Résurrections. Intervention aux RDV de l'histoire de Blois 2023. J'Accuse d'Abel Gance (1919).

Publié le par O.facquet

October 9, 1921: "J'accuse" by Abel Gance | Westminster, MD Patch

à Cristhine, Emmanuel et Philippe,

Comme l'a écrit récemment l'historien américain Thomas Larqueur, le soin des morts est l'une des premières marques d'humanité. Les religions y ont toujours veillé. Le XIXe siècle, quant à lui, a culminé dans une « religion des morts » (cf. l'historien Guillaume Cuchet). Ce long et sage travail de deuil, à fort pouvoir de consolation, est constitué de rites et rituels qui sont des moyens de négocier la paix avec les disparus, voire de s'attirer leurs bonnes grâces.

Le culte des morts est soumis à rude épreuve par la Première Guerre mondiale et l'émergence de la mort de masse : presque dix-neuf millions de morts au total, Plus d'un million de Français. Le conflit, on le sait, est particulièrement exceptionnel par le nombre de défunts (950 par jour en moyenne) et par les circonstances des décès : l'inversion face à la mort de l'ordre normal des générations ; le fait, pour les familles, de ne pas avoir assisté à la fin ; l'absence provisoire ou définitive des corps, même si, en France, une loi de juillet 1920 permet aux familles qui le souhaitent de rapatrier aux frais de l'État les corps identifiés.

Petite géopolitique des monuments aux morts français

Pendant et après le conflit le culte des morts se renforcent : face à la multiplication des décès sur le front, les autorités françaises cherchent à fournir un cercueil à l'ensemble des soldats tombés au champ d'honneur, les tombes sont en outre individualisées et rendues accessibles aux endeuillés.

Après la fin de la guerre, la commémoration des 1er et 11 novembre, fête des morts et de l'armistice, annoncent une intense « décade commémorative », et l'Église catholique devient en France l'un des piliers de ce culte des morts de la Grande Guerre, les poilus remplaçant peu ou prou les âmes du purgatoire dans l'ordre de ses priorités compassionnelles. La mort est, en effet, la grande affaire de la religion. Dans les sociétés chrétiennes, la mort est perçue comme un passage vers l’au-delà, et c’est le prêtre qui en assure le passage.

Projection du film J'accuse - Spectacles - Festival de Figeac

J'Accuse est un film français muet d'Abel Gance sorti en 1919. L'oeuvre dénonce la guerre et ses horreurs, se veut l'expression d'un pacifisme exacerbé, avec pour fil conducteur la vie et la mort d'un ancien poilu devenu un pacifiste convaincu. Le cinéaste a fait de surcroît appel à de vrais mutilés de guerre.

Dans une séquence d'anthologie intitulée Le Grand Soir, et son célèbre split-screen : Les Champs Élysées versus le cimetière, Jean de retour du front, devenu fou, rassemble les habitants du village pour leur raconter sa vision funèbre sur le champ de bataille : les soldats français et allemands quittent leurs tombes, se lèvent et se mettent en marche afin de retrouver leurs pénates, en une grande cohorte qui avance à travers le pays, telle une immense danse macabre (l'extrait est disponible sur Youtube).

Le film dit : « Ils avaient la figure terreuse, les orbites pleines d'étoiles. Ils venaient innombrables, du fond de l'horizon, comme des vagues réveillées ». La lutte entre les forces de la vie et celles de la mort.

J'accuse (1919) | MUBI

Il s'agit d'un art total, le cinéma comme lyrisme de l'oeil à même d'agir sur les esprits, une tragédie cinématographique des temps modernes, épousant les traits d'une épopée visuelle et sonore d'une rare intensité. Il n'existe donc pas de progrès en art. Les révolutions techniques opérées par Abel Gance en remontrent au temps présent : usage inédit de l'éclairage, rapidité du montage, maîtrise du cadre, déformation et anamorphoses de l'image, le tout porté par une grammaire fantastique : la séquence est sans conteste terrifiante.

Jean ordonne aux villageois de dire s'ils ont mérité les sacrifices consentis par les hommes partis se battre, si les poilus n'ont pas en vain prodigué leur vie, pendant qu'ils regardent avec horreur les trépassés apparaître au seuil de leurs portes -le cinéaste américain Joe Dante se souviendra de ce moment-là dans un épisode de la série Les Maîtres de l'horreur qu'il réalisa en 2005, intitulé Vote ou crève.

Les soldats finissent par regagner leurs sépultures. Jean retourne chez sa mère pour y mourir. L'ambiance fantastique de la marche funèbre rappelle bien sûr les films d'horreur, plus précisément l'errance des zombies. L'ensemble du film oscille entre un naturalisme assumé et un onirisme galamment poétique.

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Comment ne pas penser ici également au poème de Savinien Lapointe, Morts, Levez-Vous, écrit en septembre 1879, en l'honneur des victimes des Versaillais :

 

Et j'entendis monter comme un vent de rafale,

Venant des profondeurs de la nuit sépulcrale,

Des lamentations, de sourds gémissements...

Les rameaux desséchés commodes ossements

Humains s'entrechoquaient et la nappe de givre,

Laquelle recouvrait ceux qui sont morts pour vivre,

S'agitait, ondulait, allait se soulevant ;

On eût dit le linceul de quelque mort vivant.

Et j'en voyais surgir, vision singulière !

Une ombre gigantesque, un visage de pierre.

Et l'ombre grandissait, et son orbite creux

Dardait je ne sais quoi des enfers ou des cieux.

D'un pauvre homme c'était le fantôme funèbre ;

Les restes mutilés d'un malheureux célèbre.

Un sarrau délabré, rapiécé, sanglant,

Une cotte fangeuse, un haillon rouge au flanc.

Il allait et rôdait, la poitrine percée,

lugubre, les pieds nus sur la terre glacée.

 

Rôde à son tour le fantôme encombrant de Maurice Barrès, la figure de proue en ce début de siècle du nationalisme français. Aux yeux de l'écrivain, la France, c'est la terre et les morts.

J'Accuse fut un grand succès auprès du public à sa sortie. Il sembla capturer l'humeur au lendemain de la guerre. Nombreux furent ceux que la vision du réveil des morts impressionna. D'aucuns affirment que film est un réquisitoire contre la guerre en forme d'hommage aux combattants, un hommage aux fortes réminiscences bibliques -Lève-toi et marche !

ithankyou: French war poetry… J'Accuse (1919)

Rappelons que là où la guerre, entre 1914 et 1918, suscita un profond consentement selon les historiens du Mémorial de Péronne, mais aussi une forte contrainte selon ceux du Crises, en tout cas une forme d'acceptation, sa trace provoqua ensuite un vif rejet, un rejet qui s'accusa dans les années trente. Soit.

Quel est le sens toutefois du retour des morts, de leur résurrection ? Les fantômes viennent nous hanter, toujours ils sont nos peurs et notre tristesse, nos regrets autant que notre mauvaise conscience, mais encore ?

Assiste-t-on à une possible culpabilisation de ceux qui s'en sont sortis presque indemnes ou bien les revenants nous délivrent-ils un message politique bien plus radical ?

14-18 : "Jaccuse" d'Abel Gance en ciné-concert Salle Pleyel

Il s'agit peut-être en effet d'exiger des vivants qu'ils demandent des comptes à ceux qui ont dirigé le pays avant la guerre, puis pendant quatre longues années, c'est-à-dire aux vrais responsables du massacre, certains diront de la boucherie : en premier lieu les politiques, bien entendu, les somnanbules (cf. Christopher Clark), voire de dénoncer également certaines stratégies militaires inutilement coûteuses en vies humaines, voulues et imposées par quelques officiers obtus.

Ceux qui sont tombés au champ d'honneur suggèrent éventuellement que leur consentement au combat a reposé sur la volonté de tuer le militarisme prussien qui s'opposait au messianisme français : ce serait donc les trahir que de laisser penser que l'on a fait la guerre pour la guerre. La victoire finale a été le prix de la force morale française.

Enfin, les revenants cherchent peut-être tout simplement à se rappeler au bon souvenir des survivants, puisqu'un mort est vraiment mort quand meurt la dernière personne qui l'a connu, comme l'a écrit Borges ; aider en quelque sorte les trépassés à survivre, un temps soit peu. Vieil invariant anthropologique. Allez savoir. Quoi qu'il en soit, les deuils semblent sinon impossibles, du moins compliqués, du fait qu'aucun accord ne se fait sur le sens du conflit.

L'historien et critique de cinéma Antoine de Baecque écrit, dans un ouvrage consacré aux liens entre le cinéma et l'histoire, ces quelques mots qui font écho à l'extrait du film d'Abel Gance : « Seul le nouvel art, par son ambition, ses moyens techniques, semble pour le cinéaste capable de saisir l'épopée de l'histoire en, littéralement, « la faisant revivre ». Cette puissance de résurrection, de réincarnation du passé, même le plus impossible, nombre de cinéastes et de films ont tenté de l'engendrer et de la canaliser. L'histoire a toujours fasciné le cinéma » (Histoire et cinéma, Collection des Cahiers du cinéma, 2008).

J'accuse - Vidéo Dailymotion

De toute façon, force est de remarquer que la séquence susmentionnée de la levée des morts, par sa polysémie même, suscite bien des interrogations, ouvre moult pistes de réflexion, elle interroge somme toute avec force la question immémoriale de notre relation collective avec les morts. Un mot encore.

La Première Guerre mondiale est au programme des classes de troisième et de première. L’extrait visionné précédemment peut permettre une réflexion sur le bilan de ce conflit et ses conséquences, politiques, démographiques, voire psycho-sociologiques. Il peut être également l’occasion de rappeler que la science humaine qu’est l’histoire et le langage artistique qu’est le cinéma présentent des liens manifestes.

 

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Publié dans pickachu

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