Faire un monde honorable : le cinéma de Claude Sautet (Nelly et Monsieur Arnaud, 1995)

Publié le par O.facquet

Claude Sautet, tout sauf une histoire simple | Les Echos

 

Vient l'automne de nos existences, et l'on saisit soudain à peu près ce qui nous a fait choisir ceci plutôt que cela, et inversement. Les Choses de la Vie, de Claude Sautet, sorti en 1970, avec Romy Schneider et Michel Piccoli, vu pour la première fois au ciné-club municipal (SPDC), à l'adolescence, davantage que toute autre forme d'art à l'époque, vous fait brutalement comprendre qu'il va s'en passer des choses dans la vie, pour le meilleur, mais également pour le pire, qu'on ne va pas rire tous les jours, et que la camarde rôde, impitoyable. L'apprentissage du métier de vivre, en quelque sorte.

 

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Au même moment, ou presque, César et Rosalie (1970), du même Claude Sautet, toujours avec Romy Schneider, accompagnée cette fois-ci de Sami Fray et Yves Montand, et vu à la télévision en famille -un mardi soir certainement-, nous met en garde contre la confusion des sentiments, laisse donc entendre que l'amour ne sera jamais un long fleuve tranquille.

 

Les Acacias • César et Rosalie

 

C'est ainsi par le cinéma, surtout, mais pas seulement, que nous prendrons régulièrement des nouvelles du monde comme il va, ou pas, et nous avec. Le cinéaste Claude Sautet y aura toujours une place particulière. Malgré le mépris que lui ont en permanence voué Les Cahiers du Cinéma, longtemps une bible. Il faut pourtant à tout instant prendre des libertés avec les arguments d'autorité tyranniques du moment ; on ne sait jamais. Bref, Claude Sautet restera sans cesse un cinéaste pour lequel il sera inenvisageable de rater la sortie du dernier film, et fissa. Serge Daney, un maître, nous pardonnerait bien.

L'indifférence marquée pour le travail de Sautet vint des critiques issus de la Nouvelle Vague. Elle s'est perpétuée au fil des ans au sein d'un certain milieu autorisé cinéphilique. Que lui reproche-t-on  donc, en fait ?

 

Le réalisateur Claude Sautet de A à Z - Elle

 

La prétendue simplicité de ses films, tout d'abord, lesquels vont directement à l'essentiel sans s'embarrasser de fioritures. Force est à cet égard de constater que Claude Sautet se distingue de la Nouvelle Vague des années 1960, dont l'important bagage littéraire et cinématographique de ses principaux représentants irrigue leurs œuvres. Moins porté sur la littérature -un goût prononcé toutefois pour celle venue d'Outre-Atlantique-, que ses collègues du septième art, son intérêt de spectateur ne limite pas aux films vus avant-guerre : le travail de Fritz Lang et Bergman, d'Ozu et Mizoguchi, de Renoir et Becker, de Hawks et Ford, sans oublier Walsh, le marque et influence grandement le sien. Il est également reconnaissant aux Jeunes Turcs des Cahiers du Cinéma, passés derrière la caméra, Godard, Chabrol et Truffaut, qui deviendra son ami, d'avoir sorti le cinéma hexagonal de son carcan routinier.

 

Claude Sautet et la musique des sentiments | CNC

 

N'empêche ! Certains jours, la critique se fait féroce. Trop, comme souvent. Il s'agit de marquer son territoire et de donner des gages à son milieu d'appartenance. D'aucuns lui tiennent rigueur par exemple de son cinéma-reflet-de-la-société, en forme de grands posters collectifs brossés dans le sens du poil (Serge Daney). On blâme ainsi un cinéma au narcissisme de classe, où la classe moyenne vient se mirer et où les seules menaces sont funestes et anonymes : le temps qui passe, la mort, l'accident fatal, les désillusions sentimentales et autres choses de la vie. On moque sa petite musique des sentiments, et tout un arrière-plan psychologique fait de douleurs inextinguibles, avec des personnages sinon médiocres, du moins faibles, au bavardage vain et complaisant (alors que Sautet passe par les images et non par le langage pour s'exprimer), pour un cinéaste qui aurait tôt renoncé à raconter de vraies histoires (ils n'en donnent pas la définition). Seul échappe à ce jeu de massacre son premier film Classe tout risques, sorti en 1960, avec Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo, où l'on suit la cavale d'un truand. Un polar noir. Parfois, César et Rosalie est également quelque peu épargné. Souvent comparé à Maurice Pialat, à son détriment, assimilé méchamment à Claude Lelouch, la filmographie de Claude Sautet ne serait qu'une suite indigente de posters sociologiques dispensables.

 

Vincent, François, Paul et les autres (Claude Sautet, 1974) - La  Cinémathèque française

Vincent, François, Paul...et les autres

C'est un peu plus compliqué que cela, comme toujours. Vincent, François, Paul...et les Autres (1974) ou Une Histoire simple (1978), voire Un Mauvais fils (1980), entre autres, ce n'est pas rien tout de même. Voyez comme Claude Sautet recherche un cinéma sensuel, musical et moral, tout à la fois. La musique sous-tend l'oeuvre entière de claude Sautet, on la retrouve dans le rythme précis de la mise en scène, du montage, et les intonations travaillées des dialogue (Voir à ce sujet Les Musiciens, le beau film de Grégory Magne, actuellement sur les écrans). A telle enseigne qu'il lui consacre son avant dernier film, Un Coeur en Hiver (1992).

 

Nelly et Mr. Arnaud - Film (1995) - SensCritique

 

Nelly et Monsieur Arnaud (1995), son dernier film, en forme de testament, mérite quelques mots. Un grand film sur les désillusions en tous genres, l'ambiguïté des rapports humains, la fragilité des choses, les accommodements avec le réel et comment trouver sa place quand tout vous abandonne, ou presque.

 

Cinéma : Claude Sautet et Romy Schneider, portrait de « deux grands  inquiets »

Claude Sautet et Romy Schneider 

Nelly (Emmanuel Béart), plombée par des problèmes financiers, affectée par sa rupture avec son mari (Charles Berling) dont elle souhaite divorcer, cumule les petits boulots passagers. Elle fait la rencontre dans un café parisien de Pierre Arnaud via une amie (Jacqueline, Claire Nadeau), un retraité aisé (Michel Serraut), ancien magistrat dans les îles, reconverti jadis avec succès dans les affaires, divorcé depuis de nombreuse années.

 

Nelly et monsieur Arnaud en streaming direct et replay sur CANAL+ | CANAL+

 

Il propose à Nelly de l'engager afin de suppléer son manque de dextérité dans le traitement de texte afin de dactylographier ses mémoires. Elle devient l'amante distante de l'éditeur de Monsieur Arnaud, Vincent (Jean-Hugues Anglade), Monsieur Arnaud avec qui elle passe cependant de plus en plus de temps. Confusions réciproques des sentiments : très belle scène où Monsieur Arnaud frôle les épaules et la nuque sensuelles de Nelly endormie seule dans la chambre d'amis, elle se réveille, lui prend tranquillement la main, se rendort ; rien de plus. Le cliché du démon de midi ? La recherche d'un père absent ? Peut-être. Le film émeut puisque Sautet va bientôt tirer sa révérence, et qu'avec le regard bleu acier d'Emmanuel Béart, le cinéaste rend un dernier hommage à Romy Schneider, morte en 1982, qui fut la chair et l'esprit inégalables de nombre de ses films. Dans la dernière séquence du film, Monsieur Arnaud, après avoir renoué avec son ex-épouse devenue récemment veuve, part en sa compagnie pour un très long voyage ; Nelly et Monsieur Arnaud se prennent dans les bras au seuil de la porte, une étreinte bouleversante ; il se vêt, s'en va, elle rejoint résignée son ordinateur. Fondu au noir. Claude Sautet ne tournera plus et mourra le 22 juillet 2000 à Paris. Son fantôme, lui, chaleureux et protecteur, court toujours. Laissez-vous séduire.

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Chroniques du Cinéphile Stakhanoviste: Nelly et Monsieur Arnaud - Claude  Sautet (1995)

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Publié dans pickachu

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