Comme un pétard mouillé (Génie de Pixar ?). Vice-Versa 2.

Vice-Versa 2, le vingt-huitième long métrage d'animation américain produit par les studios Pixar, réalisé par Kelsey Mann, son premier film, déçoit. Chose a priori inconcevable chez Pixar -la Maison ayant effectivement toujours su marier élégamment sérieux et rigolade, un cinéma de toute manière toujours abrasif, qui trahit à chaque fois quelque chose de pertinent sur le monde comme il va (ou pas). Expliquons-nous.
Il fait suite à Vice-Versa sorti en 2015, une réussite, un grand film sur la construction de l'identité, ambitieux, perspicace et émouvant, tout à la fois.

Vice-Versa 2 démarre en trombe, rapidement toutefois on s'ennuie ferme. Il s'agit moins de la forme, la virtuosité formelle des concepteurs ne s'est pas tarie (plus inégale néanmoins), que du fond : ce qui est raconté se révèle en effet d'une platitude confondante, plus précisément, le choix de l'esquive est élevé ici au rang d'un art, tout ce qui aurait pu présenter un intérêt est passé lourdement sous silence, au profit d'un fade remplissage bourratif. Sans que l'on sache si ce parti pris du vide découle d'un manque d'imagination de la part du réalisateur ou d'une crainte injustifiable d'aborder de front la crise de l'adolescence et ses manifestations explosives. Sans oublier la politique du zéro risque imposée par Disney, propriétaire de Pixar depuis 2008. Allez savoir.

Que raconte le film ?
Riley fête ses treize ans. Elle commence à ressentir les effets de la puberté : les cinq émotions qu'elle a connues jusque-là -Joie, Peur, Tristesse, Dégoût et Colère, parvenues à une certaine concorde- vont soudain subir la concurrence de nouveaux venus envahissants, de nouvelles allégories : Anxiété, Ennui, Envie et Embarras, sans oublier Nostalgie qui pointe son nez par intermittence. Il est un peu tôt.

Le quartier général des émotions vit une véritable révolution sous la forme d'un putsch réussi : la cohabitation entre les anciennes émotions et les nouvelles est inflammable, les forces conservatrices s'échinent à conserver un impossible statu quo, quand les forces de progrès tentent d'imposer ce qui leur paraît être une marche inéluctable vers un horizon indépassable, l'ensemble provoque une pagaille éruptive qui bouleverse définitivement la personnalité de la jeune Riley, à l'humeur chaque heure plus changeante, toujours plus excessive chaque jour. Riley et ses amies collégiennes participent à un stage estival de hockey sur glace, là elles font la connaissances de jeunes filles qui n'ont pas les deux pieds dans le même patin.

Et c'est ici que le bat blesse. Le réalisateur enferme ses personnages en pleine mutation dans un tout petit monde cadenassé, et sclérose ainsi totalement un récit souvent embrouillé, en conséquence l'appauvrit, pour en définitive affaiblir son propos, car si la liberté est une, elle se manifeste diversement selon les circonstances, à l'image de ce qui la bride.
Sous ce rapport, la notion de situation indique d'abord une position dans un ensemble de données. Vice-Versa 2 fait pourtant fi de toute sociologie, occulte le politique, un point aveugle dans lequel s'engouffre une psychologie totalisante, voire totalitaire, où l'estime de soi devient la seule conquête envisageable, en dehors de la complexité humaine, laquelle fait pourtant le sel de nos existences. Si la philosophie nous apprend à mourir, le rayon bien être promeut quant à lui un impossible épanouissement individuel, entre New Age vintage et wokisme vain (le foulard, entre autres), ce qui est un peu court, convenons-en.

La couardise est stérile de toute façon. Confiné dans un gymnase, le récit ne nous dit rien des nombreuses occurrences où la déflagration hormonale des jouvencelles aurait pu s'en donner à cœur joie. Pleutre, le réalisateur s'empêche, étrangle son imagination, réprime sa créativité, passe donc à côté d'une occasion somme toute rare de mettre en images les diverses opportunités où le passage à l'adolescence met le monde cul-par-dessus-tête. Cinématographiquement correct, sans aspérité, ni aspect saillant, le film s'égare dans un bavardage sans fin, où l'on ergote sur des vétilles, afin de masquer une vacuité qui saute au bout du compte aux yeux.

Quid du rapport sensuel aux garçons (totalement absents, n'était le père) et aux filles, partant de la sexualité et de l'énigme du genre, consubstantielles de l'adolescence ? La prudence coupable du cinéaste ampute le film d'une facette délicate mais indissociable de cet âge dit ingrat. Dommage.
Quid du rapport aux parents et à la famille, aux adultes en général ? Vice-Versa 2 n'est guère loquace également en la matière. Du balisé avec les parents, quelques prises de tête domestiques sans conséquence au début du film, rien de bien original, dans le propos comme dans la mise en scène. Un travail paresseux d'éclopé rétinien.

Et l'école, la grande oubliée, la relation conflictuelle avec les professeurs, les frictions avec l'autorité -des figures imposées-, dans un monde où l'horizontal l'emporte désormais, paraît-il, sur le vertical, quid de ce bouillon de culture ? Rien ne nous est dit là encore, ou alors pas grand-chose : les copines n'iront pas à la rentrée prochaine dans le même établissement scolaire : le drame absolu, l'affaire du siècle.
Par dessus tout, nous sommes ici aux États-Unis. La question raciale, donc le racisme endémique et historique qui fracture depuis toujours cette nation, n'est pourtant jamais évoquée, même de loin. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, on vous l'a dit et répété : seule l'estime de soi, et sa maîtrise, mérite une quelconque attention. Le reste est accessoire. Bon. Sans parler des problèmes sociaux, dans un pays où la nécrose du tissu social n'est pas nouvelle. Pour ne rien dire des dérèglements environnementaux qui, dit-on, angoissent la jeune génération.

Riley au pays des merveilles. L'important est de nouer des liens apaisés avec les filles de son âge ; c'est un peu pauvre, tout de même. Le film opère une occultation générale au bénéfice d'un psychologisme dévorant, lui-même au service d'une vision idyllique donc frelatée de l'Amérique : un film d'apprentissage qui malheureusement ne nous apprend pas grand chose. Du politiquement correct en phase avec son temps, finalement. D'où pour le coup une aisance formelle qui tourne à vide, une aventure intérieure sans profondeur. Pixar, et ses couleurs acidulées, son inventivité ludique, nous prend de court avec ce renoncement inattendu.

Somme toute, Vice-Versa 2, dénué en outre de tendresse, nous enjoint seulement à être en accord avec nous-mêmes dans un monde équilibré et inclusif, dans lequel les hommes sont appelés à disparaître -plus de masculinité toxique-, en compagnie d'une solide bande de copines. Nous voilà affranchis. Donc timbrés.
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