Francis Ford Coppola est grand : Megalopolis (2024)

"La famille Corleone c'était l'Empire romain"
Frankie Pentageli, Le Parrain II
Où, suite à la lecture d'une critique de cinéma particulièrement inspirée, l'on redécouvre qu'une déception peut être passagère. Chaque sortie d'un nouveau film de Francis Ford Coppola est fébrilement attendue (pour les plus jeunes : Le Parrain, Apocalypse Now, Conversations secrètes, Cotton Club ou Dracula, etc.). Ceci expliquant cela : une déception inversement proportionnelle à une attente surinvestie. D'autant que d'aucuns laissent filtrer, inélégamment, que ce pourrait être son ultime travail (il a pourtant en tête encore plusieurs projets).

Megalopolis ne déroge pas à la règle. A 83 ans, FFC donne vie à un projet de longue date. Il s'est entouré d'une distribution de prestige, constituée de jeunes acteurs du moment (Natalie Emmanuel, Audrey Plaza, Adam Driver, Laurence Fishburne ou Shia LeBeouf) et de vétérans du cinéma américain (Jon Voighy ou Dustin Hoffman), et des proches de son entourage comme sa sœur Tala Shire et son neveu Jason Schwartzman. Après moult échecs pour arriver à ses fins, Coppola décide de risquer l'endettement en investissement dans la production une grande partie de sa fortune, entre 100 et 120 millions de dollars. Une peccadille. Ce n'est pas la première fois (Coup de Coeur en 1981). Le film est présenté en compétition officielle au festival de Cannes de cette année, où il est froidement reçu, c'est le moins qu'on puisse dire. Lors de la projection cannoise, les commentaires sont sinon très sévères, du moins négatifs. Bon. Que dit et montre Megalopolis ?

C'est une épopée romaine dans une Amérique imaginaire. Le film se déroule dans une mégalopole futuriste, New Rome, condensé hybride du New York actuel (son allégorie) et de la Rome antique : une ville en pleine décadence, laquelle a été ravagée récemment par une catastrophe. Un artiste génial doublé d'un inventeur hors pair (une substance indestructible : le Megalon), tourné vers l'avenir, loin de toute u tilité immédiate, et qui en outre détient le pouvoir d'arrêter le temps : César Catilina (Adam driver) ; il s'oppose au maire conservateur Franklyn Cicero (Giancarlo Esposito), gardien des privilèges, en suggérant de faire de New Rome une véritable utopie, en recréant la ville de fond en comble (ce qui n'est pas sans danger). Le cœur de la fille du maire, Julia Cicero (natalie Emmanuel), jet-setteuse sans tabou, balance entre un père pygmalion et l'homme dont elle est amoureuse, l'architecte en vue : César Catilina.
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Autour de ce petit monde perché dans les hautes sphères du pouvoir local où se passe le film, gravitent des ambitieux sans vergogne, tels que Hamilton Crassus III (Jon Veight) notable richissime sur le déclin et grand-oncle de César, et Clodio Pulcher (Shia LaBeouf), petit-fils de Crassus et cousin de César, lequel devient une figure populiste fascisante, tant la jalousie et la soif du pouvoir le meuvent. Sans oublier la star de la télé et spécialiste de la finance Wow Platinum (Aubrey Plaza), une Agrippine désopilante et un brin perverse, qui tuerait père et mère pour devenir riche et puissante.
Après une première vision, Megalopolis déçoit -on sait pourtant qu'avec FFC, il est souvent nécessaire de remettre le couvert, pour se montrer plein d'assurance et d'exactitude. Une déception qui suscite rapidement de la culpabilité. Il suffit néanmoins de mettre le nez dans la critique que lui consacre Marcos Uzal dans Les Cahiers du Cinéma du mois de septembre, pour revisiter substantiellement le point de vue initial.
Francis Ford Coppola est avant tout un formaliste, et dans le film tout est spectacle, incontestablement. Notre société est un spectacle sans fin (Guy Debord), d'où les séquences se déroulant successivement sur des scènes, des pistes, sous les chapiteaux, dans les rues qui sont également des plateaux de télévision : du pain et des jeux. Il y a un décor, mais derrière se cache une autre réalité, moins amène (la jeune vierge délurée, les inégalités sociales et leurs violences). Dans Le Parrain I II et III, derrière la représentation, fêtes ou opéra, rôde la mort (musique de Nino Rota).

De surcroît, là où la fable de prime abord peut rebuter par son caractère par trop démonstratif, voire schématique (notre premier penchant, avouons-le), il est loisible d'y voir au contraire une pièce shakespearienne (le dramaturge est abondamment cité), entre lyrisme et hauteur de vue, qui fait se côtoyer la farce et la trivialité, avec des personnages complexes irréductibles à une seule idée ou un unique caractère. Là où le baroque (défini comme l"utisation de l'apparence pour aller à l'essentiel") conduit certains réalisateurs à se perdre dans une vaine boursouflure, porté par un maniérisme prétentieux, le foisonnement luxuriant de Megalopolis ouvre généreusement grand la porte à un cinéma éminemment personnel et original, à la fois expérimental, bancal, fantasque et mégalomane, compliqué, erratique, luxueux et prosaïque, délirant, orgiaque et pudique, osé, courageux et labyrinthique. Tout un monde : un puits sans fond. Avec une foi chevillée au corps en l'intelligence du spectateur, donc de la multitude.

Il faut se laisser aller aux flux vertigineux (de formes, de sons, de couleurs, de bifurcations insensées), servis par un montage fulgurant, au sein duquel la pensée et la forme ne font plus qu'un (Marcos Uzal). Le tout forme moins une aventure intellectuelle (un conte philosophique édifiant), qu'une expérience sensorielle déstabilisante, une sorte de fête foraine qui mêlerait avec succès et bonheur ce qu'il faut de débordements et de laideur. A nous d'en accepter (ce n'était pas gagné) les imperfections, l'hétérogénéité, mais également les incohérences, comme conditions nécessaires au projet, et à son accomplissement. Le Megalon, cette substance indestructible qui est capable de réparer un visage abîmé aussi bien que servir de matériau pour ériger un bâtiment, devient la métaphore même du cinéma tel que le rêve FFC : un outil régénérateur sans cesse en train de se réinventer tout azimut, à l'instar de l'ensemble de son oeuvre.

Et le pouvoir de mettre le temps aux arrêts, manifeste la faculté qu'ont les artistes de mettre en forme le regard qu'ils portent sur le monde pour, pourquoi pas, le modeler, et ainsi le rendre meilleur. Une esthétique de vie : notre place dans le monde ; notre rapport à la nature et au pouvoir. Tout mythe pose un problème pratique. Avec son péplum futuriste, Megalopolis répond à un désir de merveilleux.
Toutefois, le choix d'un formalisme extrême et assumé, et, paradoxalement, l'accent souvent humoristique du film, provoquent une absence de tragique, d'affects, oui, d'émotions même, une défection qui pourrait passer pour une forme de superficialité, voire d'insensibilité, l'amour -comme l'amitié-, y étant également davantage intellectualisé que ressenti. Faut-il donc y voir surtout, à l'image des grands collages de Jean-Luc Godard, une matrice d'images en ébullition à nulle autre pareille ? Certainement. N'empêche ! Ce formalisme nous glace souvent les sangs, vraiment.

Le film peut sembler pareillement bavard, naïvement pontifiant, parfois même sentencieux : la réflexion sur la décadence d'une civilisation, et son appel optimiste et appuyé à un réveil du génie humain, a priori irritants, pour ne pas dire envahissants, ne sont sans doute que l'expression maladroite d'un complexe artistique, pleinement cinématographique, devant le discours/programme (humaniste), prononcé urbi et orbi par Charlie Chaplin/Hinkel, à la toute fin du Dictateur, lequel hante de bout en bout Megalopolis, et absout finalement les saillies politiques et philosophiques surabondantes qui jalonnent le film, un film luxueux et bricolé, tout à la fois. Merci à Marcos Uzal pour ses lumières, dans les colonnes d'une revue fidèle à son histoire.
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Michael Corleone, pour mémoire.