Leconte est bon (2) : bilan d'une cinématographie française.

Patrice Leconte
Évoquer le cinéaste Patrice Leconte dans le cercle étroit de la cinéphilie hexagonale, c'est au mieux prendre le risque certain de susciter de la gêne, même polie ; au pire : subir quelques railleries convenues sans conséquence. Toutes choses égales par ailleurs, Claude Sautet a longtemps provoqué quelques aigreurs similaires. En reparler un jour ou l'autre.
Force est de constater en effet qu'ils ont été boudés jadis par la critique consciencieuse parisienne. À tort ou à raison.
Seraient-ce les premiers longs métrages du cinéaste tourangeau qui auraient plombé durablement son travail à venir ? Les Bronzés (1978 et 1979) tout particulièrement, mais également Les vécés étaient fermés de l'intérieur en 1976 ou Viens chez moi j'habite chez une copine en 1981, sans oublier Ma Femme s'appelle reviens en 1982 et Circulez y'a rien à voir en 1983 ? Des comédies en forme de pochades sans prétention (apparemment).

Les Bronzés dont du ski
Sans doute. Entre autres. D'aucuns jugent l'oeuvre de Patrice Leconte velléitaire, paresseuse, surfaite et surtout surannée, où des acteurs de bonne volonté cherchent à sauver à coups de bons mots une mise en scène étique, voire un scénario inconsistant -une œuvre qui serait également imprégnée de sexisme. Une rapide rétrospection s'impose à ce sujet.
A partir du mitan des années 1980, Patrice Leconte se diversifie par le truchement de films hybrides qui mêlent la comédie au drame, gagne au passage le respect du milieu (enfin, d'une partie), sans perdre pour autant son public. Somme toute, c'est une œuvre protéiforme qu'il offre en héritage, au point de laisser au fil des ans quelque peu désemparé le plus fidèle des spectateurs. Cette inconstance ne cacherait-elle pas une insignifiance crasse ? La diversité afin sans doute de masquer la superficialité. Certains ne s'embarrassent pas de nuances, ce qu'ils reprochent paradoxalement au réalisateur. En un mot comme en cent, une colonne vertébrale identifiable, et digne de ce nom, structure-t-elle le travail du cinéaste à l'ubiquité artistique suspecte ? Osons répondre à la question par l'affirmative.

Monsieur Hire
Tandem (1987) est un road movie dépressif, l'errance d'un animateur radio (Jean Rochefort) sur le déclin et de son ingénieur du son (Gérard Jugnot). Dans Monsieur Hire (1989), Michel Blanc campe un tailleur misanthrope et taciturne qui tombe amoureux de sa voisine (Sandrine Bonnaire, ravissante). En 1990, Le Mari de la coiffeuse permet au cinéaste de dresser le portrait d'un homme (joué par Jean Rochefort) qui ne parvient pas à aimer sa femme comme il le souhaiterait. Dans Le Parfum d'Yvonne (1994), le mystère qui entoure les faits et gestes de personnages venus de nulle part (joués par Sandra Majani, Jean-Pierre Marielle, Hippolyte Giradot et Richard Bohringer), ne laisse pas de nous décontenancer. La Fille sur le Pont en 1999 met en scène une jeune femme régulièrement submergée par la mélancolie (Adèle jouée par Vanessa Paradis, flanquée de Daniel Auteuil). En 2000, dans La Veuve de Saint-Pierre, Daniel Auteuil (Jean, marié à Pauline, Juliette Binoche) incarne un capitaine dont quelques allusions laissent à penser que sa mutation sur l'Île de Saint-Pierre-et-Miquelon ne serait pas due au hasard, mais à quelques écarts passés. Félix et Lola (Philippe Torreton et Charlotte Gainsbourg) en 2001, voit un propriétaire d'un manège d'autos-tamponneuses tenter de redonner goût à la vie à une jeune fille prisonnière d'une tristesse insondable. En 2002, L'Homme du train, confronte Jean Rochefort (Manesquier) et Johnny Hallyday (Milan) : dans une ville de province, deux hommes sans attache stable finissent par sympathiser avant de tirer définitivement leur révérence. En 2004, autre tandem haut de gamme avec la comédie dramatique Confidences trop intimes, portée par Sandrine Bonnaire et Fabrice Luchini (William Faber) : Anna confie fortuitement à un imposteur les désillusions d'une vie maritale à la dérive. Quelques mots sur La Promesse (2013) : un récit douloureux d'amants séparés par le monde, l'Histoire, le protocole et surtout le temps. Dans Maigret en 2022, le commissaire (Depardieu, tout en retenue) décide de suivre une affaire qui réveille en lui le souvenir d'une disparition douloureuse.

L'homme du train
Quelques thèmes récurrents servent de ligne directrice à une grande partie de la cinématographie de Patrice Leconte : le poids encombrant du passé et la solitude, par exemple. La liste toutefois n'est pas ici exhaustive.
Lola, Manesquier, William, Maigret, Jean ou Adèle évoluent dans une atmosphère pour le moins lourde, liée à un passé pesant qui ne passe pas, lequel pollue leur présent et leur interdit tout avenir. Des fantômes s'échinent à leur chercher des noises, aucune ligne d'horizon, nulle ligne de fuite. Piétiner est leur destin. D'où des échecs en tous genres à répétition, des amours avortés, et une détresse affective handicapante. Du lourd. Dans la dernière scène de Ridicule (1996), le marquis de Bellegarde (Jean Rochefort) prend soudain conscience qu'on n'emporte jamais sa patrie à la semelle de ses chaussures : nostalgies futures assurément douloureuses et omineuses. Rappelons enfin que le film Une promesse est librement inspiré d'une nouvelle de Stefan Sweig, intitulée « Le Voyage dans le passé » parue en 1929. Tout un programme.

Ridicule
Tous souffrent en outre d'une manière ou d'une autre d'une solitude tenace. Un état chez Leconte toujours subi, jamais choisi (justifié parfois par la mauvaise foi : voir William).
La solitude peut être positive pour des raisons de contemplation (les cénobites, -restons polis-, ou les anachorètes), ou de méditation (Descartes retiré en son « poêle ») et de création (Victor Hugo en exil). Or l'esseulé chez notre cinéaste ne veut pas être seule. Aussi finit-il par vivre sa solitude comme une tragédie (Monsieur Hire). Heidegger, quant à lui, oppose à cet égard la solitude à l'isolement : la solitude n'est pas repli sur soi, retrait du monde, bien au contraire : elle jette le Dasein dans la proximité de l'essence des choses, alors que l'isolement est mortifère (Lola et Adèle). Indispensables analepses, tout compte fait.
En définitive, l'oeuvre de Patrice Leconte, prolifique, chamarrée et d'amplitude, mérite mieux que les sentences lapidaires et définitives, donc excessives, entendues à son sujet depuis beau temps ici et là, proférées au détriment de la simple mesure, pour preuve ce splendide mouvement de caméra sur l'autoroute au tout début de Tandem.

La Fille sur le Pont
Précisons d'autre part que certains personnages finissent par vivre un amour fécond, c'est le cas pour Adèle et Gabor dans La Fille sur le pont. Et un metteur en scène fidèle à ce point à certains acteurs doit bien être quelque part l'habile propriétaire de quelque talent. Joyeuses fêtes !
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Une Promesse