Jean Renoir et les Salons de Choiseul 2025 : le jeu et ses règles.

Publié le par O.facquet

LES SALONS DE CHOISEUL – Lycée Choiseul ~ Tours/Rive droite

 

N'être plus grand chose avant de tirer sa révérence offre du temps afin de saluer comme il se doit l'entreprise courageuse et chronophage d'un ami de longue date : Emmanuel Gagnepain (et ses acolytes), professeur agrégé d'histoire-géographie, poursuit en effet dans quelques jours un projet transdisciplinaire initié avec sagacité, voici quelques années désormais, par Stéphane Genet, également professeur agrégé d'histoire-géographie : Les Salons de Choiseul -du nom du lycée situé à la périphérie de la capitale tourangelle où enseignent les deux professeurs susmentionnés. Le végétal fut le thème scruté il y a deux ans. Le jeu, sous toutes ses formes, est celui de cette année (il est encore possible de s'inscrire et de participer activement !). En 2023, Emmanuel G. m'avait gentiment fourni l'opportunité de causer au sujet de Wall-E (un brin d'herbe salvateur) de la maison Pixar. Un exil intérieur m'éloigne aujourd'hui de cet événement unique, car original, dans la région. D'où ces quelques mots en guise de soutien amical amplement mérité, voire de contribution lointaine pour le plaisir.

 

Le retour des Salons de Choiseul

 

Nous partageons avec Emmanuel G. une passion parfois immodérée pour le cinéma, entre autre chose (par exemple, nos interventions quelques années durant aux Rendez-vous de l'Histoire de Blois sous l'égide de Cristhine Lécureux, IPR d'histoire-géographie dans l'Académie Orléans-Tours). S'il avait fallu participer à l'aventure de l'année 2025 des Salons, La Règle du Jeu (1939) de Jean Renoir se serait évidemment imposé. Nullement pour en faire une énième exégèse : des talents notoires s'y sont frottés avec excellence, il aurait dès lors été indécent d'ajouter une pierre bancale à un édifice qui se maintien très bien tout seul. Le dialogue noué à la Cinémathèque de Paris entre Arnaud Desplechin et Jean Douchet au sujet du film le 27 novembre 2014 en est une preuve irréfutable et exemplaire.

 

Tours : les Salons de Choiseul vont se prendre au "jeu"

 

Que dit le film ? Le marquis de la Chesnaye organise une partie de chasse solognote dans son vaste domaine. Une sauterie dispendieuse s'en suivra (très théâtrale) où les règles petit à petit se brouillent, au risque d'un sourd fantasme d'orgie pansexuelle ou/et pansociale -un accident ultime remet chacun à sa place. Une kyrielle d'invités débarquent dans son château, dont André Jurieu, héros national depuis sa traversée sans escale de l'Atlantique en 23 heures. Un exploit réalisé pour s'attirer entre autres les faveurs sentimentales de la marquise Christine de la Chesnaye.

 

La Règle du jeu de Jean Renoir (1939) - Unifrance

 

Rien d'autre en quelques jours que les jeux de l'amour et du hasard. Les intrigues des domestiques se calquent sur les marivaudages des maîtres. La partie va dégénérer en drame. Jean Renoir, fils du peintre, a parlé au sujet de son film d'une « fantaisie dramatique » à la manière du Figaro de Beaumarchais. Le clin d'oeil est flagrant. On pense également à Molière. Le cinéaste ambitionnait d'entreprendre « une description exacte des bourgeois » de son temps (et des aristocrates), et non « une critique sociale » au vitriol en forme de lutte des classes agrestes sur grand écran. Il n'empêche que le film dresse un tableau de mœurs sans indulgence et presque sans espoir : deux classes -les maîtres dans leur monde, les domestiques à l'office- rivalisent de cynisme et de cruauté. L'écrin culturel surchargé dans lequel se débat notre cercle mondain s'illustre parfois par une bêtise insigne (le racisme de Madame de La Bruyère) et de la violence (le massacre des lapins). L'oeuvre, convenons-en, est portée par une morale désabusée : la vie sociale et l'amour sont un jeu dont ne peut impunément transgresser les règles sans en subir de sombres conséquences. Octave, joué par Jean Renoir lui-même, dit à son ami : "C'est une femme du monde et ce monde a ses règles".

Devant l'échec de son film auprès du public, Jean Renoir présenta La Règle du Jeu comme un simple « divertissement », voire un « drame gai ». Difficile d'abonder totalement dans le sens du maître, et surtout de croire à son propos sans le nuancer. Il est à cet égard loisible de voir dans cette peinture de mœurs de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie, un regard à la fois critique et humaniste sur le fonctionnement somnambulique d'une société insouciante à la veille de la Seconde guerre mondiale - sorti à la toute fin des années 1930, le film condense les désarrois et les errements de la décennie. Un film apocalyptique au sens où il donne à voir l'instant du dévoilement du désastre qui vient. Sans considération pour l'environnement général, politique ou économique, du moment (Hervé Aubron, Les Cahiers du Cinéma, avril 2022).

 

La règle du jeu : pourquoi le montage original du film a-t-il été ...

 

Il ne suffit pas de dire que le film est admirable, d'une facture éblouissante, entre baroque et classicisme, il faudrait presque le disséquer plan par plan, évoquer sa fluidité narrative incomparable, décrire la royale décontraction du réalisateur face aux contradictions techniques, pour illustrer le savoir-faire unique de celui qu'on présente encore à juste titre aujourd'hui, comme un des plus grands cinéastes et de sa génération et de l'histoire du cinéma. Jean Renoir ne savait jamais en arrivant sur le tournage ce qu'il allait faire. Il était le premier spectateur privilégié des acteurs : dans La Règle du Jeu, Marcel Dalio (Marquis Robert de la Chesnay), Nora Gregor (Christine de la Chesnay), Julien Carette (Marceau, le braconnier), Roland Toutain (André Jurieux), Paulette Dubost (Lisette, la camériste), Mila Prély (Geneviève de Marras), Jean Renoir (Octave), Gaston Modot (Édouard Schulmacher, le garde chasse), et la liste n'est pas exhaustive.

Longtemps maudit, objet d'interdiction et de mutilation, La Règle du jeu est devenu au fil des ans un film culte, comme on dit communément. L'un des plus grands jamais réalisés, et l'un des plus commentés. Le New York Times a écrit en 2021 que le film est « l'un des plus parfaits » de l'histoire du septième art. Les hitchcoko-hawksiens des années 1950-1960 des Cahiers du Cinéma, ainsi que leurs descendants directs en firent jusque récemment leur film de référence et leur cinéaste de prédilection. Pour François Truffaut « le credo des cinéphiles, le films des films ». Au détriment de Marcel Carné et de ses Enfants du Paradis (1945), sans doute quelque peu injustement. F.Truffaut s'en excusera auprès de l'intéressé quelque temps avant la mort du réalisateur des Visiteurs du Soir (1942), lequel en sera fort ému.

 

La Règle du jeu | Passion Cinéma

 

Nous tairons en outre la polémique qui divise depuis plusieurs décennies les renoiriens, les cinéphiles, les critiques et les historiens sur quelques propos douteux qu'auraient tenus Jean Renoir sur le cinéma français avant son départ pour les États-Unis en 1940. L'Histoire jugera.

Il faudrait conclure en rappelant que chez Renoir tous les protagonistes ont leur raison de faire et/ou de dire ceci ou cela. Il ne tranche pas. Octave, encore lui, lance l'une de ses plus célèbres réparties : "Sur Terre, il y a une chose effroyable, c'est que tout le monde a ses raisons". Ce sera une source d'inspiration pour moult cinéastes. Un mot encore pour souligner que l'emprise et l'empreinte de l'homme sur la nature dans La Règle du Jeu comme métaphore et allégorie des rapports sociaux avaient rarement été évoquées. Merci au grand Jean Douchet, donc. Paix à son âme. Plein de bonnes choses pour les Salons de Choiseul 2025. Ce sera une réussite, sans aucun doute. Bon courage à Emmanuel Gagnepain et à ses complices. Au plaisir. Et à bientôt peut-être.

Amicalement, of

 

ON SET – LA RÈGLE DU JEU – Jean Renoir (1939) © Ministère de la Culture –  Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Sam Lévin

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Publié dans pickachu

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