comme prisonnière d'un récit dont elle ignore tout, un regard qui est également le nôtre, impuissant devant le drame qui se trame devant nos yeux, sans omettre celui d'un père pour sa fille tant elle ressemble à sa mère qu'il a tant aimée jadis. Une séquence précautionneuse est bouleversante, aux franges de l'onirisme : dans un paysage extraordinaire, le père et la fille se baignent dans la Méditerranée, scellant ainsi leur désir latent de réconciliation, ce court moment de quiétude semblent effacer l'enfer duquel ils ne peuvent échapper. Tout en discrétion. Avec des silences lourds de sens.

 

Le royaume de Julien Colonna - Bande annonce

 

La fiction incarne, d'où qu'elle complexifie, quand le reportage télévisé bâclé ou l'article paresseux simplifient pour dissimuler l'essentiel d'une destinée. Parfois elle caricature pour rire : voir L'Enquête corse en 2004 d'Alain Berberian, avec Christian Clavier, ou Permis de Construire et Le clan (2023), très drôle, de et avec Éric Fraticelli. Un moment d'égarement (2015) de Jean-François Richet, avec Vincent Cassel et François Cluzet est dispensable : à voir uniquement pour la plage de Santa Julia. Il existe aussi la Corse sans les Corses, dans Les Randonneurs par exemple, en 1997, un film de Philippe Harel.

Le Royaume, de ce point de vue, s'efforce avec force, honnêteté et subtilité, de retranscrire avec des images, des mots et des sons l'épaisseur d'une vie qu'un cliché aguicheur ou un stéréotype réducteur appauvriraient désespérément. C'est avec une caméra tremblante que le cinéaste enregistre les tribulations d'un père et de sa fille pour échapper au pire. En vain. Somme toute, force est de reconnaître que la Corse est au cinéma et dans fiction sérielle très majoritairement synonyme de violence, avec force armes à feu et guerres intestines sanglantes sans fin, quand ce ne sont pas ses littoraux irrésistibles, protégés par le maquis, qui servent de prétexte au récit, à l'instar de l'excellent Adieu Philippe, en 1962, de Jacques Rozier, un des maîtres de la Nouvelle Vague, ou, plus récemment, De Grandes Espérances (2024), de Sylvain Desclous, avec Rebecca Marder et Benjamin Laverhne, du côté de Porto-Veccchio (à quelques kilomètres se situent la charmante ville de Sotta). Et Bonifacio reste une des plus belles villes méditerranéennes.

 

Le Royaume en streaming direct et replay sur CANAL+ | CANAL+

 

N'en doutons pas, les Corses souhaiteraient certainement que leur île échappe à cette autre fatalité, fictionnelle celle-là, qui fait qu'elle n'existe à l'écran que pour la violence qui parfois la défigure, sinon pour l'attraction de ses paysages, en forme de cartes postales pour touristes, où des pinzuti viennent s'ébattre, pour le meilleur ou pour le pire, le temps d'un été. Échapper également au raffinement facétieux plus ou moins réussi sur des poncifs régionaux désormais rebattus (acheter pour cela Astérix en Corse).

L'île (itou pour la Sicile) mériterait donc que les cinéastes s'arrêtent à présent sur son histoire, sur le quotidien de ses habitants, de leurs joies, leurs peines, sur tous leurs déboires, et Dieu qu'ils en ont, comme partout ailleurs, s'attarder enfin sur ce particularisme insulaire si singulier, loin du sang versé et de la géographie chatoyante. Pace e salute.

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Casting XXL en Corse pour Le Royaume, le film de Julien Colonna

Julien Colonna

 

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Publié dans pickachu

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