Je m'épanche donc je jouis -Sex Education (Netflix) 2019-2023.

Sex Education, créée par Laurie Nunn, est à sa façon une grande série britannique, par sa loufoquerie assumée, subtile et madrée, tout à la fois. Elle marquera son époque.
Ce teen show, locomotive de la plate-forme Netflix depuis 2019, chronique la vie d'adolescents de la classe moyenne protégée d'une petite ville du Royaume Uni répondant au doux nom de Moordale.

Le lycée du coin est le centre névralgique de leur jeune existence, le réceptacle d'hormones en furie tous azimuts. Le sexe sous toutes ses formes et tout ce qui a trait au genre sont l'épicentre de la série, donc des préoccupations monomaniaques des jeunes gens. Le sexe, le genre et rien d'autre : des problèmes d'érection, aux homosexualités, de la masturbation en solo ou accompagnée, en passant par les traumas infantiles ou les orgasmes contrariés, rien ne nous est épargné, c'est un concentré d'enjeux ô combien contemporains, cru et direct, au détriment de la question sociale, laquelle a agité les générations précédentes, lesquelles n'oubliaient jamais toutefois la bagatelle, une fois planifiée la prochaine révolution introuvable -remarquons que certains dialogues de la série, en apparence innocents, ne sont pas dénués pour autant d'arrière-pensées politiques, nous en reparlerons (just a little bit). Le social à l'ancienne ne s'imposera sérieusement que dans la dernière saison (épisode 4).
Quant à la religion, comme ensemble de croyances définissant le rapport de l'homme avec le sacré, système de représentation fondé sur la foi, elle est devenue un invariant anthropologique périphérique embarrassant -Eric va-t-il pouvoir embrasser à la fois ses croyances et son orientation sexuelle ?
Peut-on construire quoi que ce soit sur une carence cruelle de sublimation libidinale ? Vaste question. D'où parfois sans doute le sentiment que la série tourne en rond. Un cul de sac ? Il n'est pas certain que Michel Foucault aurait apprécié la philosophie générale de la démarche, lui qui souhaitait rendre une forme de légèreté à nos ébats. Passons.
Amitié
Chaque épisode (ou presque) s'ouvre sur un truc narratif qui explore la sexualité des jeunes d'aujourd'hui, puisque c'est bien connu que jadis l'on se contentait uniquement d'en parler (si les jeune savaient). Ce parti éthique d'une folle générosité permet l'exposition toute démocratique de sexualités jusque-là bannies plus ou moins des représentations fictionnelles télévisées (ce qui exact) : queer, gays, asexuels, trans, lesbiennes, non binaires, personnes racisées ou enveloppées, voire non-valides, etc. Précisons que la série est un cours exhaustif d'anatomie : les étudiants en médecine apprécieront. L'espace éducatif est au cœur de la série, parfois lourdement (la scène du vaginisme par exemple). La prise occasionnelle de stupéfiants est de surcroît envisageable. Il s'agit d'être ouvert à tout sans restriction, ou presque. Un parti pris qui frise l'effervescence visuelle (la séquence du voyage en bus dans la troisième saison).

Eric et Adam
Otis, jeune garçon timide, anxieux et maladroit, mais pertinent et pénétrant, flanqué de son inséparable ami Eric (un personnage solaire et flamboyant), un temps frappé de priapisme, se découvre une vocation de sexologue après avoir donné quelques conseils à des camarades en souffrance : il arrive que le sexe soit malheureux ou raté, non ? Briser les tabous en ouvrant le dialogue : voir à travers les yeux de l'autre.

Jean Milburn
Il fait vite recette : la queue s'allonge devant son cabinet de fortune. Enfant du divorce, il faut souligner qu'il vit avec sa mère (Jean Milburn), psycho-sexologue de profession : les chiens ne font pas des chats. Il se lie avec Maeve, une jeune fille un rien rebelle, une intello mature et indépendante, guère épargnée par la vie, chargée du rabattage où elle excelle. Le binôme en impose. Sur un rythme soutenu, armées de cette colonne vertébrale narrative, les quatre saisons disponibles s'enchaînent sans faillir.
![Netflix] Sex Education saison 4 : la jouissance de trop ? - Benzine Magazine](https://www.benzinemag.net/wp-content/uploads/2023/09/4166791.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx-e1695910640414.jpg)
Eric et Otis
Les sentiments qui lient Maeve à Otis est une des plus fortes histoires d'amour proposées par la fiction sérielle ces dernières années. Si Sex Education est bien une grande série (Sex ED pour les intimes), elle le doit entre autre chose à la densité humaine des principaux personnages, dans le désordre : Ruby (fausse bimbo), Aimee, Ola, Adam (faux dur), Otis, Eric, Isaac ou Maeve, d'autant plus attachants qu'ils sont débarrassés régulièrement des afféteries idéologiques qui souvent les lestent, échappant par là-même à l'ornière archétypale. La bande son est également remarquable, une playlist potentielle, vraiment.

Otis et Maeve
La série est vite devenue populaire, tant elle rompt avec les oppositions simples, voire simplistes, toujours binaires (ceux qui ont accès au sexe et les réprouvés), via une dérégulation radicale qui subvertit le teen show traditionnel où le sexe est le plus souvent absent ou caché. Le tout en évitant les poncifs d'usage. Pour en imposer d'autres.

Lilly et Ola
L'irréalité du contexte saute rapidement aux yeux, au risque de l'artificialité des personnages et des lieux, davantage un jeu qu'un milieu -les show-runners disent jouer le décalage dans un contexte anachronique. Comme il devient également évident au fil des saison que la série baigne dans une idéologie woke insidieuse, dévorante sans jamais être néanmoins despotique, en tout cas dans les trois premières saisons. Personne ne semble souffrir de l'omnipotence exclusif du sexe, les jeunes comme les adultes (pas toujours à la hauteur de ce qui les fait tenir debout : ils font ce qu'ils peuvent, le proviseur Groff), l'air qu'ils respirent se situe toujours en dessous de la ceinture, quand ils en portent.

Sur le plan politique, si l'on est majoritairement progressiste, cela va s'en dire -le camp du bien-, il serait inconvenant cependant de s'appesantir sur la question. En outre, si les États-Unis existent, y être scolarisé relève du fantasme, l'univers de nos ados reste néanmoins un microcosme où se battent tous les chagrins du monde. Ils ne semblent pas voir plus loin que leur organes génitaux qui s'ébrouent au lycée ou à la maison, cul-par-dessus-tête. Mais Isaac apprécie la création artistique et Maeve est une écrivaine en herbe. Non mais. La jeunesse ne semble donc pas réductible à ses pulsions sexuelles. La série s'en fait l'écho : à l'insu de son plein gré ?

Aimee et Maeve
Une idéologie woke, disions-nous : chacun se trouve être le représentant d'un groupe, avant d'être un individu à part entière ; un poids considérable est accordé à la subjectivité des minorités dites opprimées, le mâle blanc hétérosexuel n'est pas le bienvenu, la série nous informe à cet égard que les hétéros sont un peu fades de toute façon (quatrième saison, épisode 3) ; enfin : l'on peut être biologiquement un homme mais être au fond une femme, et vice versa, le consensus scientifique sur les différences des sexes est une aberration, les asymétries comportementales entre hommes et femmes sont toutes construites par les sociétés. Pour faire simple. Ouf !
Pour ne pas avoir respecter ces injonctions comminatoires, une jeune proviseure enthousiaste old school (Hope la bien nommée), quelque peu caricaturée, est contrainte de démissionner sous la pression de lycéens en ébullition révulsés qu'une adulte puisse mettre fin à L'École du sexe – Y étaient-ils pour autant plus épanouis qu'ailleurs ? A voir.

Le retour de l'uniforme à l'école
Elle souhaitait remettre l'autorité, la pudeur et le travail à l'ordre du jour, mal (mâle?) lui en a pris -elle a fait rétablir le port de l'uniforme dans l'établissement scolaire. Nous apprenons au passage qu'elle ne parvient pas à tomber enceinte. Les origines de son conservatisme obtus nous sont ainsi désormais connues. Les valeurs que la jeune chef d'établissement (séduisante) promouvait ne pouvaient être que malsaines, adossées à des passions tristes, une maladie de l'âme. Elles ne pouvaient pas être intrinsèquement recevables.

Proviseur Hope
Contraints d'intégrer un nouvel établissement (quatrième saison, premier épisode), nos lycéens se trouvent immergés dans un nouveau bahut ressemblant à un open space californien hors-sol, là ils sont confrontés à un niveau supérieur de la fluidité queer et de l'engagement dans la défense des identités de genres et de l'environnement, leurs nouveaux camarades de jeu feraient presque passer les premiers pour d'authentiques bourgeois straights. La rééducation sournoise des jeunes gens peut commencer -Ruby esquive les mots d'ordre en déjeunant seule, courageusement). Rééducation au passage du spectateur ?

Tel est pris pourtant qui croyait prendre : tout au long de la quatrième saison la série sur un mode sarcastique (jamais méchant) fustige avec tendresse et malice un monde totalitaire soft woke et écologique, vite insupportable et rébarbatif (une gentillesse béate), où la liberté de conscience est annihilée au profit d'un collectif envahissant, quasi dictatorial. Soudain, Sex Education nous soulage par sa complexité, sa liberté de ton. De l'art, en somme. Chacun doit pouvoir choisir son chemin afin de lutter contre le racisme, le sexisme et l'homophobie. À vos amours.
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