Impitoyable : Juré N°2 (2024) de C.Eatswood

Trouver la bonne métaphore professait Godard. Disons que le dernier film de Clint Eatswood nous encourage à emprunter un chemin sinueux guidés par le droit, pour chercher la vérité, et finir du moins par la trouver, sinon s'en approcher. Le dévoilement philosophique en actes, opération par laquelle l'Homme fait advenir au monde la vérité, ou par laquelle elle advient au monde d'elle-même (Heidegger). Tout un programme.
A plus de 90 ans, avec Juré N°2, Clint Eatswood reste un cinéaste inventif, comme le prouve la précision de sa mise en scène, plus affûtée que jamais, un film âpre au classicisme assumé, une forme d'épure, lorgnant faussement vers le téléfilm de qualité, voire l'épisode réussi d'une série policière à rebondissements. Juré N°2 est un film de procès avec ses inévitables figures imposées (le dialogue avec le passé en est le principe dangereux et inévitable), mais pas seulement. On pense bien sûr à Douze hommes en colère (1957) de Sidney Lumet, son remake russe, 12 (2007), de Nikita Mikhalkov, très bon, et à L'Invraisemblable vérité (1957) de Fritz Lang. On pense également à Autopsie d'un Meurtre (1957) d'Otto Preminger, avec James Stewart, autre thriller juridique, pour l'exigence de questionner l'objectivité et ses limites. Dans le film d'Eatswood, toutefois, les délibérations et les motivations de chacun des jurés occupent une place plus secondaire -ces derniers escamoteraient bien les débats au risque d'une justice expéditive. Seule la culpabilité qui ronge le principal protagoniste du film est l'objet d'une attention toute particulière. Un vice moral insidieux qui subvertit puis rend insupportable l'apparente simplicité de la mise en scène : en d'autres termes, masquer la vérité tout en se voulant juste.

Juré N°2 suit Justin Kemp (Nicholas Hoult), plumitif dans une feuille de chou de l'Etat de Géorgie, son épouse, institutrice, va bientôt accoucher. Justin Kemp est sélectionné comme juré avec d'autres citoyens de l'État dans un procès pour meurtre très médiatisé. Le jeune mari et futur père, alcoolique repenti, au couple modèle, se trouve dès le début des premières audiences aux prises avec un dilemme moral fatal : il est peut-être à l'origine de la mort de la victime. Ce qui innocenterait le prévenu, accusé d'avoir assassiné sa conjointe, Kendall Carter, jouée par la fille de C.Eatswood (Francesca Eatswood), après une algarade arrosée dans un bar, une nuit de tempête extrêmement pluvieuse. Justin, dans un premier temps, cherche à pousser les autres jurés, majoritairement convaincus de la culpabilité de l'inculpé, à réviser leur vote, en semant le doute dans les esprits.

Tout accuse James Sythe, son tempérament patibulaire, son comportement le soir du drame, un témoin approximatif, les arguments du médecin légiste, son sort semble scellé. Justin Kemp était dans l'établissement ce soir-là, il l'a quitté en voiture au même moment que James Sythe, lequel a pris a pris une direction opposée à la sienne, et c'est sur la route Old Quarry que Justin, gêné par une faible visibilité en lien avec les intempéries en cours, pense avoir heurté un animal sauvage, à l'endroit même où la victime sera retrouvée morte le lendemain. Infernal engrenage. Justin cache l'accident à sa femme de peur qu'elle pense qu'il a renoué avec ses vieux démons, il le cache également au tribunal, de crainte certainement d'en subir les conséquences incalculables, dont le sacrifice de sa vie et celui de sa famille exemplaire à l'état d'ébauche. Il biaise.

Juré N°2 transcende le pure film de procès, par l'auscultation du mensonge (et de ceux qui y adhèrent instinctivement), de ses ressorts (protéiformes), de ses motivations (parfois peu ragoutantes), de la question éthique et morale qui le porte, en somme : que va faire Justin Kemp d'un secret aux multiples répercussions dramatiques ? Une question qui irrigue l'ensemble du film et nous oblige à fluctuer continûment sur le plan moral jusqu'à son terme.

Comment en effet ne pas être attendri par les preuves d'amour que s'offrent les tourtereaux bientôt parents ; la première séquence du film est à cet égard éclairante : Justin dévoile à sa femme (Zoey Deutch) la chambre qu'il a décorée pour l'imminente arrivée de leur enfant, dans une scène de joie à la fois naïve et sombre, et c'est tout le talent de C.Eatswood de parvenir à conjuguer joie contenue et inquiétude latente. Le malaise s'installe. Après tout, James Michael Sythe, tout en masculinité toxique, bravache et égoïste (il ne veut pas vivre avec sa compagne), violent et impétueux, est un coupable envisageable, le vraisemblable et la vraisemblance se conjuguent afin de dessiner un potentiel meurtrier déculpabilisant pour le spectateur intimé sournoisement de prendre parti, soulagé de se fier entièrement aux apparences, fussent-elles souvent trompeuses.
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Néanmoins, une fois n'est pas coutume, le cinéaste rompt avec un des fondements de son univers : l'héroïsme trouble. Juré N°2 désacralise totalement cette figure récurrente dans son œuvre. La lâcheté domestique de Justin, son vote en faveur de la culpabilité du prévenu, sa fuite en avant pathétique, décrédibilisent un personnage falot, sans épaisseur humaine, prêt à tout pour sauver un petit confort matrimonial provincial, hypocrite, individualiste et narcissique, pour préserver ses privilèges et autres avantages petits-bourgeois. Le spectateur ne peut que l'abandonner en si mauvaise posture. Uniquement sauver sa peau tel un animal traqué, dispensé de tout examen de conscience -il se confie cependant à l'animateur d'une association d'alcooliques anonymes, également avocat, qui l'encourage à se taire. Il s'exécute sans mot dire.
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James Sythe est condamné à la prison à vie. Une injustice insupportable. Le spectateur a été pris au piège du scénario, de la mise en scène, du montage et des dialogues concoctés par un réalisateur roublard qui n'a rien perdu au fil des ans de sa dextérité. Ce ne sont jamais des images justes, justes des images, aime à nous rappeler le cinéaste nonagénaire. Il en a vu d'autres, en effet. La petite famille parfaite et irréprochable (la séquence de la soirée d'Halloween) n'était qu'un leurre, une fausse valeur, une tartufferie mortifère. Un piège à gogo. C'est en cela sans doute que le cinéma parfois nous aide à devenir meilleur. Le film n'est pas cependant une charge contre les institutions policière et judiciaire, faillibles à l'instar de tout ce qui est humain. À la rigueur une forme de misanthropie sourd du film : Clint Eatswood est un individualiste patenté. Le grégarisme triomphant n'est pas son fort. Il ne sort rien de bon du collectif, laisse-t-il entendre et voir. Le collectif dont les pulsions de mort le révulsent, entre passivité complice et obsessions moutonnières. La multitude à l'aveuglement notoire.

À cet égard, la bonne nouvelle vient d'un juré, un policier à la retraite, exclu au cours du procès du jury, pour avoir enfreint une des dispositions de la procédure, lequel trouve toutefois le temps de mettre la procureure (Faith Killebrew, la bien nommée) sur la bonne piste, avant de tirer sa révérence. Une procureure porte-parole du film, chargée de la lourde tâche de tirer les choses au clair en enquêtrice patiente et obstinée, afin que justice soit faite, puisque seule la vérité est juste ; principe moral et principe de mise en scène finissent par coïncider.

A la suite du rendu de justice, la procureure -une certaine générosité dans la conception des personnages féminins- et Justin Kemp entament un dialogue, côte à côte sur un banc, où tout est dit entre les mots. Personne n'est dupe, donc. Le dernier plan du film est édifiant : alors que le jeune couple profite de leur progéniture dans une désopilante désinvolture (Justin est allé sur la tombe de Kendall Carter, le gardien du cimetière lui lance que l'orage est passé), la sonnerie retentit, Justin se lève, ouvre la porte où, dans un plan fordien, apparaît madame la procureure, le regard dur, impavide. Fondu au noir. Justice has been done.

Force est du reste de constater que jamais l'idée qu'une femme puisse être à l'origine de l'accident n'est jamais envisagée par la présidente du tribunal, la procureure, ni par l'avocat ou le jury, voire le réalisateur. Brouillard d'époque certainement. En outre, deux inserts s'imposent seuls à l'écran au cours du film, l'allégorie de la justice et la devise in God we trust : rendre la justice sous l'égide de Dieu, chercher la vérité et la regarder en face. Pour Clint Eastwood, elles semblent aller de concert. Une ambition très américaine, parfois usurpée par les États-Unis, et qui n'est pas une évidence pour chacun (et chacune), atteint d'aléthophobie, de par le monde. Génie du cinéma américain. Définitivement.
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