La mer et le cinéma (communication pour les RDV de l'histoire 2022)

Publié le par O.facquet

 

Jaws / Les Dents de la mer - Bande-annonce originale de 1975 (VOSTFR) -  YouTube

 

À Cristhine Lécureux, Emmanuel Gagnepain et Philippe Couannault

 

Propos liminaires

« Homme libre toujours tu chériras la mer » a écrit le poète. Prenons le large quelques minutes.

Avant examiner le thème de la présente édition des RDVH, la mer, comme lieu de vie et de mort, comme espace de déplacement, de passions ou de pulsions, un espace à exploiter tout autant, et de réfléchir à la façon d'enseigner en classe l'histoire par le vecteur du cinéma, plongeons-nous quelques instants dans le monde des symboles. Quelques mots sur cette substance liquide qu'est l'eau, donc la mer.

Lorsque le souffle divin eut dissocié les eaux primordiales en possibilités, informelles supérieures et formelles inférieures, la rosée et la pluie se présentèrent comme des bénédictions. Car l'eau reçue par la terre est source de vie. Elle représente l'infini des possibles, des promesses de développement mais également toutes les menaces de décomposition. Se plonger dans les eaux, c'est retourner aux sources, se ressourcer en un mot.

L'esprit sain est à cet égard fontaine d'eau vive. L'immersion devient régénération. Le baptême est une seconde naissance, et tout culte a toujours fructifié près d'une source. Dans la Bible les puits, sources et fontaines jouent un rôle capital de lieu sacré où se déroulent des rencontres providentielles, où se nouent les unions, les alliances et les pactes. Sans oublier l'immémoriale lutte de l'homme contre les éléments. La mer comme défi à surmonter.

Face à la mer - film 2021 - AlloCiné

Venons-en au sujet du jour. La mer et le cinéma. Tous les genres sont convoqués : le film de cape et d'épée, le film d'aventure, le film d'action, le film catastrophe, le thriller, le péplum, des catégories d'ailleurs souvent hybrides. Il nous sera donc impossible de tous les aborder, si je puis dire, en vue d'une possible exploitation pédagogique. De ces catégories cinématographiques, nous avons conservé le film de guerre, le film historique et la romance amoureuse. Des catégories mixtes, bien entendu. Précisons qu'il existe également des westerns maritimes, comme Le port des Passions d'Anthony Mann, sorti en 1953, avec James Stewart.

Critique Blu-ray/DVD] Le port des passions (Thunder Bay)

Ils sont en effet légion les films mettant en scène la mer et les bateaux, sur fond d'événements historiques, majeurs ou mineurs. Patrick Brion et Georges Di Lallo en font une recension partielle mais riche dans leur ouvrage : Et vogue le cinéma, paru en 2016. En 1926, dans Le Pirate noir de Jack Cunningham, Douglas Fairbanks incarne un jeune homme infiltrant un équipage de flibustier. Évoquons également Errol Flynn en 1935 dans le Capitaine Blood, Clark Gable la même année dans Les Révoltés du Bounty, Laurence Olivier dans L'Invincible Armada en 1937, Errol Flynn en 1940 dans L'Aigle des mers de Michael Curtiz, John Wayne et Paulette Goddard en 1942 dans Les Naufragés des mers du Sud, La Flibustière des Antilles en 1951 avec Jean Peters, en 1952 Spencer Tracy dans Capitaine sans loi, Marlon Brando dans la version de 1962 des Révoltés du Bounty, Elizabeth Taylor et Richard Burton dans le Cléopâtre de Mankiewicz en 1963, Le Corsaire noir de Sergio Solima en 1976, sans oublier 1492. Christophe Colomb de Ridley Scott en 1992, Amistad de Steven Spielberg en 1997 ou Capitaine Phillips avec Tom Hanks en 2013. La liste n'est pas exhaustive, bien entendu. A cet égard, il nous aurait fallu évoquer L'Émigrant de Charlie Chaplin, sorti en 1917. Pour certains des films évoqués, nous pensons au thème 3 du programme d'histoire d'histoire en classe de cinquième intitulé Transformation de l'Europe et ouverture au monde aux XVI° et XVII° siècles.

Les Révoltés du Bounty en DVD : Les Révoltés du Bounty - DVD Zone 1 -  AlloCiné

La navigation cinématographique n'est pas traitée dans sa totalité, tous les films relatifs à la guerre maritime seront le propos d'un prochain ouvrage, des mêmes auteurs, quelques exemples tout de même pour finir : du Cuirassé Potemkine (Eisenstein) en 1926 ou Mare Nostrum (Rex Ingram) la même année, jusqu'à La Poursuite d'Octobre rouge (John MacTiernan) en 1990 et Master and Commander (Peter Wier) en 2003, en passant par Torpilles sous l'Atlantique (Dick Powell) en 1957 ou Das Boat (Wolfgang Peterson) en 1982. Dès 1924, le cinéaste américain Fred Niblo campe un Ben-Hur condamné aux galères. Lors d'une bataille navale qui oppose les Romains aux pirates, il sauve la vie du consul Quintus Arrius qui décide d'en faire son fils adoptif. Un mot pour souligner que le cinéma semble avoir été quelque peu négligeant avec la Méditerranée, même s'il existe un Ulysse (Mario Camerini) sorti en 1954 avec Kirk Douglas.

Nombre des films susmentionnés peuvent trouver leur place dans les programmes de troisième, première et terminale -les deux guerres mondiales.

Master and Commander. De l'autre côté du monde | FESTIVAL INTERNATIONAL DU  FILM D'HISTOIRE

 

Un paquebot comme allégorie de l'âge industriel

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Jetons-nous à l'eau. A bord du Titanic en l'occurrence, personnage éponyme du film de James Cameron, sorti en France en 1998. Regardez l'étrave couper l'eau bleue au départ de Southampton ce 10 avril 1912 en direction du Nouveau Monde. Le film est le plus proche équivalent d’une machine à remonter le temps qui vous ramènerait sur le navire. Il entre en résonance également avec notre travail d’enseignant d’histoire.

Titanic est un film historique, une œuvre féministe, un long métrage politique et une magnifique romance, entre autre chose. Chacun de nous peut se lancer comme défi de trouver les voies et moyens de le faire découvrir à nos élèves, en visionnant en leur compagnie la première heure du film, dans le but d'en faire un objet d'étude : en conclusion, par exemple, du thème du programme d'histoire de quatrième intitulé : L'Europe et le monde au XIX° siècle.

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Un film historique presque documentaire sur les évolutions technologiques et techniques d'une époque, disions-nous. Le capitaine du paquebot enjoint à son second de donner de la vitesse au Titanic, de lui dégourdir les jambes : en quelques plans nous suivons les soutiers jeter du charbon dans des fours incandescents, la machine à vapeur monter en pression pour faire tourner l'hélice du bateau, avant une soirée illuminée féerique, et vogue le navire : une poignée de secondes pour décliner un siècle de révolutions industrielles, un siècle de bouleversements matériels, économiques et scientifiques. Voyez par exemple le téléphone sans fil ou la barre du navire et son mécanisme télémoteur.

Crédibilité historique...

Une romance signifiante, disions-nous. Deux passagers tombent amoureux : un jeune artiste désargenté (Jack) et une jeune bourgeoise déprimée (Rose) en passe de se marier. Rose va profiter de la catastrophe pour divorcer de son milieu, fuir une mère perverse, se défaire d'un futur mari exécré, pour se forger un destin de femme émancipée. Jack n'est pas un personnage humain : c'est un ange qui sauve Rose à trois reprises, d'un suicide, d'un mariage toxique et d'une noyade. Un film féministe surtout, donc une potentielle exploitation en EMC est ainsi envisageable. James Cameron ne pouvait trouver plus frappante allégorie de la liberté, de l'indépendance et de la morale individuelle. Jack lui ouvre les yeux sur le monde, au dehors de sa cage dorée. J.Cameron est un cinéaste de la rupture, de la transgression des lois et de la morale de l'argent.

Titanic Film de James Cameron (USA, 1997) de James Cameron (Film  catastrophe) : la critique Télérama

Un film sur les rapports de classe, disions-nous. James Cameron parle quant à lui de guerre de classes. Jack, un artiste, devise sur le pont réservé aux passagers indigents, parqués comme lui en troisième classe, quand des employés de maison viennent le parcourir flanqués des chiens de race venus se soulager. Les maîtres sont restés évidemment en première classe, par mesure prophylactique. Les rôles ne sont jamais figés, ni par la fiction, ni par la morale. Le spectacle du naufrage du Titanic, où les places sont fixées par les rapports de classes les plus rigides, est, par contraste, lesté de toute la fatalité d'un monde qui croit avoir trouvé sa vitesse de croisière et reste, en vérité, rivé à son immobilisme. Toutefois, comme l’a écrit James Cameron, « nous restons dans Titanic juste en lisière des dogmes marxistes ». Un mot encore : un homme en troisième avait une chance sur dix de survie, alors qu’une femme en première en avait neuf sur dix. D’où le nombre disproportionné de passagers des secondes et troisièmes classes qui périrent une nuit du printemps 1912. N'oublions pas enfin la séquence du dîner mondain où Jack est convié : à la fin du repas, le fiancé de Rose lance au jeune homme : "Nous vous laissons avec ces dames, nous partons fumer un cigare et parler de politique, des choses qui vous sont étrangères". Tout est dit sur le mépris de classe d'une certaine bourgeoisie phallocrate. Un mot encore. Roland Barthes écrit en 1957 dans ses Mythologies (Le pauvre et le prolétaire) que « Charlot a toujours vu le prolétaire sous les traits du pauvre : d'où la force humaine de ses présentations mais aussi leur ambiguïté politique ». Force est de constater que Jack n'est pas un prolétaire, seulement un artiste désargenté dénué de tout engagement politique, mais comme le relève R.Barthes : « Voir quelqu'un ne pas voir, c'est la meilleure façon de voir intensément ce qu'il ne voit pas ». Il parle d'or. 

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Jack soudain est subjugué par l'apparition d'une jeune femme sur le pont supérieur : un gros plan surprend le visage de l'artiste envoûté, une contre-plongée met en valeur la grâce princière de Rose.

La robe de Rose DeWitt Bukater (Kate Winslet) quand elle est sur le pont  dans le film Titanic | Spotern

Amour et politique tout à la fois, coup de foudre et rapports de classe. Un coup de foudre, discret, poétique, suggéré habilement par un jeu de lumière fugace sur une rampe surplombant Rose.

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Titanic évoque également les migrations de la deuxième partie du XIXe siècle et du début du XXe, qui voient des millions d’Européens partirent vers le Nouveau Monde. Jack Dawson, lui, retourne au pays, accompagné de Russes, d'italiens, d’Irlandais et de Norvégiens, pour ne citer qu’eux. Et quand on y songe, les immigrants vivaient probablement mieux à bord que dans les pays qu’ils venaient de quitter.

Jack Dawson et ses amis - ma vie tout simplement

Il reviendra sans doute à l'enseignant de conclure la séquence en soulignant avec précaution que le naufrage du Titanic, le 14 avril 1912, dessine à sa façon une allégorie prémonitoire du désastre qui attend bientôt l'Occident, lequel sombrera en effet à son tour deux années plus tard dans un conflit mondial meurtrier. Le navire n’a pas seulement été détruit par un iceberg, mais aussi par un état d’esprit.

Comment ne pas évoquer ici le Je te salue, Vieil océan ! de Lautréamont.

Un mot encore. La géographe Camille Schmoll, dans son ouvrage Les Damnés de la mer, paru en 2020 aux Éditions de la Découverte, restitue le parcours des femmes migrantes longtemps absentes du grand récit des migrations, des femmes qui entreprennent la longue traversée du Sahara et de la Méditerranée. Un travail qui intéressera certainement les enseignants de HGGSP et leurs élèves.

Of

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Publié dans pickachu

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