Soleil couchant : Alain Delon est mort.

"Pour un seul mensonge, on perd tout ce qu'on a de renom"
Baltasar Gracian y Morales
En France toujours un pas seulement sépare l'art de la politique. Enfant, nos repas de famille (progressiste) s'en firent régulièrement l'écho tous azimuts, particulièrement autour du cas Alain Delon. Embarrassant jadis le cas Delon par chez nous, on ne s'imagine pas à quel point aujourd'hui. Plus précisément dans les années soixante-dix.
Il fallait lui préférer Jean-Paul Belmondo, dit Bébel, moins droitier, plus peuple compatible, au naturel a priori autrement plus obligeant. Chacun toutefois finissait par reconnaître le talent du Samouraï au regard d'acier, sa beauté plastique incomparable -un accident génétique incontestable-, sans oublier son charisme magnétique un brin aristocratique, donc intimidant, voire suspect (pas de surnom pour le natif de Sceaux en 1935). Notons que Delon, lui, ne fut pas un enfant de la balle, mais commis boucher-charcutier dans son adolescence. Comme quoi.

Tous auraient souhaité finalement qu'il se contentât de faire l'acteur, qu'il l'ouvrît moins pour tout dire, voire qu'il la fermât -les saillies homophobes, la misogynie crasse ou les amitiés douteuses du beau gosse avaient de quoi agacer en effet. Ce qu'il ne fit jamais : il parla beaucoup, sur moult sujets, sans filtre. Encore heureux. Le camp du bien a parfois des vapeurs despotiques. L'ennui naît pourtant de l'uniformité dans laquelle se complet malheureusement parfois une certaine gauche par trop conformiste, ou frileuse. Laquelle a été chiche d'hommages après la mort de l'acteur le 18 août dernier. Un manque d'élégance et de goût. Une faute à coup sûr. Ne pas tout mélanger. Passons.

Nous admirions Alain Delon, l'ombrageux à la mélancolie inconsolable, et Jean-Paul Belmondo, le volubile solaire primesautier, tout à la fois. Thanatos versus Éros. Sincèrement et sans restriction aucune. Les deux visages d'une même maestria. Nous connaissions certains de leurs films par cœur. Ils peuplaient nos conversations (cinéphiliques, déjà), nos rêves (d'aventures) et nos fantasmes -leurs compagnes étaient belles, comme nos mères.
Cela jusque récemment, avant que la camarde ne nous les prenne. C'est dire qu'ils vont manquer ces deux-là. Se souvenir de Peur sur la Ville (Henri Verneuil, 1975) pour l'un, du Cercle Rouge (Jean-Pierre Melville, 1970) pour l'autre, deux films qui nous ont regarder vieillir, pou des raisons différentes, bien sûr.

Nous apprendrons plus tard que Delon et Belmondo ont fait l'acteur pour des pointures (Jean-Pierre Melville) aux côtés d'autres pointures, hommes et femmes (Jean Gabin, Claudia Cardinal). L'admiration se teinta désormais de respect. Nous commencions à intellectualiser gauchement nos goûts et dégoûts, simplement, sans bourdieuserie superfétatoire. Leurs prestations à l'écran nous ont toujours paru plus complémentaires qu'exclusives, nous ne savions rien de leurs différends : Borsalino (Jacques Deray, 1970), et son amitié virile, nous comblait. Cela nous suffisait.

Alain Delon prit néanmoins au fil du temps une place particulière ; ça devait arriver, comme une évidence, Le Samouraï (Jean-Pierre Melville, 1967), Le Clan des Siciliens (Henri Verneuil, 1969), Mélodie en Sous-Sol (Henri Verneuil, 1963), Le Guépard (Luchino Visconti, 1963), Monsieur Klein (Joseph Losey, 1976), Deux Hommes dans la Ville (José Giovanni, 1973), Rocco et ses Frères (Luchino Visconti, 1960), L'Insoumis (Alain Cavalier, 1964), Plein Soleil (René Clément, 1960), Notre Histoire (Bertrand Blier, 1985), La Piscine (Jacques Deray, 1969), Un Flic (Jean-Pierre Melville, 1972), Le Professeur (Valerio Zurlini, 1972), Mort d'un Pourri (Georges Lautner, 1977) ou L'Éclipse (Michelangelo Antonioni, 1962), entre autres et dans le désordre, n'y sont pas pour rien. Delon crevait l'écran et y crevait souvent. Une carrière traversée par les thèmes de l'identité et de la dualité (Monsieur Klein). Un amateur d'art éclairé.

Ses prises de position politiques nous indifféraient tant que Simone Signoret était là pour lui remonter les bretelles via un appel téléphonique rageur. Et il ne bronchait pas, paraît-il. Par la suite, nous l'écouterons d'une oreille distraite errer comme un oncle bileux et pontifiant qui vieillit mal mais qui a toujours sa place à la table familiale. Notre jugement était fait et définitif : ce type est génial. Une grande partie du cinéma dans lequel il officie également.

Force est cependant de reconnaître qu'il s'est quelquefois perdu dans de sombres navets. Doucement les Basses de Jacques Deray, sorti en 1971, fait partie du lot. Qu'est-il aller faire dans cette galère qui se veut burlesque, anticléricale et blasphématoire, et transforme Alain Delon en histrion pathétique ? Susciter le rire pour une fois ? Peut-être. C'est rater, quoi qu'il en soit. Seul, et de loin, BHL fera pire en 1997, avec l'impossible Jour et la Nuit.
Dans une modeste cure bretonne, l'abbé Medieu (Alain Delon), le bien nommé, vit retiré du monde au bord de l'océan. Après une vie accidentée de pianiste à succès, l'homme d'Église pense avoir trouvé la paix auprès de Dieu et de ses ouailles. La mort de son épouse qui faisait de son existence un enfer, fut une délivrance. Un jour, un dénommé Francisco débarque pour lui annoncer qu'il est marié avec sa femme. Abasourdi, l'abbé comprend que jadis sa femme a organisé une fausse mort pour qu'il puisse vivre délivré de son emprise maléfique. Elle a épousé par la suite Francisco, tenancier d'un bordel à Caen où Rita noue des liens sensuels avec les marins. Rita veut à présent à tout prix reprendre la vie commune avec Medieu. La suite vous appartient.

Il fallait oser. Les dialogues lorgnent du côté d'Audiard, le savoir-faire en moins, le scénario est indigent, le propos lourdement futile, souvent bêtement sexiste, la mise en scène est paresseuse, les acteurs surjouent au risque du ridicule (exception faite de Paul Meurisse et de Paul Préboist, excellents comme d'habitude), l'ensemble est anecdotique, peu de choses à sauver pour tout dire. A moins de lire entre les images la volonté farouche de Nathalie Delon (Rita) de reconquérir par tous les moyens les faveurs de son ex-mari parti roucouler ailleurs. Peut-être.
N'importe ! Delon : le don. A son corps défendant, une leçon d'humilité face au temps qui passe : la plus belle gueule du monde finit toujours par se flétrir. Pour mémoire.
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