L'Amérique et ses démons : Killers of the Flower Moon de M.Scorsese.

Publié le par O.facquet

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Le dernier film de Martin Scorsese, Killers of the Flower Moon, western palpitant sorti très récemment, est rugueux, souvent tortueux, voire erratique, parfois déroutant (dialogues sibyllins, opacité des personnages), ou revêche, moins hystérique que d'habitude, plus avare en mouvements somptueux de caméra, pas toujours facile d'accès en somme, sans que la virtuosité du réalisateur ne soit pour autant sujette à caution.

Festival de Cannes 2023 : Martin Scorsese déçoit par rapport aux attentes  avec "Killers of the Flower Moon"

Disons qu'il n'a pas l'évidence incontestable du Loup de Wall Street (2013) par exemple, ou des Affranchis (1991), bien sûr, lesquels débordaient de luxure et d'excès, pour vous emporter d'entrée et ne plus vous lâcher -ici les morceaux de bravoure visuels sont clairsemés, pourtant la mise en scène et le montage attestent du savoir-faire hors pair du réalisateur, tout comme la direction d'acteur, inutilement moquée pour un introuvable cabotinage reproché méchamment à Robert De Niro et Leonardo DiCaprio. L'un porte le masque crispé de la duplicité hypocrite, l'autre, celui nerveux de la culpabilité dévorante, le menton prognathe à la Marlon Brando (héritage de l'Actor Studio ?).

Killers of the Flower Moon' Review | DiscussingFilm

A l'instar de son pénultième travail, The Irish Man (2019), Killers of the Flower Moon est exigeant (Silence en 2016 l'était également), il réclame de la part du spectateur un effort certain, une patience attentive, donc une participation généreuse au récit, d'autant qu'il ne dure pas moins de trois heures et trente minutes.

Le film est l'adaptation d'un ouvrage (très bon) du même nom de David Grann paru en 2017. Killers of the Flower Moon a été présenté en avant-première au Festival de Cannes 2023 : vu sa qualité, de nombreux réalisateurs ont poussé un ouf de soulagement en apprenant qu'il ne figurait pas dans la sélection officielle du festival cannois.

How Martin Scorsese's 'Killers Of The Flower Moon' was shot on location in  Oklahoma: “It was a massive undertaking” | Features | Screen

Dépossédés de leurs terres, les Amérindiens osages ont été parqués dans une réserve aride. Dans les années 1910 et 1920, de nombreux membres de la tribu du comté d'Osage en Oklahoma, parmi les plus riches, sont assassinés (plusieurs dizaines) après avoir trouvé dans leurs terres de vastes gisements de pétrole -balle dans la tête, empoisonnement, incendie … Devenus propriétaires de terres gorgées de mirifiques réserves d'hydrocarbure, l'or noire a offert la fortune aux Amérindiens, le peuple osage est ainsi rapidement devenu immensément riche : pour son plus grand malheur.

Killers of the Flower Moon': Inside New True-Crime Epic

La richesse soudaine de la tribu attire en effet dans la foulée la convoitise de vautours blancs empressés de s'enrichir sur son dos sans le moindre effort : ils lui soutirent autant d'argent que possible, avant de passer à des méthodes plus expéditives quand les affaires l'imposent.

Le « Bureau of Investigation » (qui deviendra le FBI en 1935) ouvre une enquête. A sa tête, l'ambitieux J.E. Hoover qui a bien l'intention de faire de ce dossier un tremplin vers la gloire. Il s'associe aux Amérindiens pour s'efforcer d'élucider l'une des affaires les plus captivantes de l'histoire des États-Unis. À mesure que progresse l'enquête, les visions aériennes lumineuses s'effacent au profit d'une obscurité toujours plus domestique.

The Costumes That Weave Authenticity Into 'Killers of the Flower Moon' |  Vanity Fair

Le jeune Ernest Burkhart (Leonardo DiCaprio), beau garçon pas très fin, jeune loup fruste, faussement naïf, vétéran de la Première Guerre mondiale, à la recherche d'un emploi, arrive à Fairfax en Oklahoma (comté d'Osage) pour travailler avec son oncle William Hale, dit « King » (Robert de Niro, majestueusement diabolique). Un éleveur de bétail sans scrupule qui se veut proche de la communauté amérindienne.

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Ernest devient chauffeur de taxi avant de se marier avec une amérindienne, la belle et fine Molly, dont la fortune ne laisse pas le King indifférent : il n'y a pas de petits profits -une recherche intéressée du métissage. Molly, magnifiquement jouée par Lily Gladstone, au sourire mélancolique doublé d'une fermeté calme, incarne la figure indienne de la reconquête d'une dignité à la fois trahie et piétinée : son regard fixe impavide lors du procès. Elle n'est pas celle qui s'approprie : elle est chez elle depuis toujours. Avant la venue coupable de la malédiction blanche flanquée du venin capitaliste et ses conséquences : l'argent qui corrompt, l'alcool ravageur, le diabète (Molly).

Killers Of The Flower Moon Is Scorsese's 'Great American Tragedy', Says  Lily Gladstone – Exclusive | Movies | %%channel_name%%

Killers of the Flower Moon, où deux types de famille s'opposent comme souvent chez Martin Scorsese, témoigne du caractère protéiforme du génocide des Amérindiens d'Amérique du Nord, génocide qui se poursuivit donc jusqu'au début du XX° siècle. Ernest empoisonne la vie de son épouse Molly, au sens propre comme au figuré, sordide et macabre allégorie de ce minutieux ethnocide. L'onctuosité gluante et intéressée de William Hale, individu sans foi ni loi, devient au fil du film de plus en plus détestable. Non seulement un thriller efficace, le film -comme l'ouvrage éponyme-, est également une oeuvre politique radicale, le miroir sans concession de sur ce quoi le pays s'est finalement construit : le meurtre, la violence et le sang, la discrimination, tout à la fois raciale et sociale.

Critique Killers of the Flower Moon : la Porte de l'Enfer

D'où l'austérité formelle du récit mis en scène par Martin Scorsese : l'exercice de flagellation historique exigeait et du courage et de l'honnêteté, le cinéaste n'en manque pas, force est à nouveau de le constater. Fasse qu'il serve d'exemple, encourage les vocations, ici et ailleurs, là où il est de bon ton de s'ériger un peu facilement en arbitre des élégances, en contempteur flamboyant de la société américaine. De son histoire. L'interrogation morale que porte Killers of the Flower Moon est universelle. Quelle société peut se prétendre exempte de tout examen critique ? Sauf à se vautrer dans une victimisation stérile -plutôt tendance-, revenir encore et toujours sur les épisodes sombres de l'Histoire, sans repentance pathétique, le travail restant partout en chantier, non ?

Killers of the Flower Moon", perjalanan ke masa lalu yang kelam

Le film met en exergue un chapitre délibérément occulté de l'histoire des États-Unis d'Amérique. Martin Scorsese reste toutefois un patriote, il ne désespère jamais de la démocratie américaine, même et surtout durant ses heures les plus sombres, tout comme son ami Steven Spielberg. Ils peuvent se montrer sévères avec leur pays, son histoire, son actualité politique et sociale, ils lui restent malgré tout toujours fidèles, ils ne cachent pas tout compte fait à son endroit une admiration tenace.

Killers of the Flower Moon' FBI Portrayal Leaves a Lot to Unpack | The Mary  Sue

Le FBI enquête

La police fédérale américaine met fin aux agissements crapuleux des shérifs véreux et des aventuriers vénaux assoiffés d'or noir : Hall finit sous les verrous. Martin Scorsese sauvent les meubles. Tout n'était donc pas à maudire dans cet épisode abject de l'histoire de l'Amérique. Le cinéaste veut s'en faire l'écho et de la sorte le témoin rigoureux. Afin de rédimer autant que faire se peut certains protagonistes de ce temps désormais lointain, les quelques-uns qui se sont montrés à la hauteur des valeurs de cette jeune nation, quand d'autres, âpres au gain, les galvaudaient. L'apparition finale du cinéaste en est l'expression assumée. En revanche, Hall en incarne la figure effroyable et glaçante, au regard terrible et rapace.

Killers of the Flower Moon : date de sortie, trailer, séances, streaming,  critiques et avis...

Steven Spielberg ne fait pas autre chose avec Amistad (1997), film définitif sur le commerce triangulaire, où en 1839 un procès sur le territoire américain intenté à des fugitifs venus d'Afrique subsaharienne ouvre une bataille juridique acharnée qui attire l'attention de la nation tout entière, et alimente le mouvement d'opinion contestant la légitimité de l'esclavage aux États-Unis. La Cour suprême donne raison aux rebelles africains : l'ancien président John Quincy apporte son soutien aux fugitifs. La revendication de liberté des déportés est devenue un symbole du mouvement pour l'abolition de l'esclavage aux États-Unis. L'esclavage a déshonoré jadis l'Amérique. Steven Spielberg s'efforce toutefois de ne pas désespérer de son pays, de son histoire en tout cas. À l'image de Martin Scorsese.

3 choses à savoir sur "Amistad", de Steven Spielberg, ce lundi soir sur  France O | TF1 INFO

En ces temps guerriers terroristes où la caricature l'emporte sur toute forme de reproduction fidèle de la réalité (est-elle possible ?), le septième art offre de la complexité en lieu et place de la facilité militante. Ce qui déjà n'est pas rien.

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Publié dans pickachu

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