Filles de bandes : Les Meilleures (2021)

Le soutien à de jeunes réalisateurs de cinéma prometteurs, pour ce qui nous concerne, souffre de sa trop grande intermittence, alors qu'il devrait occuper une place centrale dans notre activité de passeur amateur. Remédions ce jour autant que faire se peut à ce déséquilibre rassi qui n'a que trop duré.

Le service public de télévision offre certains samedi soir de bien belles surprises cinématographiques. Tomber par le plus grand des hasards sur Les Meilleures (2021) réalisé par Marion Desseigne-Ravel, une jeune cinéaste française passée par la FEMIS, se présente comme un baume apaisant dont il faut dire un mot, voire quelques-uns. Elle le vaut bien. Rien que pour réfuter, entre autre chose, deux reproches injustes fait au film : sa sagesse scénaristique et des longueurs dispensables.

Nedjma
Les Meilleures racontent le quotidien de la banlieue, sans angélisme, ni misérabilisme. Pas de rapport guerrier entre la jeunesse des quartiers et la police, aucun trafic de drogue fructueux, nulle religiosité envahissante, simplement des bandes de filles, des amitiés trahies, des garçons raisonnables mais périphériques, du désir et de l'amour, énormément -il est doux de ne pas résister à la tentation-, malgré le regard des autres, en banlieue comme ailleurs, quand deux jeunes adolescentes tombent follement amoureuses l'une de l'autre. Un amour a priori impossible.

Zina
Zina vient s'installer avec sa famille dans la même tour que Nedjma, au même étage, sur le même pallier. Bien qu'elles appartiennent à des bandes en conflit (Shakespeare), c'est le coup de foudre. Une attirance irrésistible. Elles commencent par s'embrasser, puis finissent par s'embraser : des rivales au grand jour, mais amoureuse en secret. Zina est plus entreprenante, Nedjma découvre son attirance pour les femmes. Crânement l'assume après quelques hésitations vite surmontées, grâce surtout à la délicatesse de son amoureuse.

L'on évoque souvent la direction d'acteurs, en l'occurrence d'actrices, sans prendre le temps d'en décrire les signes distinctifs, d'autant que pour aller plus loin, il faut aller plus près : il faut effectivement infiniment de talent, tout en retenue, pour filmer avec justesse deux bouches qui s'étreignent, deux corps qui fusionnent, les premiers émois érotiques, la tornade des sens, au début avec un peu de maladresse comme toujours, en somme pour enregistrer le désir qui s'emparent de deux êtres qui s'abandonnent au plaisir de la chair, à la douceur inégalable des caresses que l'on s'offre, capter les regards éperdus au moment où le temps suspend son vol, et que la fougue l'emporte sur la raison, trouver les mots quand elles finissent par recouvrer leurs esprits, sans pathos, et que vient le moment des confidences indispensables, car sans aucun doute, ces deux jeunes filles s'aiment éperdument, il y a des gestes qui ne trompent pas, des soupirs fugaces qui en disent long, des oeillades en forme d'aveux.

Il y a malheureusement les autres, la petite soeur, les copines, les moqueries stupides et les insultes en tous genres venues de jeunes ados mal dégrossis, la société en somme, en filigranes l'homophobie insidieuse, qui, comme le racisme ou l'antisémitisme, vient flétrir ce qui est beau et pure. La violence physique et symbolique de l'intolérance, de tout temps et sans patrie.

Enlacées, se pensant à l'abri des regards malfaisants, Zina et Nedjma se sont faites surprendre par la multitude un soir de fête. Il leur faut être forte. Nedjma doit vaincre la rage contenue de sa jeune sœur, supporter l'ostracisme du clan, le rejet violent des amies. S'affranchir des rumeurs et de ceux qui les colportent (le poids du conformisme). Marion Desseigne-Ravel filme, sans jamais se faire donneuse de leçons, le désenchantement amoureux et amical, avec tact et infiniment d'élégance, ce qui a fait écrire à quelques esprits chagrins que le scénario manquait de folie, quand au contraire le désespoir s'exprime à ce moment du film avec une force poignante. On souhaiterait crever l'écran pour les enjoindre de ne jamais désespérer, même si souvent l'envie violemment nous en prend, devant la figure protéiforme et impitoyable de la méchanceté, de la trahison qui avance masquée. Prospérité du vice. Infortune de la vertu.

Nedjma
La nuit Zéna et Nedjma se retrouvent régulièrement pour s'aimer sur le toit de l'immeuble -du béton désarmé-, une cachette comme une autre, loin du monde, histoire de s'envoyer en l'air, de prendre de la hauteur. C'est l'été. Les nuits sont courtes. Au petit matin, nous les imaginons, ne formant plus qu'une, fixer au loin l'horizon urbain estival, le jour se lève avec précaution, observer les quelques nuages qui résistent encore avec courage au beau temps qui veut l'emporter. Marion Desseigne-Ravel filme avec poésie et douceur, sans insistance, ces moments de grâce où rien ni personne ne semblent pouvoir les séparer, rien que le ciel au-dessus d'elles, pour s'aimer au grand jour. Nous ne laisserons pas dire que ces quelques séquences font traîner le film en longueur. Ils le mettent au contraire en apesanteur, à l'instar des sentiments qui transportent les deux adolescentes dans un ailleurs bénéfique insoupçonnable. Du très bon cinéma. Un exercice d'équilibriste réussi. Deux actrices remarquables : Lina El Arabi (Nedjma) et Esther Bernet-Rollande (Zina). Une belle complicité. Pour mémoire. On a beau faire, on a beau dire : ça fait du bien d'être amoureu(se)x.
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