Sea, sex and sun (Les Bronzés, 1978).

Film dit culte, agrémenté de scènes dites d'Anthologie, Les Bronzés, censé faire rire, peut au contraire plonger le spectateur dans un océan de perplexité, voire provoquer une immense tristesse, susciter pourquoi pas une forme de colère. Le film, sorti en 1978, co-écrit avec l'équipe du Splendid, et réalisé par Patrice Leconte, est un long métrage abrasif, cruel et méchant, politiquement douteux, pas si drôle que ça, à la fois prétentieux et venimeux, fielleux et vachard, pour tout dire poussif. Ce que n'étaient pas Le Corniaud ou La Grande Vadrouille, de Gérard Oury, lesquels ont égayé notre enfance, malgré le portrait d'une France pas toujours avantageux. Ceci dit, pour ne pas passer pour un cuistre rabat-joie ou peine-à-jouir. Encore que...
Sous la pluie et en pleine nuit, des vacanciers débarquent dans un club de vacances situé en Côte-d'Ivoire (le Club Méditerranée dans le viseur), où l'on paie avec des perles que l'on porte en collier. Se succèdent des animations en tous genres et des loisirs partagés mis en scène par des G.O. (gentils animateurs) libidineux. Ils repartiront sous le soleil.

L'unique obsession du vacancier reste la volonté farouche de perpétuer la race. Par tous les moyens. Si le but est de tirer tout ce qui bouge (on en est là), Les Bronzés tire sur tout ce qui bouge. Un véritable jeu de massacre qui vise sans pitié l'homo occidentalus contemporain, sa solitude existentielle, sa misère sexuelle, sa vacuité morale et intellectuelle. Plus précisément, la cible est la classe moyenne des années 1970, celle des congés payés, de l'embourgeoisement maladroit et des premières vacances à l'étranger -On a fait la Côte-d'Ivoire avec ma femme cet été.

Collectivement grotesques, individuellement insupportables, nos touristes se font démolir par une troupe d'acteurs jeunes et doués qui ne ménage pas sa peine pour tourner facilement en ridicule des personnages souvent veules, parfois vils, et foncièrement moyens (Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, Christian Clavier, Josiane Balasko, Thierry Lhermitte, Gérard Jugnot, Bruno Moynot, Dominique Lavanant, Luis Rego, Martin Lamotte ou Guy Laporte).
L'on se sent mal à l'aise de participer ainsi à la mise en boîte d'estivants médiocres, dans une complicité malsaine avec un cinéaste et des acteurs qui profitent de la posture passive du spectateur/voyeur pour s'en donner à cœur joie.

Au cinéma, l'humanité est un très mauvais conducteur de fiction. La plus élémentaire morale consisterait pourtant à donner toutes ses chances à chacun des personnages, ce qui supposerait de ne pas les enfermer dans des stéréotypes toujours réducteurs, donc infructueux. Ce n'est malheureusement pas le cas ici.
Nous reviendrons peut-être également sur certains relents néo-colonialistes (la séquence du marchandage, entre autres) et sur le machisme décomplexé de l'époque (le femme-objet de plaisir).

Que nous dit globalement le film ?
Vous avez attendu et espéré un ressourcement estival : voyez cette fatigue outre-mer sans objet après avoir joui en groupe des voluptés de la bêtise !
Vous avez voulu la liberté sexuelle : voyez plutôt cette somme de ressentiments libidinaux, cette succession de déceptions mutilantes !
Vous vous fantasmiez Johnny Weissmuller : scrutez ses visages pâles aux corps frêles dérisoires (Michel Blanc/Jean-Claude Dusse, éternellement en passe de conclure).
Vous avez rêvé d'évasions bourgeoises de par le monde : regardez ces routards déboussolés prisonniers de leurs certitudes petites-bourgeoises !
Vous avez exigez votre part du quota culturel occidental : souffrez ce simulacre de dépaysement frelaté !
Vous avez espéré croiser l'âme sœur : ce sont des hameçons en rut qui vous attendent, miroir de votre infinie solitude affective ! A cet égard, quelques confidences glanées ici ou là trahissent une neurasthénie diffuse (T.Lhermitte/Popeye). Sans parler de la mort vite oubliée d'un des animateurs.
Vous pensiez élargir le cercle de vos amis (sans jeu de mots égrillard) : vous n'avez connu que trahison et intérêt bien compris. Misanthropie facile.
Gêne. Se sentir déplacé devant une caricature outrée échafaudée par un artiste en surplomb qui se donne le beau rôle de celui à qui on ne la fait pas. Gêne. Devant une condescendance détestable qui servira de modèle aux sarcasmes méprisants du réalisateur de La Vie est un long fleuve tranquille, une décennie plus tard, crachant à la face du peuple -Les Groseille. Un manque de respect qui confine à une immoralité rance. Le savoir-faire de Jean Renoir est irremplaçable. Nostalgie d'un autre cinéma. Jadis.
Nous assistons à un travail paresseux, un enchaînement de sketchs inégaux, dont la première victime est la mise en scène, délaissée, négligée, au profit de bons mots chargés comme toujours de cacher la misère ambiante et de racheter au passage l'ensemble, exemple : Nous allons nous coucher ! Nous allons les niquer ! Amis poètes, bonsoir. La médiocrité n'est pas un sujet donné à tout le monde, la preuve. N'est pas Coluche qui veut.
Deux sketchs valent toutefois le détour : Gérard Jugnot se faisant masser et le cours de Karaté donné par Michel Blanc. Irrésistibles, vraiment.
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Patrice Leconte filme à plusieurs reprises avec une délectation non contenue la masse agglutinée de touristes indignes et ridicules, enthousiaste chaque soir devant des spectacles idiots souvent graveleux offerts par l'équipe des animateurs. Une façon comme une autre, pour le réalisateur, de se mettre dans la poche le cinéphile érudit trop heureux de participer à la curée, dans une mise à l'index qui fleure bon le racisme de classe. Gêne face à des clins d'oeil entendus à répétition. Force est cependant de constater que le public s'est reconnu dans le miroir que lui a tendu à l'époque le cinéaste. Un sujet à creuser.
Somme toute, lire ou relire l'oeuvre de Michel Houellebecq afin de se faire une idée sans doute plus charpentée du sujet. Et préférer Le Père Noël est une ordure à tous les Bronzés du monde. Sans rancune.
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