Perse et police : Les graines du figuier sauvage de M.Rasoulof

Tous les samedis sans exception les foules occidentales de concert défilent pour dénoncer une ignominie. Les féministes, cheveux au vent, défilent chaque week-end en guise de soutien indéfectible à leurs sœurs maltraitées. Des millions de personnes vivent en effet sous le joug d'un terrorisme mortifère. Le sort fait à ce peuple depuis des décennies désormais suscite partout une indignation ô combien justifiée. Une injustice meurtrière. Un déni de liberté. Les Droits de l'Homme bafoués. Il faut voir la vitalité de ces démonstrations, jamais prise en défaut dans leur sincérité, leur régularité, et leur honnêteté, force est de le reconnaître. D'Orient, ces jeunes et moins jeunes gens, doivent percevoir l'écho de ce cri de révolte venu du monde dit libre contre l'arbitraire le plus tyrannique, et s'en réjouir. Ils ne sont pas seuls au monde. L'Occident repus veille sur eux, ailleurs itou. L'indignation sélective n'est pas dans leurs cordes. Une victime est une victime.

C'est ce qui vient spontanément à l'esprit du spectateur qui sort assommé de la projection des Graines du figuier sauvage, du cinéaste iranien Mohammad Rasoulof, présenté en compétition au Festival de Cannes 2024, où le film reçoit le prix spécial du Jury (la production n'est pas iranienne, les financements étant uniquement issus de sociétés ou institutions françaises ou allemandes).

L'histoire se déroule au moment des manifestations consécutives à l'assassinat en Iran le 16 septembre 2022 de Mahsa Amini, une étudiante d'origine kurde, et le montage utilise tout au long du film de nombreuses vidéos réelles de ces événements tragiques et sanglants, là où le patriarcat massacre, enferme, torture, chaque heure que Dieu fait. Le cinéaste Mohammad Rasoulof a été arrêté à plusieurs reprises. Invité au Festival de Cannes en 2023 comme membre du jury : il lui est interdit de faire le déplacement. Le 8 mai 2024, le réalisateur est condamné à une peine de huit ans de prison, dont cinq applicables pour « collusion contre la sécurité nationale ». Le 12 mai il quitte secrètement le territoire iranien, puis se rend en France où il assiste libre au Festival de Cannes.

Les Graines du Figuier sauvage, donc.
Iman vit à Téhéran avec sa femme Najmeh (ils sont très pieux) et leurs deux filles (Rezvan, l'aînée, et Sana, la cadette, qui le sont moins), toutes deux éprises de justice et de liberté. Iman est un fonctionnaire intègre, juriste de formation, et nommé récemment enquêteur au tribunal révolutionnaire de Téhéran par le truchement d'un de ses collègues, au bout de vingt années de bons et loyaux services. De nouvelles responsabilités valorisantes mais également d'autres obligations : quand on sert un tyran on le devient soi-même, non ?

Iman apprend ainsi qu'on attend de lui qu'il avalise sans broncher les condamnations à mort arrêtées par le procureur en faisant fi de l'étude des dossiers. Ce qui déclenche chez lui un douloureux cas de conscience. En outre, lors de la signature de son engagement une arme lui a été remise. Il la range chaque soir précautionneusement dans le tiroir de sa table de nuit. Najmeh ne travaille pas. Elle est au service de son mari et des enfants. Elle les coiffe, les nourrit et les console. Un métier à plein temps.

Simultanément, les manifestations nationales du mouvement Femme, Vie, Liberté, contre le port obligatoire du hijab à la suite de la mort de Mahsa Amini s'amplifient de jour en jour du 16 septembre 2022 à septembre 2023, toujours plus violentes, la répression battant son plein, aveugle et meurtrière.

Les deux jeunes filles y sont indirectement mêlées : outre qu'elles suivent en direct sur leur portable la férocité des forces de l'ordre contre une jeunesse en révolte, plus précisément à l'encontre de jeunes femmes qui jettent au feu leur hijab au nez des nervis du pouvoir, aidées de leur mère, elles aident une étudiante amie de Rezvan (Sadaf), venue de sa province natale étudier à la capitale, grièvement blessée lors d'une charge brutale de la police. Les trois femmes décident de garder l'incident secret pour Iman. Sadaf est par la suite arrêtée, incarcérée et portée disparue, malgré les courageux efforts de Najmeh pour la retrouver afin de prendre de ses nouvelles et rassurer Rezvan.

Au tribunal, on encourage Iman à cacher la teneur de ses activités professionnelles aux siens et à ses amis afin de protéger son intégrité et celle de sa famille. Iman perd pied, bascule dans la suspicion et la méfiance, il frôle même la paranoïa -en voiture il se croit suivi par exemple. Il s'emporte surtout contre ses filles, en particulier l'aînée, qu'il estime complice du mouvement contestataire qui déstabilise le régime et ceux le servent ou s'en font les auxiliaires. Un matin le pistolet d'Iman a disparu (une forme symbolique de castration ?) : il n'est plus dans le tiroir où il le cache avant de se coucher. La perte de son arme pourrait lui nuire sur le plan professionnel, jusqu'à le conduire en prison, et ainsi mettre fin à son ascension sociale. Au moment où tout semble basculer, les serviteurs zélés des régimes dictatoriaux se battent-ils pour sauver un pouvoir approuvé idéologiquement, ou bien pour se sauver eux-mêmes ?

Les trois femmes du foyer deviennent suspectes aux yeux d'Iman, celui-ci pensant qu'une d'elles l'a dérobée et donc lui ment. Sur ces entrefaites son profil professionnel est jeté en pâture sur les réseaux sociaux. Aux yeux de tous il devient un collaborateur actif de la répression sauvage en cours.

Il part flanqué de son épouse et de ses deux filles se mettre au vert dans une maison de famille à des kilomètres de Téhéran pour tirer les choses au clair, et tant pis s'il n'est pas là. Il soustrait aux trois femmes leurs portables et les soumet à de strictes interrogatoires filmés. En chemin, des épiciers le reconnaissent : une traque effrénée s'engage au terme de laquelle Iman fait montre d'une rage irrépressible, suivie de cris de fureur inarticulés, en presence de sa famille. Métonymie sauvage : le monde entier tient à l'oeil les tortionnaires. Entre temps nous apprenons que le vol a été commis par la fille cadette Sana. Iman emprisonnent Najmeh et Rezvan dans deux caves distinctes -terrible métaphore de la condition féminine en Iran, et du patriarcat en actes, le vrai, le plus pernicieux. Sana, armée, prend la fuite et provoque tous azimuts son père de l'extérieur de la maison. Les femmes prennent le pouvoir. Elles écrivent l'histoire. Le film atteint alors des sommets par une redoutable efficacité dans la dramaturgie.

Sana
Sana lui tend un piège, puis l'enferme dans un garage désaffecté, libère avec célérité sa mère et sa sœur au passage. Iman parvient rapidement et sans mal à s'échapper : une course poursuite mortelle s'ensuit. Afin de libérer sa mère des griffes de son père, Sana tire à bout portant sur son géniteur qui expire sous des gravas qui ne laissent apparaître qu'un de ses avant-bras. Il fallait tuer le père (lecture psychanalytique pour Lycéens au cinéma) ou Barbe-Bleue pour la tentative de féminicide (autre lecture possible).

Les Graines du figuier sauvage et le film roumain du cinéaste Bogdan Muresanu, Ce nouvel an qui n'est jamais arrivé (également excellent), sorti récemment, douloureuse interférence, illustrent comment le venin du socialisme totalitaire (la meute Ceausescu) ou le poison de la théocratie la plus redoutable (les mollahs) s'infiltrent jusqu'au cœur des familles pour les consumer de l'intérieur jusqu'au délire destructeur.

Surtout, au sujet du film iranien, comment ne pas penser à Shining (1980) de Stanley Kubrick, un film d'horreur psychologique : l'hôtel Overlook au milieu de nulle part en Amérique, une maison isolée en Iran : le même huis clos ; un personnage central (ici un gardien et là un enquêteur) prêt à exterminer toute sa famille (chez Kubrick le précédent gardien a tué sa femme et ses deux filles) ; dans Shining le jeune Danny fuit dans un labyrinthe son père, incarné par Jack Nicholson, devenu fou, lequel le poursuit armé d'une hache, il en réchappe grâce sa mère (Shelley Duvall, morte l'été dernier), dans Les Graines du Figuier sauvage les trois femmes, dans un entrelacs de couloirs et de passages, se sauvent afin d'échapper à la violence du père de famille désaxé et armé d'un pistolet -échapper dans les deux cas à la terreur conduit à emprunter un chemin tortueux. Dans les deux films, les dernières images montrent les pères envoyés ad patres, mort de froid pour l'un, pour l'autre certainement d'étouffement. Les images parlent bien entre elles. Tout comme l'enfermement (politique ou religieux, mais pas uniquement) rend fou.
of
Shining