A nos actes manqués : La Fille de Monaco (Anne Fontaine, 2008)

Le cinéma d'Anne Fontaine ne manque pas de charme (Les Histoires d'amour finissent mal... en général en 1992, Nettoyage à sec en 1997, Coco avant Chanel en 2009, Perfects Mothers en 2013 ou Police en 2020, entre autres). La fille de Monaco, sorti en 2008, en fournit à sa façon la preuve. Revoir le film régulièrement sur le petit écran procure à chaque fois un plaisir certain.
Un ténor du barreau, Bertrand Beauvois (Fabrice Luchini), séjourne à Monaco pour assurer la défense de Madame Édith Lassale, septuagénaire fortunée accusée du meurtre de son jeune amant, son factotum : Dimiti Datchev. La victime se trouve être d'origine russe, qui plus est liée au milieu qui ne fait jamais les choses à moitié, un milieu aux méthodes expéditives. Le fils de madame, laquelle est incarcérée en attendant son procès, engage en conséquence un agent de protection rapprochée, Christophe Abadi (Roschdy Zem, parfait, le meilleur acteur de sa génération). L'avocat vaque à ses occupations partout flanqué de son inflexible garde du corps. Taiseux, taciturne, tatillon et viril, il prend son travail très au sérieux (trop ?), au risque de décontenancer l'homme de loi, quinquagénaire plutôt coincé, à la vie personnelle bien fade, il ne s'épanouit qu'au sein d'un prétoire, à telle enseigne que ses relations avec le sexe opposé sont pour le moins sporadiques, en somme guère épuisantes. Une vaste névrose sur pattes.

Tout semble opposer Christophe et Bertrand : origine et surface sociales contraires, éducation et tempérament antagoniques. Ils vont néanmoins petit à petit sympathiser, jusqu'à nouer une solide complicité. Le premier est fasciné par la faconde subtile du particulier menacé, l'avocat est impressionné à son tour par la force tranquille de son protecteur.
Bertrand fait la rencontre sur un plateau de télévision locale d'une Miss Météo (Louise Bourgoin, que dire ?) aussi accorte que libérée -ne pas en faire une tête de linotte pour autant. La jeune femme volage, au charme ravageur imparable, dévorée par l'ambition (ses parents tiennent un petit restaurant italien sur la côte), ne s'embarrasse nullement de scrupules pour parfaire son ascension sociale, virevolte au gré des circonstances, séduit celui-ci puis celui-là, parle plus vite qu'elle ne pense, sa sensualité met rapidement le feu aux sens en veilleuse de Maître Beauvois. Elle l'entreprend. Il se laisse séduire, comme ça, pour voir. Le cérébral est parfois sujet aux tentations.
Un commerce à la fois trouble et incertain s'instaure entre les trois protagonistes engagés chacun tête baissée dans son propre couloir.

Il y a un décor, un semblant de chassé-croisé amoureux, mais que se cache-t-il derrière les apparences ? Rien d'autre que la seconde topique du docteur Freud, avec son moi, son sur-moi et son ça, la grande cartographie des grandes instances psychiques qui oeuvrent en chacun de nous, pour former notre personnalité. Du lourd : la sainte trinité de l'inconscient. Expliquons-nous, puisque la cinéaste semble vouloir nous initier à la psychanalyse freudienne.
Le paisible avocat campe en effet un Moi exemplaire, lequel « n'est jamais maître dans sa maison », comme l'a écrit naguère le psychanalyste viennois. Bertrand Beauvois, confronté aux assauts de la belle, s'efforce de préserver son équilibre psychique, et en médiateur efficace souhaiterait refouler sans trop de dommages certaines avances insistantes d'un érotisme obtus. Voyez comme l'homme de loi se trouve tiraillé, angoissé même, à force d'être débordé de partout, ça réclame son dû, au point de devenir le lieu d'une sourde culpabilité contraignante.

Le bodyguard, quant à lui, incarne un Sur-Moi exigeant et consciencieux, il est impeccable en loi intérieure qui dicte ce qui est bien ou mal, raide comme la justice : il juge, censure et punit le pauvre Moi aux prises avec les exigences pulsionnelles du ça vêtu d'une jupe courte et d'un tee-shirt moulant. Et Roschdy Zem est parfait en protecteur implacable. D'où sa méfiance muette à l'égard d'Audrey Varella, laquelle cherche à faire la pluie et le beau temps, à sa guise. Il a déjà donné avec ça. On ne l'y reprendra plus.

Louise Bourgouin (jadis Miss Météo sur Canal+) personnifie à cet égard un ça irrésistible, un grand réservoir sans fond de pulsions erratiques. Cela part dans tous les sens, qui m'aime me suive, ça chauffe, c'est brûlant, chaud bouillant même, une bonne santé s'impose, une hygiène de vie est de rigueur, voire un système de défenses immunitaires opérationnel. Le principe de plaisir s'en donne à cœur joie, prend ses aises, il se moque comme d'une guigne du principe de réalité, pousse à la jouissance comme un défi aux interdits, sourd aux contraintes, au grand damne de Christophe, un Sur-Moi sur le qui-vive, au bord de la rupture parfois, quand le Moi de son côte tente de s'adapter autant que faire se peut aux contraintes extérieures suggestives qui l'assaillent. Un exposé en forme de fiction qu'aucun didactisme ne vient plomber. C'est la force de ce long métrage de conserver contre vents et marées une grande légèreté.
Tout compte fait, et paradoxalement, La Fille de Monaco est tout ce qu'on veut sauf un film prise de tête. Loin de la médiocrité dénoncée un peu vite ici ou là. À recommander. Allongez-vous : pour le plaisir. La vie est une fête.
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