Geindre ou gémir ou les agités du bocage : Vaincre ou Mourir de P.Mignot et V.Mottez.

A l'occasion un film de cinéma peut devenir un exhausteur de goût doublé d'un phénomène de société, pour le coup un objet qui se veut à la fois idéologique et dissident. En rupture totale même.
Prenez par exemple Vaincre ou Mourir de Paul Mignot et Vincent Mottez, sorti mercredi dernier, produit par Puy du Fou Films (entité créée en 2021 avec à sa tête Nicolas de Villiers, fils de Philippe) et StudioCanal (propriété de Vincent Boloré): le film a mis le feu la presse de gauche -Libé et son Puy du Fourbe- et en effervescence Pascal Praud et ses acolytes, partis ensemble sabre au clair (pathétique et ridicule) sur CNews à l'assaut de la République, la gueuse sanguinaire.

Précisons qu'il va s'agir également ici de se garer des Fouquier-Tinville de préfecture, voire de sous-préfecture, particulièrement aux aguets par les temps qui courent (vite) : se rendre dans un cinéma dit commercial d'une part, d'autre part y voir un film made in de Villiers peut susciter bien des animosité venues du camp du bien. Pour parler d'un film, avant de l'égratigner peut-être, autant l'avoir vu, non ? Passons.
Alors, Vaincre ou Mourir, qu'est-ce que c'est ?
Le long métrage sans souffle, qui se voudrait épique, s'attaque décomplexé aux Guerres de Vendée par le truchement de l'insurrection royaliste menée par François-Athanase Charettede la Contrie (ouf!), dit Charette (faisons simple). Mon dieu et mon Roi. Vaste programme. Le Sacré-Coeur épinglé sur la poitrine.
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Dans la France révolutionnaire de 1793, après trois années de tranquillité au château de Fontclose en Vendée où il s'est établi après son mariage, FACDLC (pour faire court) reprend du service militaire -il était officier dans la marine royale, vainqueur de la guerre d'Indépendance américaine- à la demande plus que pressante des paysans en colère, remontés davantage contre la conscription qui les guette (et les angoisse), il faut bien l'avouer, que par les réformes politiques et sociales décidées depuis Paris par la Convention. Les prêtres réfractaires à la Constitution civile du clergé et la défense de la cause de la monarchie ont bon dos.
Le jeune marin désoeuvré, devenu Charette pour les intimes, se mue en quelques mois en fin stratège au servie de l'armée royale et catholique, défiant la République avec sa multitude de fermiers survoltés, flanqués de femmes, déserteurs, vieillards et enfants, tous au service exclusif de la cause -toutes les créatures de Dieu ne sont pas les bienvenues.

Que nous dit le film ? Les promesses de la Révolution française de 1789 ont laissé place à la désillusion : la République est une garce sans pitié servie par des fous furieux assoiffés de sang, sans foi ni loi. Des exaltés incontrôlables. Les Bleus ? Presque des nazis. Des criminels de guerre cyniques, narquois et méprisants. Sans rire. Un génocide disent-ils. Au risque totalement assumé du récit historique instrumentalisé, donc biaisé, au service de convictions traditionalistes. Charette est un fétiche pour une certaine extrême droite française qui voit en lui le symbole d'une contre-histoire de notre Révolution. N'en déplaise à Reynald Secher, auteur en 1985 d'une thèse controversée affirmant la nature génocidaire de la répression infligée par la République à l'insurrection de 1793, la Vendée n'a subi aucun génocide. Elle ne correspond à l'époque à aucune unité ethnique, culturelle ou religieuse : c'est la Révolution elle-même qui l'a inventée comme territoire, en créant ce département.

Une colère inextinguible gronde dans les campagnes vendéennes, éprises de justice et de liberté, comme au bon vieux temps de l'Ancien Régime. L'armée de Charette est redoutable car insaisissable. Le combat va durer plusieurs années (des combats souvent escamotés par le film). Massacres et brefs moments de paix vont alterner, avant l'exécution de Charette, lequel commence en Che Guevara du bocage, pour finir en 1797 devant un peloton d'exécution en Christ du Bas-Poitou. Tout ça pour ça.

Comme disait Jean-Luc Godard, trouver la bonne métaphore : si cela n'était pas un film, que serait Vaincre ou mourir ? Certainement une bande annonce des spectacles nuancés du parc de loisirs du Puy du Fou en Vendée, plus précisément un teasing pour Le Dernier Panache, un récit contre-révolutionnaire.
Voire une œuvre de propagande au service de Reconquête, donc d'Eric Zemmour (qui soutient le film sur les réseaux dits sociaux). Puisque le film a eu l'audace limitée de citer Victor Hugo, qu'on nous permette également de revenir sur une des astucieuse formules du Grand Homme qui ont fait florès : « La forme c'est le fond qui remonte à la surface ». Si le film ne fait montre d'aucune rigueur historique, la forme qui se propose de mettre en scène ce galimatias haineux est d'une indigence formelle crasse, rien d'autre qu'une vilaine publicité tournée par des amateurs sans talent aux pulsions réactionnaires mal sublimées. Cela en est même gênant. C'est pour dire -Eric Rohmer en 2001, avec son film d'époque guère favorable la Révolution, L'Anglaise et le Duc, s'est montré bien plus habile.

Prendre le parti de la rébellion vendéenne est une chose, le faire si bêtement en est une autre. A telle enseigne que le film finira sans doute finalement par desservir la cause qu'il prétend honorer (tant mieux, il y a des limites à tout, non?). Des ralentis en veux-tu en voilà à l'adresse des lents d'esprit : au cas où le message ne serait pas bien passé, des gros plans à répétition pour attendrir le spectateur récalcitrant, du sang et des larmes sur un plateau (terroriser les terroristes à l'aide d'inserts sur des lames ensanglantées de guillotine), une direction d'acteur paresseuse (qu'est allé faire Jean-Hugues Anglade dans cette galère ?), une mise en scène a minima, une scénographie indigente, une suite d'images sans queue ni tête, à la va-comme-je-te-pousse, d'où un arc narratif erratique, sans oublier la roublardise des ellipses, et une photographie à rendre neurasthénique, des dialogues bornés sortis d'un tract militant, une voix off envahissante cache-misère, la totale en somme : une forme en adéquation avec le révisionnisme rance du film.

Les chouans sont en outre bien entendu tous des braves gens à la violence contenue, d'une équanimité exemplaire, honnêtes et raisonnables, portés par de bons sentiments, des victimes d'une système qui les broie, des nostalgiques d'un temps où l'aristocratie locale leur offrait plénitude et sérénité. C'était mieux avant, merde quoi ! Une vision réductrice et binaire du monde, une vision qui n'avance jamais masqué. Les horreurs commises par la soldatesque révolutionnaire relèvent des crimes de guerre, pas d'un génocide. Même si l'affirmer ne revient pas à les absoudre ni à en nier l'ampleur : 170 000 morts, contre tout de même 70 000 soldats républicains tués.

Nulle contextualisation historique du conflit, scénario à charge, mise à l'index sans nuance : de la militance plus que de l'art, davantage de l'idéologie que de l'histoire. Rendez l'argent !
Quoi encore ? Relire cet hiver Quatrevingt-treize (1874) le dernier roman de Victor Hugo. Ou Les Chouans d'Honoré de Balzac, paru en 1829.
Que vive la Nation ! Vive la République !
Na !
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