L'anatomie d'un Couple (Anatomie d'une Chute, Palme d'or 2023)

Publié le par O.facquet

Critique du film Anatomie d'une chute - AlloCiné

Utile à la manifestation de la vérité

 

« Tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car

le jour où tu en mangeras, tu mourras »

Troisième chapitre de la Genèse

"Les images existantes ne prouvent que les mensonges existants"

Guy Débord, La Société du Spectacle, 1967

 

Les images parlent entre elles, c'est bien connu. C'est un fait.

Celles qui composent Anatomie d'une chute de Justine Briet, Palme d'Or 2023 habile et méritée, dialoguent avec American Crime Story : The People Vs. O.J.Simpson, une fiction sérielle diffusée en 2016 sur FX. Deux fiction qui s'attaquent à un genre fortement codifié : le film et la série de prétoire (instruction, puis procès), chacun lesté d'un certain nombre de figures imposées incontournables. Deux fictions où des couples se disjoignent violemment. Des amours en décomposition. Avant leur dissection publique -comme toujours. Amertume, désillusions tous azimuts et frustrations en tous genres.

La série de dix épisodes se base sur le livre de Jeffrey Tobbin, The Run of His life, The People vs. O.J. Simpson, et se penche sur l'affaire O.J. Simpson et son procès très médiatisé.

The People v. O.J. Simpson: American Crime Story - Rotten Tomatoes

En 1994, O.J. Simpson, un célèbre joueur de football américain, est accusé du double homicide de son ex-femme Nicole Brown Simpson et de son camarade de jeu du moment : Ronald Golman. Ce que la presse américain a appelé « le procès du siècle » peut commencer. Deux équipes s'affrontent sans merci : la procureure Marcia Clark (en instance de divorce) et son staff (Christopher Darden) contre la redoutable équipe d'avocats emmenée par Johnnie Cochran et Robert Shapiro, secondée par par Robert Kardashian, un intime du sportif. Deux ans après les émeutes de 1992 à L.A., ils entendent bien faire de ce procès une affaire exemplaire de racisme et de conspiration. Il faudrait insister sur la qualité de la série, tant la mise en scène, le montage, la direction d'acteur et l'intelligence du propos nous en imposent. On a beau dire, on a beau faire, la fiction sérielle touche parfois au sublime. C'est le cas ici.

Anatomie d'une chute », ou l'autopsie d'un couple par Justine Triet

Sandra est une romancière allemande à succès qui vit dans un chalet isolé des Alpes avec son compagnon français Samuel, professeur frustré à l'Université de Grenoble, et leur fils de onze ans, Daniel, lequel souffre d'une quasi-cécité depuis un accident -il demeure néanmoins clairvoyant. Le corps de Samuel est retrouvé un jour au pied du chalet. Une enquête pour mort suspecte est ouverte : des soupçons pèsent sur Sandra, qui vont la conduire jusqu'à un procès. Un film de haute tenue.

Avant-première de la Palme d'or "Anatomie d'une chute" | Ville d 'Ivry-sur-Seine

Justine Briet dit avoir pensé à Autopsie d'un Meurtre (1959) d'Otto Preminger avec James Stewart et à La Vérité (1960) d'Henri-Georges Clouzot avec Brigitte Bardot. Elle parle d'or. Les histoires d'amour finissent mal en général.

Un paradoxe porte ces deux œuvres qui prennent de temps à autre des airs de documentaire : d'une part la justice est le domaine des faits (glacial) et de l'établissement de la vérité (d'une vérité), d'autre part l'amour a trait avec l'incertitude et l'irrésolution (le chaud). L'enfer conjugal. Un grand écart entre le judiciaire et le passionnel, loin des thrillers mécaniques paresseux -plaidoiries sans fin, rebondissements attendus ou cabotinage agaçant des acteurs. Le tout filmé avec délicatesse et subtilité.

The People vs. O.J. Simpson' Season 1, Episode 7: The Glove - The New York  Times

Sans lourdeurs didactiques les deux fictions interrogent la force des images, leur agencement, la puissance de leur impact et la vérité qui en découle, ou pas. En l'absence de témoins fiables et de preuves irréfutables, la cour se plonge dans le passé des couples amputés, fouille dans les poubelles, décortique les conflits récurrents qui ont émaillé la relation, les coups de couteau dans le contrat marital et autres plaisirs de ménages en déliquescence.

The People v. O.J. Simpson] American Crime Story : une série grandiose, à  la hauteur de son sujet | Les Echos

Des images justes ? Juste des images disait J.L.G.. Voyons-voir.

Une leçon de choses à l'endroit de ceux qui racontent des histoires, voire l'Histoire. Tout est récit écrivait Paul Ricoeur, donc subjectif et sujet à caution (dans les limites du raisonnable) : l'important c'est la façon dont les événements s'offrent à nous, et ce qu'il nous est possible de croire à partir de ce qu'on nous a montré. A cet égard, l'avocat Johnnie Cochran n'en démord pas, c'en est obsessionnel dans son discours, récurrent dans son propos : pour sortir vainqueur d'un procès, il faut opposer une histoire à une autre, substituer une histoire à une autre, et la mieux construite (la plus distrayante ?) certainement l'emportera.

TV: « The People v. O.J. Simpson : American Crime Story »

Quid alors de la vérité ?

Comme si l'essentiel était ailleurs, Justine Briet, tout comme les auteurs de la série, des créateurs de formes, semblent s'en moquer quelque peu au profit de la construction même du récit, et des questions qui accompagnent cette préoccupation : comment raconter une histoire sans prendre parti ? Est-ce possible voire souhaitable de toute façon ? Comment maintenir l'ambiguïté irréductible des situations et des protagonistes dans leur indescriptible chaos ? Leur équivocité fondamentale ? Tout conteur est-il un affabulateur qui s'ignore ? Un manipulateur immanquablement ? Quels procédés rhétoriques permettent d'entretenir un juste équilibre entre des interprétations contradictoires ? Est-ce une démarche artistique éthique ? Un impératif moral catégorique ? Quelle grammaire cinématographique peut prendre en charge les fantasmes spéculaires des uns des autres ? Le besoin irréfragable de croire ? À n'importe quoi, à n'importe quel prix, mais y croire, via cette façon qu'ont les Hommes d'accoler un sens, en particulier par le langage, à ce qui existe, à ce qui arrive : une réassurance ontologique. Vaste programme.

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La force des deux fictions est de prendre en charge sans afféterie la totalité de problématiques fictionnelles qui ne datent pas d'hier -le mystère du couple (2+1, au minimum) comme simple matériel. Une piqûre de rappel. Appliquée avec soin.

Anatomie d'une Chute et American Crime Story susciteront en somme davantage de questions qu'elles n'apporteront de réponses -et ils remportent largement les défis qu'ils se sont assignés. Et pourquoi pas après tout. Avec l'indécision comme principe de base et une fin ouverte en guise de conclusion. D'autant que notre rapport au monde est de part en part devenu spectaculaire, c'est-à-dire intermédié par des images qu'il nous faut sans doute apprendre à lire, encore et encore.

Il s'agit d'éclairer les zones d'ombre. De travailler l'ambiguïté dans le délire des hypothèses. Une définition comme une autre de la création artistique.

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Anatomie d'une chute - Film (2023) - SensCritique

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Publié dans pickachu

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