Dans la peau d'un macho : Alain Delon dans Pour la Peau d'un Flic (1981).

Pour la peau d'un flic, la première réalisation d'Alain Delon, un film sorti en 1981, une année particulière pour beaucoup, outre une mise en scène paresseuse, un récit abracadabrantesque, voire le cabotinage de la star, fait montre d'un rapport aux femmes plus que déplaisant. C'est peu dire.
Choucas (Alain Delon), un ancien officier de police reconverti en détective privé à Paris, reçoit la visite d'une femme énigmatique, Madame Pigot, qui l'engage afin de retrouver sa fille aveugle récemment disparue, Marthe. Elle l'a perdue de vue. L'inspecteur principal Coccioli (l'excellent Daniel Ceccaldi) lui recommande onctueusement de rester à l'écart de cette ténébreuse affaire. Au moment où il la retrouve pour un rendez-vous au Trocadero, la femme est assassinée d'une balle dans la tête. Du radical.

Choucas, aidé de sa secrétaire Charlotte (Anne Parillaud), ne tient pas compte des avertissements du policier, et s'efforce d'y voir plus clair dans un imbroglio où divers services de police et des trafiquants de drogue sont mêlés. Après moult tribulations et investigations en tous genres, Choucas, flanqué de son associé Haymann (l'inusable Michel Auclair) : un ancien commissaire de police à la retraite, parvient à libérer la belle et jeune Charlotte, prisonnière et otage des truands, puis se rend dans une clinique privée qui sert de paravent à la fabrication et la commercialisation de l'héroïne. Fait prisonnier, un ancien collaborateur de la Seconde Guerre mondiale, lié aux trafiquants, lui brise la main et le nez ; Choucas, qui s'est fait manipuler par Ciccioli, parvient à se libérer de ses chaînes, à éliminer quelques margoulins, retrouve Marthe, la tient à l'oeil, avant d'être secouru par les forces de l'ordre arrivées en soutien ; Choucas, innocenté mais en reconstruction, va à présent filer le parfait amour avec Charlotte.

Alain Delon ne s'est jamais fait remarquer par un progressisme échevelé ni par son féminisme débordant, tant s'en faut. Un gaulliste conservateur aux accointances parfois rances (Jean-Marie Le Pen), un bloc de mélancolie, la testostérone en étendard. Tout sauf un antisémite, toutefois : il a porté à bout de bras Monsieur Klein, en 1976, et dans Pour la peau d'un flic, Haymann, à la fois associé et ami, est juif. Des choix de producteur, d'acteur et de réalisateur totalement assumés. Ce qui n'est pas rien par les temps qui courent.

Il n'empêche que le sort réservé à la gente féminine, plus précisément à Charlotte en l'occurrence, la secrétaire du détective, un des premiers rôles d'Anne Parillaud, est devenu désormais insupportable. Choucas se permet des gestes déplacés avec la jeune femme quand il arrive au bureau qui jouxte son appartement, la main plus que baladeuse, lui donne des ordres sur un ton martial sans jamais remercier : vous ferez ceci, puis vous ferez cela, préparez moi mon café, sans tarder, trouvez moi tel ou tel renseignement, une chemise au passage, et fissa ; et que je débarque chez elle sans prévenir pour me faire soigner, secrétaire et infirmière, tout à la fois la jeune femme, l'occasion de surcroît pour l'acteur d'afficher ses muscles et d'obtenir un massage ; charlotte préparez moi un bon dîner après être allée m'acheter la presse au coin de la rue, sans barguigner, allez oust ; Charlotte commente les faits et gestes du patron, propose quelques hypothèses plus ou moins bancales, non sans perspicacité, le tout avec un phrasé nunuche un tantinet ridicule. Tout compte fait, une misogynie urticante, osons l'avouer. Madame ne travaille pas pour Monsieur, Madame est au service de Monsieur, une jeune et belle plante pour le décor, une potiche objet de désir.

Force est de reconnaître que cette forme de patriarcat a depuis volé en éclats même si malheureusement quelques répliques odieuses frappent toujours les femmes. Charlotte (une toute petite vingtaine) finit dans les bras de Choucas/Delon (la quarantaine bien avancée), du balisé, Charlotte tombe en en pâmoison devant l'incarnation du mâle dans toute sa splendeur, amoureuse au dernier degré. Lui, insolent, laisse entendre qu'elle n'est qu'une conquête de plus avant la prochaine. Quel manque d'élégance, non ?

Au tout début du film, au moment où Choucas reçoit Coccioli dans son appartement, une gamine planquée sous les draps fait son apparition toute guillerette, elle est entièrement nue et se fait rétribuer avec une joie non dissimulée ses faveurs. Charlotte dévoilera également ses formes une fois ou deux : il aurait été bien, afin de maintenir un certain équilibre érotique, qu'un homme se dénudât à son tour. Un échange de bons procédés. Insupportable phallocratie, à contextualiser, bien sûr.

Pour compenser un machisme par trop évident, Alain Delon fait tenir régulièrement à la belle Charlotte des propos égrillards que la morale réprouve, ce qui sonne faux (du genre : voyez comme Madame est libérée, ce qu'elle se permet, ce qu'on lui permet), et en dit long sur l'hypocrisie de certains hommes de ce temps en partie révolu.
Delon, dans L'Homme pressé (1977), filmé par Edouard Molinaro, un film quelque peu insupportable, lance à Edwige (Mireille Dard, en caméo dans Pour la peau d'un flic) qui vient de lui demander de l'appeler par son prénom : « Il n'y a que les putes que j'appelle par leur prénom ». Ambiance. Le pire dans tout cela reste que la star ne pense certainement pas à mal, en 1981, le brouillard d'époque le lui permet, mesurons néanmoins le chemin parcouru.

Une dernière chose frappe dans Pour la peau d'un flic : la qualité et le nombre des seconds rôles offerts par le cinéma français de l'époque, de Danielle Lebrun à Étienne Chicot en passant par Philippe Castelli, sans oublier ceux susmentionnés et Jean-Pierre Darras, ils auront enchantés à l'écran notre jeunesse. La présence de Brigitte Lahaie en secrétaire zélée dans un de ses premiers rôles laisse toutefois perplexe. En outre, Alain Delon fume comme un pompier : autres temps autres mœurs.
of
