Engrenages, une série de droite ? Une série est un engrenage (Merci V.H.)

à mon père,
à ma fille,
La fiction sérielle Engrenages -huit saisons denses de 2005 à 2020- est avant tout une affaire de femmes : une création d'Alexandra Clert ; Virginie Brac et Anne Landois régulièrement à la réalisation. Caroline Proust incarne la capitaine Laure Berthaud, devenue au fil des saisons commandante de police. La sex-symbol la moins soignée du paysage audiovisuel français. Andrey Feurot, en avocate insaisissable (Me Joséphine Karlsson), campe une femme libre au destin chahuté. Une sex-symbol très soignée pour le coup. Au cœur de ce matriarcat teintée de testostérone : le juge François Roban, l'inégalable Philippe Duclos.

Me Joséphine Karlsson
Engrenages fait la fierté de la création sérielle nationale, ce qui est amplement mérité. Il faudrait en effet s'arrêter longuement sur la qualité de la mise en scène, du montage, sur l'excellence jamais démentie de la direction d'acteurs : Thierry Godard, Grégory Fitoussi, Fred Bianconi, Bruno Debrandt, Valentin Merlet, Guillaume Cramoisan, Louis-Do Lencquesaing, entre autres ; tous font les beaux jours d'autres séries ou feuilletons à succès. Ils auront marqué la fiction télévisuelle de ce début de siècle. Les épisodes sont écrits avec soin et le propos ne manque pas de culot et de courage.

Le juge Roban
Oui, la fiction décoiffe, détonne, agace là, réjouit ailleurs, ne laisse en tout cas personne indifférent. Vraiment. Ici nous marchons néanmoins sur des œufs.
La série s'efforce de montrer de la manière la plus réaliste possible la procédure pénale française, via la vie du palais de justice de Paris, ses rouages, ses acteurs, ses petites combines, voire ses faits de gloire. Ses échecs patents. Ceci est un résumé pour le moins lisse, pour ne pas dire aseptisé, des huit saisons que comporte Engrenages.
![Critique & Interviews] "Engrenages" saison 6 : La fin d'un cycle - Bulles de Culture](https://bullesdeculture.com/bdc-content/uploads/2017/10/engrenages-saison-6-image-4-2048x1366.jpg)
Le commissaire Herville (au centre), un type bien (Nicolas Briançon). Il lance : "Madame le maire les adore, les arrose de subventions, cela assure la paix des quartiers, et tout le monde se branle la nouille en appelant ça une politique de la ville". Bon appétit.
Disons que quinze années durant nous accompagnons une brigade de flics franciliens confrontés à toutes les formes de délinquance, de déviances et d'incivilités plus ou moins peccamineuses qui provoquent sournoisement depuis quelque temps la nécrose du tissu social. Pas de filtre : les showrunners font feu de tout bois, ne prennent pas de gant, au risque au mieux de passer pour des xénophobes patentés ou inconscients, fourriers de l'extrême droite, au pire pour des fascistes impénitents sans scrupule. Ce qui semble leur glisser dessus comme l'eau sur la plume d'un canard, convenons-en -l'intervention musclée de la police dans un camp de Roms restera dans les annales. Disons pour être honnête que la série penche davantage du côté d'Alain Finkielkraut que du côté de Chantal Mouffe, par exemple, et au hasard. Passons.

Interrogatoire d'un flic ripou
D'où cette question qui taraude tous ceux qui ont croisé au moins une fois une des saisons de la série : Engrenages est-elle une fiction de droite ?
Et qu'est-ce qu'une série dite de droite ? Vaste programme comme l'aurait écrit un illustre ancien. Disons qu'une fiction de gauche se dispenserait de montrer la réalité de façon aussi directe ou crue, de peur de stigmatiser telle ou telle minorité, telle ou telle institution, ne pas surtout encourager le populisme, ne pas flatter les passions tristes. Un principe moral de précaution honorable. Cela se défend. D'aucuns diront aussi qu'il faudrait surtout sans doute ne rien montrer : c'est inutile ou honteux, la réalité évoquée est démesurément exagérée ou n'existe tout simplement pas. Du balisé.

Le jeune commissaire nouvellement arrivé
Une fiction de droite, quant à elle, montre tout, n'épargne rien ni personne, ou presque, craignant par dessus tout un dévastateur retour du refoulé. Prendre de face les problèmes. Pas de prisme idéologique déformant, le réel, rien que le réel. Comme disait Lacan : le réel c'est quand ça cogne. Et ça cogne dur dans Engrenages. Ce qui se défend également. Un parti pris discutable. Allez savoir et voir. Tout est question de point de vue, du reste.
![Critique & Interviews] "Engrenages" saison 6 : La fin d'un cycle - Bulles de Culture](https://bullesdeculture.com/bdc-content/uploads/2017/10/engrenages-saison-6-image-6-2048x1366.jpg)
Intervention musclée dans un camp de Roms
Un débat de toute façon politique et artistique, tout à la fois. Ce qui n'est pas si fréquent par les temps qui courent (trop vite), d'autant qu'il vaut mieux être prudent de nos jours. Peser chaque mot. Soupeser chaque remarque. Au cas où. Les gardiens du temple veillent (et pas rue Vieille du Temple).

So what ?
Force est somme toute de constater qu'en 2017, si le candidat Emmanuel Macron avait jeté un œil, même furtif, sur la saison 6 d'Engrenages, qui se déroule en Seine-Saint-Denis, la Californie de la France selon les dires du futur président de la République, il aurait certainement été moins surpris et désemparé, devant les émeutes qui ont secoué le pays à l'orée de l'été 2023. Certes, les scénaristes n'y vont pas avec le dos de le cuillère : le parquet défaillant, les élus progressistes complaisants, les violences urbaines, la mafia locale et les trafics en tous genres, sans oublier les assassinats crapuleux, la prostitution juvénile, le commerce illicite de nouveaux nés, la saison 6 se met ouvertement une nouvelle fois au chevet des forces de l'ordre -qui tuent rarement. Bref, un sentiment fugace d'insécurité.
Bien entendu, il serait bon de donner la parole à la défense. Qui viendra relever le défi à l'aide de choix narratifs originaux distincts ? Nous verrons si quelques-uns osent bientôt courageusement s'y coller. Débat démocratique oblige. Ils se font attendre. Nous jugerons sur pièces.

Tintin, Laure et Gilou
La saison 6, donc.
La 2e DPJ est appelée sur une scène de crime : un tronc humain retrouvé dans un tas d'encombrants dans le 19e arrondissement parisien. Il s'agit d'un membre de la bac. Une enquête comme toujours à la fois complexe et compliquée commence. Elle mène le groupe d'enquêteurs dirigée par la commandante Laure Berthaud (jeune maman) dans la banlieue Nord où une élue progressiste achète la paix sociale dans un quartier rongé par la délinquance et l'indigence. Laure est flanquée de ses éternelles acolytes : le lieutenant Gilles « Gilou » Escoffier (thierry Gogard) et le lieutenant Luc « Tintin » Fromentin (Fred Bianconi) -deux comédiens irréprochables.

Laure et Gilou : c'est de l'amour
Engrenages ne fait pas que dans le gros œuvre. Voyez avec quelle subtilité sont filmées l'amitié qui les lie, la passion animale qui noue Laure et Gilou (rien à faire contre ça), la souffrance que représente pour Laure le fait de devenir mère soudain, alors que sa fille Romy, grand prématuré, se bat pour vivre à la maternité. Sans oublier la personnalité attachante du juge Roban. Un très beau personnage de fiction. L'évolution du jeune commissaire Beckriche (Valentin Merlet) est à son tour finement filmée et vaut le détour.

Laure, what else ?
Un jeune garçon issu des minorités est tué par la police lors d'un braquage qui a mal tourné. Les quartiers se révoltent, justice pour le défunt : on s'en prend aux voitures, aux bâtiment publics, jusqu'au commissariat de police qui est violemment assiégé et dégradé. Rien n'est passé sous silence. Engrenages fait avaler la pilule en mettant au jour certaines pratiques douteuses des forces de l'ordre -le moment d'égarement de Gilou, par exemple. Personne n'est dupe, pourtant. La saison 6 a été tournée en 2017. D'où que la surprise de nos dirigeants du moment soit ô combien surprenante, non ?
Une controverse similaire a agité la sortie du film Bac Nord l'été 2021.
Nous en sommes là (las ?). Affaire à suivre.
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