Le monde retrouvé de S.Spielberg (The Fabelmans, 2023)

à ma fille Lucie,
Le réalisateur de La Liste de Schindler (1993) semble aujourd'hui faire l'unanimité sur son nom. Tant mieux. La critique cinéphile partout l'encense, comme elle le fait désormais pour l'acteur Louis de Funès -on se souvient du numéro spécial du Charlie Hebdo de l'été 2014, étonnement élogieux pour le gendarme de Saint-Tropez, déprécié jusque-là. Comme quoi il faut parfois rester fidèle à ses penchants -goûts et dégoûts-, en dépit d'une doxa par trop insistante. L'échec aux États-Unis de The Falbelmans (oui, une famille affable) aura sans aucun doute facilité la conversion. Le succès populaire suscite la suspicion alentour. D'où cette question : Les Cahiers du Cinéma en font-ils trop d'un coup dans leur dernière livraison ? Allez savoir. Ou voir.

Steven Spielberg, au mitan de son dernier film (après l'excellent remake de West Side Story en 2021), en cinéaste longtemps snobé, voire méprisé par une certaine presse -bien qu'il ait toujours intrigué-, au moins jusqu'à l'orée des années 2000 (malgré La Liste de Schindler en 1994, Amistad en 1997 ou Il faut sauver le Soldat Ryan en 1998), donne ici les clés de son œuvre : le jeune Sammy Fabelman, muni d'une caméra, enregistre le réel, en l'occurrence une virée champêtre en famille, et son feu de camp onirique au camping, un enregistrement qui lui révèle au montage les infidélités de la mère, passées inaperçues sur le moment. Lors de la diffusion du court métrage ne subsiste qu'un film familial amateur sans enjeu apparent. Il s'agit de sauver les apparences, de donner le change : l'illusion cinématographique comme remède à l'absurdité de notre passage ici-bas, aux désillusions de la vie (s'être fait jeter pendant le bal de fin d'année par une lycéenne extravagante). Là, le film bifurque, oblique brusquement. Il s'affirme. La mise au jour d'une trahison domestique, l'ambivalence des relations mère-fils, le passage ébouriffant d'un oncle loufoque (formidable Judd Hirsch), permettent la soudaine bascule du quotidien douillet dans l'incertain.

Après trois-quarts d'heure d'un feel good movie plutôt plan plan, The Fabelmans prend son envol, se métamorphose, ce n'est pas soudain une question de degré mais de nature. Le pacte scellé avec la mère marque un tournant : il y aura ce qu'on pourra lui montrer, et ce qu'on montrera aux autres. Partant, charge à ceux-là de deviner ce qui se cache entre ou derrière les images, lesquelles sont rarement sages. Une scène primitive fondatrice : l'apprentissage de l'art du montage, rien d'autre qu'une affaire de morale, car choisir engage.

Ceux qui n'ont vu en Spielberg qu'un amuseur public de talent inconsistant en sont pour leurs frais. L'artiste est pudique, or la pudeur n'est pas synonyme d'insignifiance. Derrière le visible projeté à l'écran s'abritaient les affres du cinéaste que beaucoup disaient invisibles, donc absentes ou inexistantes, en somme. Erreur grave. Quelles angoisses se dissimulaient derrière un poids-lourd déchaîné, un requin facétieux, un extra-terrestre égaré dans le monde sublunaire, derrière des engins mécaniques impérialistes violemment sortis de terre, et pourquoi pas dans ce non-lieu qu'est le terminal d'un aéroport ? Sans oublier l'antisémitisme de quelques lycéens américains écervelés. Un jour viendront La Liste de Schindler et Munich (2005). Rappeler aussi qu'un autre spectre le hante : l'esclavagisme raciste avec La Couleur pourpre en 1985 et Amistad en 1997.

À ce sujet, à force de (se) taire, de refouler, peut-être assistait-on, avec les dinosaures de Jurassic Park (1993), à un retour hallucinatoire dans le réel de ce qui ne s'était pas inscrit symboliquement. En ce cas, The Fabelmans représenterait un apaisement, une mise en forme de choses refoulées que le film aurait pour fonction de lever peu à peu, par le truchement du langage cinématographique. Une thérapie. En trouvant en partie qui il est, le créateur (de formes) concoure à nous faire entrevoir qui nous sommes, en passant.

Steven Spielberg
De surcroît, la mise en images de ses joies et peines, conforme aux exigences formelles hollywoodiennes, n'a guère joué en faveur du cinéaste. Tant s'en faut. Longtemps, en effet, beaucoup n'ont vu en lui qu'un faiseur surdoué sans imagination ni originalité, sans aucune autre forme de procès. Un manipulateur futé, à coup sûr sympathique et habile, mais également cynique et intéressé, tout à la fois. Ce qui est excessif, donc insignifiant.

L'oncle loufouque
Ce qui fut majoritairement considéré comme une manœuvre n'était au fond que l'expression d'une délicate élégance formelle, en un mot : montrer sans en remontrer, se défier d'une singularité artistique surfaite qui l'exposerait à se livrer, l'encouragerait à se mettre démesurément à nu. L'impensable pour Steven Spielberg, lequel ne redoute rien tant que l'exposition. Le cinéma comme cache-sexe (les scènes du même nom brillent dans son œuvre par leur discrétion). Parler des autres afin de ne jamais s'épancher. L'imaginaire pour maintenir le réel à distance. Le fantastique parfois pour échapper à la pesanteur de l'être. S'évader un temps soit peu : prendre la tangente, loin du bruit et de la fureur. L'ordonnancement d'un film pour supporter le caractère par trop chaotique et erratique de l'existence (son ami François Truffaut n'en pensait pas moins, le cinéma avance comme un train disait-il ; il n'y a pas de hasard). Le vade-mecum d'une œuvre, tout compte fait. Un testament.

Pourtant, à y regarder de plus près, les familles bordéliques dysfonctionnelles, et autres paraboles sur le divorce, avec ces figures paternelles débordées ou esseulées, tous ces père déserteurs, hantent son travail depuis toujours, de Rencontre du Troisième Type (1977) à La Guerre des Mondes (2005), en passant par E.T. (1982). Les mères absentes ne sont pas en reste, dans A.I. (2001) ou Arrête-moi si tu Peux (2002), par exemple. Steven Spielberg se confiait déjà, en filigrane, depuis l'origine. Beaucoup le prenaient de haut, de trop haut sans doute, ils se penchaient maladroitement sur son travail, au risque de passer à côté. Ce fut abondamment le cas.

La cinéphilie consciencieuse européenne raffole des cinéastes pontifiants qui donnent dans le méta-langage bavard sur le comment du pourquoi de la création cinématographique. En vain quelquefois. Force est de constater que Steven Spielberg n'a jamais donné dans l'abstraction doctorale. Ce que d'aucuns ont pris pour une indigence intellectuelle. A tort. Filmer une épiphanie cinématographique -l'enregistrement fortuit susmentionné des incartades sentimentales d'une mère- vaut tous les discours du monde, aussi élaborés soient-ils. La rencontre finale avec John Ford (joué dans The Fabelmans par David Lynch, parfait) est à cet égard éloquente. Un mot encore : le très jeune Sammy assiste en compagnie de ses parents à sa première séance de cinéma. Voyez sa stupéfaction devant le déraillement d'un train dans l'inoubliable film de Cecil B. DeMille : Sous le plus grand Chapiteau du Monde (1952) -on pense ici à la légende qui veut que lors de la projection en 1895 du film des frères Lumière, L'Arrivée du train en gare de La Ciotat, les spectateurs auraient crié en se précipitant à l'arrière de la salle. Voyez-le encore reconstituer en un tournemain l'accident à l'aide d'un train électrique offert par son père pour Hanouka, avant de le filmer. Des origines d'une passion totale.

Autant dire que le cinéaste offre en ce début d'année une autobiographie toute en retenue : un souci mesuré de l'intime. A l'instar du réalisateur de L'Homme qui tua Liberty Valence, Steven Spielberg est un taiseux qui se voit plus artisan qu'artiste. De la fausse modestie ? Sans doute. En tout cas une marque d'humilité qui en dit long sur le bonhomme et l'idée qu'il se fait de sa tâche. Bien sûr, les films de Spielberg, en tant qu'objets, ne sont jamais conformes à l'idée qui leur préexiste, le cinéaste ne sait pas précisément ce qu'il va pouvoir en faire, ce qui fait de lui, bel et bien, un artiste à part entière. N'empêche, dans The Fabelmans, le film d'une vie, les séquences où le jeune homme effectue un travail manuel sont légion, un labeur destiné notamment à transformer par le découpage et le montage, entre autres, les pellicules argentiques de jadis. Nostalgie. Pourquoi le cinéma. Génie de Steven Spielberg.
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