Tendres cochonneries (Babe le cochon devenu berger, 1995)

à nos actes manqués
Quoi !? Tu n'as jamais vu Babe le Cochon ! me lancent interdits quelques amis cinéphiles aux conseils toujours avisés. Non. Désolé, pas vu, pas pris. Ne pas savoir que ce film existe n'est pas un crime. Il va me falloir toutefois expier cette faute sans tarder. M'exécuter rapidement, donc. C'est chose faite depuis quelques heures. Il s'agit d'arriver à bon port.
Tout d'abord quelques mots sur le film. Babe, le cochon devenu berger en français (Babe tout court en anglais) est un film australo-américain réalisé par Chris Noonan, sorti en 1995. Il s'inspire largement du livre de Dick King-Smith, The Sheep-Pig ou Babe, the Gallent Pig, paru en 1983. Tout, sauf un travail de cochon.

Ce conte animalier narre l'histoire extra-ordinaire d'un cochon irlandais nommé Babe, destiné comme ses semblables à finir ses jours dans une charcuterie -le film a été tourné dans une bourgade australienne de 275 âmes. Par miracle, il échappe à ce sort cruel, un fermier, Arthur Hogget, un brave type un brin lunaire, lors d'une fête villageoise de jadis, gagne le porcelet. Babe s'installe à la ferme, fait la connaissance de madame et des animaux qui la peuplent -500 animaux entraînés par le dresseur américain Lewis Miller. Il va sans dire qu'une langue animalière commune les lie. Il est pris en affection par une chienne de berger, Ficelle, qui lui une assure une sûre protection, devient pour lui une deuxième mère, et lui trouve une place dans cet écosystème rugueux, surtout par temps de chien. Babe vit quelques amicales rencontres qui lui mettent du baume au cœur : avec Ferdinand le canard ou Maa la vieille brebis. Il lui vient soudain l'idée qu'il pourrait se métamorphoser en cochon de berger dans une basse-court où chacun s'est vu attribuer un rôle précis, ce qui en conséquence le rendrait indispensable. Chez ces gens-là, chaque animal a un rôle bien défini -l'existence sociale est garantie par une fonction. Il semble impossible de déroger à des habitudes ancestrales. Ainsi, une question essentielle, voire urgente, se pose dans ce milieu lové au cœur d'une ruralité fantasmée : À quoi peut bien servir un cochon ? La réponse est simple et cruelle, tout à la fois. Y contredire va devenir une obsession vitale pour le porcelet, un être naïf et pur, à la voix d'enrhumé, ce qui va temporairement le sauver -un caractère de cochon lui aurait nui. Le goret futé va-t-il renverser le cours de l'histoire, parvenir à se rendre indispensable ? Et Dieu dans tout ça ?
Précisons enfin que le film a connu un large succès critique et commercial de par le monde. Nommé sept fois aux Oscars (dont meilleur film, meilleur réalisateur, et meilleur acteur dans un second rôle), il a obtenu finalement l'Oscar des meilleurs effets visuels, ce qui déjà n'est pas si mal. Un mot encore pour dire que 48 porcelets ont joué le rôle de Babe, un extrait du mouvement final de la Symphonie n°3 avec orgue de Camille Saint-Saëns et le début du pizzicato du troisième acte de l'opéra Sylvia de Léo Delibes s'invitent dans la bande sonore. La chanson du générique est If I had words de Scott Fitzgerald et Yvonne Keeley inspirée du Maestoso de la même Symphonie de Saint-Saëns. Tout est bon comme dans le cochon.
Qu'on se rassure le film n'a rien de judéophobe, ni d'islamophobe. Ouf ! Cochon qui rit. Faut pas nous prendre pour des jambons.

Que nous dit Babe ?
Le film, bien que le député anti-spéciste Aymeric Caron n'ait pas mis la main au scénario, épouse la cause animale. Il fait culpabiliser les mangeurs de viande que nous sommes encore. Comment continuer, n'est-ce pas, à maltraiter et à ingurgiter des bêtes douées de la parole et du sens des responsabilités, des bêtes qui aiment, souffrent, protègent leur progéniture, vivent en société, des bêtes éprises de liberté, tout comme nous en somme. Seuls les chats et les chiens (pas tous) sont suspects : trop proches des êtres humains, ils sont les idiots utiles du règne criminel de l'homo sapiens. Pendant ce temps-là les souris dansent et chantent.

Babe est également un film inclusif, donc bienveillant, et se veut woke avant l'heure.
Oui, inclusif, le film l'est. Notre porcelet finit par s'imposer dans une institution où il n'était pas a priori le bienvenu, par le truchement de l'ouverture d'esprit de quelques animaux aux idées larges. Sus à la cochonophobie !
Woke et écologiste tendance Sandrine Rousseau, Babe l'est également. Le couple de fermiers met en marche la décroissance, en refusant crânement l'invasion de la modernité destructrice de l'environnement, symbolisée par un télécopieur offert maladroitement par leurs enfants venus de la ville pour Noël. Voyez également comme le porcelet refuse d'être assigné à ses origines porcines pour se choisir un destin de chien de garde accommodant avec le troupeau -un clin d'oeil à l'existentialisme sartrien diraient des amis philosophes iconologues. Rien d'autre qu'un progressiste qui s'ignore. Une théorie du genre agreste : un porc déconstruit. Exception faite d'Arthur Hogget, l'espèce humaine est souvent obtuse, chapardeuse, égoïste, roublarde, conservatrice, guère futée, moutonnière et carnassière. Les petits enfants du couple sont à cet égard d'insupportables petits monstres, pourris gâtés, autant dire mal élevés (aux gains). Comme le monde se porterait mieux si elle n'existait pas (ou disparaissait, au choix). Les bêtes, quant à elles, savent, toute honte bue, faire montre tantôt de générosité tantôt de solidarité (les brebis soutiennent et sauvent Babe, lequel joue son avenir lors d'un concours mal barré).Tout est dit et montré. Les premières séquences du film sont ainsi édifiantes : Babe semble s'échapper d'un camp qui ressemble à un centre de mise à mort nazi avec des gardiens semblables à des gardiens SS. Ambiance.

Le mieux est l'ennemi du bien, dit-on. Un piège était tendu au film, lequel n'a pas su, voulu ou pu l'éviter. La campagne qui environne l'exploitation agricole est magnifiée, tout n'est que calme, ordre et beauté. Pour la volupté, on repassera -exception faite de la rotondité générale des formes qui confère au paysage (frondaisons moutonnantes, collines adoucies) la plus généreuse des féminités. Pas un brin d'herbe ne dépasse. L'eau est pure et potable. L'air sain et vivifiant. Un environnement roboratif à nul autre pareille. Un âge d'or ou un paradis perdu. La terre, c'est connu, ne ment pas. Loin de la ville qui corrompt. Rien de neuf. Un discours sournoisement réactionnaire s'invite dans le conte animalier pour mieux le pervertir, voire le subvertir. Des mauvaises langues diront que cela coule de source. Foin de polémique. Allons plutôt saucissonner en bonne compagnie. Rappelons qu'une suite a été tournée : Babe le cochon dans la ville (1999), de George Miller, le cinéaste de Mad Max (1982). Encore un mélange des genres ?
Sinon, Les cinémas Studio de Tours donnent Les Amandiers de Valeria Bruni-Tedeschi (attention chef-d'oeuvre, peut-être).
Cochon qui s'en dédit.
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