Oppenheimer de C.Nolan (2023). Le choc.

Publié le par O.facquet

Oppenheimer - Bande annonce VOST [Au cinéma le 19 juillet 2023] - YouTube

 

Le blockbuster (littéralement le désintégrateur de blocs) tire justement son nom de la Seconde Guerre mondiale : c'est ainsi que les Britanniques surnommaient les bombes d'une telle puissance qu'elles réduisaient en poussière tout un pâté de maison. Bon.

Le blockbuster de cinéma est, quant à lui, un film à gros budget destiné à dégager des profits substantiels, sa sortie s'accompagne d'une imposante campagne de publicité. En somme : il doit faire exploser tous les compteurs, créer un effet de sidération sur le spectateur, une déflagration qui parfois ne laisse rien sur son passage. D'où le caractère souvent péjoratif de la formule. En un mot : un objet censé être plus impressionnant qu'intéressant. Précisons qu'il vient majoritairement des États-Unis d'Amérique.

How Christopher Nolan recreated a nuclear bomb explosion with no CGI

Bien que parfois sévèrement critiqué, Oppenheimer pourrait bien pourtant appartenir à la petite famille des grands bockbusters, par sa démesure (cérébrale, un film cerveau?) et ses qualités formelles.

Oppenheimer | 2023

Robert Oppenheimer : une espèce de cowboy existentiel.

Le dernier travail de Christopher Nolan est un biopic -partiel- non linéaire qui empile puis combine différentes strates temporelles : J. Robert Oppenheimer, interprété avec élégance par Cillian Murphy, parfait ses recherches en sciences physiques en parcourant l'Amérique et l'Europe durant les années 1930 ; le physicien est placé pendant la guerre à la tête du projet ultra-secret Manhattan, au cœur du désert du Nouveau Mexique, précisément à Los Alamos (éphémère ville secrète), où une équipe de scientifiques passe des années à développer et concevoir la bombe atomique pour plusieurs milliards de dollars ; nous assistons aussi à la convocation du physicien en 1954 devant une audition de sécurité (Commission de l'énergie atomique des États-Unis) visant à prouver que le scientifique est un espion soviétique ; plus tard, en 1959, lors d'une audition de confirmation du sénat réunie pour valider ou non la nomination de Lewis Strauss (Robert Downey Jr. tout en postiches) au poste de Secrétaire au Commerce, les révélations de David L. Hill (Rami Malek, excellent), un ancien membre du projet Manhattan, percent à jour les motivations personnelles et secrètes du politique pour faire chuter J. Robert Oppenheimer (cette audition est présentée en noir et blanc). Outre l'objet d'une chasse aux sorcières générale, il fut de surcroît la victime d'un antisémitisme virulent dans certaines universités américaines.

Oppenheimer » : l'histoire vraie derrière le film de Christopher Nolan

Le sujet, lorsqu'il en impose, tel un soleil, et c'est ici le cas, fait de l'ombre à la forme. Le fond l'emporte. Néanmoins, avec Hoppenheimer, la qualité de la mise en scène, le soin apporté à sa confection ne laissent pas de surprendre, les séquences sont traitées sur un pied d'égalité, nulle négligence, tout se vaut, aucun moment faible bâclé au profit de scènes dignes d'intérêt. A cet égard, le jeu d'acteur épouse ce choix formel, toutes et tous jouent avec la même intensité les partitions qui leur sont proposées. Le montage est à l'avenant : la séquence de l'essai Trinity est portée par un suspens d'une redoutable efficacité. D'autant que la guerre, comme l'a montré jadis l'essayiste Paul Virilio, est malheureusement hautement photogénique, et C. Nolan s'en délecte à ce moment du film avec dextérité.

La lumière du soleil sur Brownstones, 1956 de Edward Hopper (1931-1967,  United States) | Reproductions De Qualité Musée Edward Hopper | WahooArt.com

Il faudrait également insister sur la qualité de la photographie, sur l'attention portée au travail sur la couleur et le noir et blanc. La bande son et la musique de Ludwig Göransson se haussent au même niveau que l'ensemble susmentionné. Sans oublier quelques clins d'oeil subtils à la peinture d'Edward Hopper (au sein de Los Alamos) et des dialogues habiles. Un travail d'orfèvre. Un très bon film.

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Quitte à évoquer le nucléaire, notons que le célèbre physicien est lui-même l'objet d'une fission, un homme pris en étau entre ses engagements progressistes (un soutien indéfectible aux républicains espagnols) et son engagement patriotique au service de son pays, entre son pacifisme intègre et sa haine viscérale du nazisme, entre deux femmes, la première est suicidaire (Florence Pugh, parfaite), l'autre est alcoolique (Emily Blunt), entre le champ de ses recherches et sa potentielle application, ou encore entre l'individualisme inhérent à son activité et l'indispensable ouvrage collectif. Oppenheimer est un torturé, un homme tiraillé entre ceci et cela, toujours sur la corde raide, au bord de l'abîme ou de la désintégration, d'où l'idée d'un film cerveau (le sien implose ou explose, allez savoir), un film finalement plus cérébral que physique. Un homme surtout irréductible à tous les attendus psycho-sociologiques, ce qui fait également la force tout comme la complexité du dernier Nolan.

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L'image mouvement à l'oeuvre dans le film, définie comme une succession mécanique d'instantanés caractérisée essentiellement par l'équidistance, ou à peu près, fait écho à la réaction en chaîne nucléaire continue au cœur même du propos de Hoppenheimer. Comme rarement au cinéma, le fond et la forme sont ici parfaitement consubstantiels, comme l'établit la trame narrative en spirales, laquelle entre en résonance avec la théorie de la relativité d'Albert Einstein (croisé à plusieurs reprises, joué par Tom Conti) et Mileva Maric : l'espace et le temps ne sont pas absolus et peuvent être déformés. Tout comme il est question d'une fusion amicale pudique entre le lieutenant-général Leslie Groves, interprété par Matt Damon, et le directeur scientifique, bien que ce dernier ait pourtant un jour affirmé que « la physique est plus nécessaire que des amis ». Personnage contradictoire, intellectuel protéiforme et homme à femmes.

Oppenheimer': New Trailer Reveals Scope of Christopher Nolan Film – The  Hollywood Reporter

Hoppenheimer est enfin un film patriotique marqué à gauche (démocrate à l'américaine) : on nous apprend furtivement que J.F.K. a soutenu Oppenheimer quand il a été mis en difficulté, le retour en grâce du chercheur intervient sous une administration démocrate, en un mot Nolan a choisi son camp, sans pour autant, comme chez Steven Spielberg, omettre de vanter, entre les images, le dynamisme de la démocratie américaine qui finit toujours par retomber sur ses deux jambes, c'est-à-dire par se refaire une virginité morale. La présence de plus en plus insistante du Star-Spangled Banner n'est pas fortuite.

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Une séquence saisissante résume à elle seule l'ensemble du film : après le bombardement d'Hiroshima le 6 août 1945, Oppenheimer prend la parole devant l'ensemble des équipes du centre de recherches de Los Alamos. Il est ébranlé soudain par des images en tous genres devant un public exalté qui paraît sombrer dans d'inattendues bacchanales : une lumière blanche dévore et irradie les visages, crises de nerfs, hurlements, baisers énergiques, prémices d'accouplements, vomissements, un déchaînement collectif hystérique, le monde est cul-par-dessus-tête. Peut-être cherche-t-il à s'abrutir, voire à s'aveugler, après une victoire qui n'annonce rien de bon : le premier objet d'étude de Robert Oppenheimer a été d'ailleurs les trous noirs (voir interstellar).

Un homme rongé jusqu'au bout par la culpabilité, à la différence de beaucoup d'autres qui persévèrent dans leur être sans scrupule, toute honte bue.

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Publié dans pickachu

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